AMERINDIA n°11, 1986

AUTOBIOGRAPHIE D'UNE NEONUMERATION

F. QUEIXALOS

U.A. 1026 C.N.R.S.

Mes usagers vivent dans les savanes qui s'étendent à l'ouest du cours moyen de l'Orénoque. Quelques quinze mille en Colombie et plus de cinq mille au Venezuela. On les connaît comme Sikuani ou Guahibo. Jadis nomades chasseurs et récollecteurs, ils se sédentarisent peu à peu, d'abord sous l'influence des voisins agriculteurs de souche arawak - Achagua et Piapoco -, aujourd'hui sous la pression de la colonisation blanche, la­quelle les amène à garder comme un bien précieux le peu de terre qui leur reste.

Je fus toujours très anthropomorphique. Un, deux, trois, quatre, main. Un-de-l'autre-main, deux-de-l'autre-main, etc. Deux-mains. Deux-mains-et-un-pied. Un homme. Le Sikuani ferme le poing, puis déplie l'auricu­laire : un, l'annulaire : deux, et ainsi de suite. Bien sûr qu'avec ce système on peut compter. Ma capacité générative théorique était déjà infinie dans ma phase anthropomorphique. Autre chose était ma capacité générative pratique. Il est difficile d'imaginer un Sikuani disant spontanément qu'il y avait deux-de-l'autre-main-hommes-deux-mains-trois (153) personnes à la fête de deuxième inhumation célébrée dernièrement.

Soit dit en passant, il faut être attentif, en décrivant les numérations orales traditionnelles, à bien distinguer leur capacité g. théorique, mani­festée par exemple dans la performance qu'un collaborateur bien disposé est à même d'accomplir lors d'une séance d'enquête, et dont les limites ne sont autres que celles imposées par la lassitude de ce dernier, et la ca­pacité g. pratique, c'est-à-dire jusqu'à combien les gens comptent réellement dans la vie quotidienne. Le peu d'usage qu'on faisait de mon état ancien vient d'un manque de motivation. Le monde sikuani n'était pas un monde qui se comptait. Ma collègue quechua, par exemple, a connu un sort dif­férent. C'est que le rôle d'une numération dans un Etat agricole, centra­liste et stratifié ne peut pas être le même que dans un groupe extrêmement dispersé, dont les bandes de quelques douzaines de personnes, politi­quement autonomes, errent au gré des fluctuations de l'écosystème.

Si bien que je n'ai pas résisté, je ne dirai pas à la sédentarisation de mes usagers, mais plutôt aux effets secondaires de cette sédentarisation. En voici quelques-uns. Une fois fixés, les Sikuani ont pu, à l'instar d'autres groupes, constituer un réservoir de main-d'oeuvre pour les exploiteurs des ressources naturelles. Ils ont, par exemple, beaucoup travaillé à l'extrac­tion de la matière première du chewing-gum. Le contrat était passé sur la base de ce qu'on a appelé l'"avance". Tu veux un fusil ? Prends un fusil. Il vaut mille doublezons. Tu peux me payer en travail. Çа fait l'équivalent de trente-cinq ballots de gomme. Rendez-vous dans six mois. Deuxième rencontre. Tu me devais trente-cinq. Tu m'en apportes quarante-huit. Donc tu m'en dois encore treize. Et ça marchait ! Çа a toujours marché. Une autre modalité était de partir travailler en équipes dans la grande forêt du sud. Le contrat était le même, mais le Sikuani s'endettait un peu plus à cause de la nourriture. La base de cette dernière, la farine de manioc, était d'ailleurs achetée par le patron aux Sikuani restés dans les villages, selon le même procédé de l'endettement. Je peux mentionner aussi le travail dans les plantations des Blancs, d'abord de produits vivriers, puis de marihuana, aujourd'hui de coca. Également l'introduction, sporadique pour l'heure, de l'élevage bovin. Toutes choses qui ont déclenché chez le Sikuani l'envie et la possibilité de se procurer les biens de consommation manufacturés, des vêtements aux pâtes alimentaires en passant par les casse­roles en aluminium. Derrière ces bouleversements, un concept : le capital - ou, si l'on préfère, l'accumulation des biens - et un instrument : l'argent.

Évidemment j'ai succombé. Tombée en léthargie dans les limbes de l'oubli. Le un, kae, le deux aniha, sont restés actifs. Le trois, akueyabi, est virtuellement évincé par le trois espagnol. Le quatre, penayanatsi, a été balayé, ainsi que les chiffres suivants. Les Sikuani comptent en espagnol aujourd'hui. Il faut dire les choses telles qu'elles sont. Je ne pouvais pas faire face. Intrinsèquement. Non seulement les Sikuani ne m'avaient jamais utilisée pour les nombres d'une certaine grandeur, mais l'auraient-ils vou­lu, au moment du changement, qu'ils se seraient empêtrés dans mes mains, mes pieds et mes hommes. J'offrais le cinq et le vingt comme nombres d'appui quand pratiquement tout, dans le monde nouveau, se compte sur la base de dix.

Les choses auraient pu en rester là. Seulement, le mouvement qui m'avait reléguée au rang de curiosité de musée était d'une ampleur sans précédent pour la société sikuani. Le Père Fabo, il y a presque cent ans, faisait l'éloge de cette créativité de la langue sikuani qui lui permettait de pourvoir, par le néologisme, aux nouveaux besoins d'expression : soit elle créait un mot, soit elle en adaptait un existant, soit elle assimilait un em­prunt. Ainsi, kuyala est le nom pour papier, et on ne lui connaît pas d'autre sens. Fusil se dit yamaxü-to, c'est-à-dire tonnerre-singulatif. Et en face de l'originel yawahiba, danser, on a eu na-waila-ba, voix moyenne-bailar-mode. Ce dynamisme est révolu.

Lorsque le rythme d'entrée de notions nouvelles s'accélère, les mécanismes de la créativité ripent. Aucune langue n'est à l'abri de ce danger. Car c'est un danger. Que font les locuteurs, en fin de compte ceux qui créaient, qui adaptaient, qui assimilaient ? Ils puisent à pleines mains dans la langue des fournisseurs en besoins nouveaux. Ça commence par le lexi­que. Avec, à terme, des contrecoups sur la phonologie. Ça continue par la grammaire. Mort lente. Voyons la mort brutale. Génération 0 : monolingue en L1. Génération 1 : bilingue active en L1 et L2. Génération 2 : bilingue passive en L1 et active en L2. Cette génération ne transmet pas L1 à la génération 3, qui sera monolingue en L2. Les deux dévelop­pements ne sont pas exclusifs. Les Sikuani en sont d'un côté à l'emprunt lexical massif, avec un début d'évolution phonologique, de l'autre côté aux générations 0 et 1, avec de rares exemples de génération 2 - familles iso­lées du groupe.

Il s'est trouvé des Sikuani - peu nombreux, au départ - pour iden­tifier le phénomène d'aliénation - économique, culturelle, linguistique enfin -, pour dire que c'était contraire à leurs intérêts, pour se donner les moyens de l'enrayer. L'ethnoéducation est devenue l'un de ces moyens. Aujourd'hui, aux plans culturel et linguistique, les instituteurs sikuani veillent. Ils s'appuient sur les organisations indiennes, sur les institutions religieuses qui ont à charge l'éducation dans la zone, sur des linguistes et des ethnologues sensibilisés au phénomène du contact. Pour la langue, leur premier souci est de créer le meilleur outil pour l'écrire, et les débats au­tour de l'unification des alphabets déjà en usage ne laissent pas d'être violents. Mais les instituteurs ne s'arrêtent pas là. Décidés à relancer le moteur de la lexicogenèse sikuani, ils font l'inventaire des mots espagnols qui émaillent le discours quotidien, par domaines, et, au prix d'un effort conscient et délibéré, à nouveau créent, adaptent et assimilent.

C'est là que je renais, que je sors du cocon parée d'une décimalité arrogante. Mais suivons ma métamorphose pas à pas, car elle a été douloureuse. Personne ne conteste qu'il est plus efficace, parce que plus facile et plus motivant, d'apprendre à lire à un enfant dans sa langue maternelle que dans une langue étrangère. De là l'introduction du sikuani dès les premières phases de l'école primaire. Faut-il enseigner aussi le calcul ? "Il a essayé de nous voler comme l'an dernier, mais cette année je sais compter et me servir de la balance !" exulte l'Africain regardant l'escroc s'enfuir à toutes jambes dans le Courrier de l'Unesco d'août-septembre 1976. Il faut enseigner le calcul.

L'enfant commence par apprendre à nommer les nombres, à la queue leu leu, et se fait une première idée des grandeurs relatives. Huit est plus grand que cinq parce qu'il se dit après. Dans quelle langue lui enseignera-t-on la comptine ? Pas en sikuani. Quel usage pourra-t-on faire de ma forme ancienne pour une division, par exemple ? En espagnol donc. Mais là, l'enfant bute sur des sons insolites, des combinaisons de sons in­solites, une logique des constructions qui peut lui être étrangère, et, bien sûr, des irrégularités - 10 + 1 once, 10 + 6 diez/y/seis. La même considération d'efficacité dans l'abord d'une pratique nouvelle - lecture là, calcul ici - a prévalu.

Lors d'un rassemblement, en décembre 84, un groupe d'instituteurs s'est attelé à l'élaboration d'un système nouveau. Ce n'était pas une pre­mière mondiale. J'ai des collègues en Afrique, et, plus près, la Fédération shuar s'enorgueillit de sa néonumération. Le groupe avait ceci d'intéres­sant qu'il comptait, pour une part, des instituteurs dépendant de la mission catholique qui en étaient à leur deuxième cours intensif de linguistique et d'ethnologie, restés néanmoins fermés à la problématique de la numéra­tion, et, pour l'autre part, des instituteurs envoyés par l'organisation sikuani Unuma, dont le gros effort fourni en matière d'ethnoéducation pâtit du manque de formation de ses cadres. Peut-être par un effet du militantisme, ceux-ci avaient réfléchi à la question et arrivaient avec un projet.

Jusqu'à cinq ils conservaient les noms traditionnels. En particulier, akueyabi pour trois, qui semble une construction complexe figée. Et penayanatsi pour quatre, beaucoup plus transparent : c'est la nominalisation du verbe s'accompagner, désignation motivée vraisemblablement par la gestuelle des doigts. Pour les chiffres de six à neuf, mon ancien procédé était abandonné - ignoré tout simplement ? - et les noms étaient tirés de la somme des chiffres inférieurs. Six se disait trois-trois, sept : quatre-trois etc.. Le linguiste du cours - issu lui aussi d'une ethnie minoritaire, européenne celle-là - intervint sur deux points. Les noms des premiers chiffres doivent être brefs, faute de quoi les expressions complexes deviennent interminables. Ces mêmes chiffres doivent recevoir des noms originaux : dériver sept de quatre et trois non seulement allonge le nom, mais privilégie, de façon injustifiée dans un cadre décimal, une association de nombres particulière.

Les instituteurs acceptèrent facilement la contrainte de la brièveté. Trois devint akueya. Il était difficile de l'abréger davantage en conservant la ressemblance avec le nom originel. On tombait dans un problème resté constant au long de ma métamorphose, celui du sens référentiel des noms. Une anecdote aidera à comprendre. Quelque temps auparavant, le linguiste, lors d'un interminable voyage en bus, avait passé quelques heu­res à faire une ébauche de néonumération sikuani. Histoire de ne pas succomber sous la croûte de sueur et de poussière rouge mélangées. Hilares, les instituteurs, quand, en guise d'illustration leur fut proposé l'exemple de 5974. En assez médiocre sikuani ça disait : "l'énorme main pleure la calebasse des gens jaunes". Akueya plus court aurait donné akue, grand-mère, ou kueya, tisser dans telle direction.

Le principe décimal fut aussi admis sans trop de difficulté. Sans doute sous la pression du modèle espagnol, dont le linguiste résuma le mode de fonctionnement. Un détail passa cependant inaperçu au linguiste : ses interventions étaient senties comme coercitives. Désormais une bonne part de ses propositions seraient délibérément ignorées. Mais il avait jeté les bases : système décimal, brièveté des noms.

On s'accorda sur yana pour quatre, et cinq resta kobe. Six, ki, dut son nom à l'escargot kiwa. Car un souci constant de mes re-créateurs fut la facilité d'apprentissage tirée d'une association métonymique entre le forme du chiffre et son nom, par le truchement d'un objet familier. Avec la contrainte de modifier - abréger - le signifiant pour ne pas retomber dans le problème de l'énorme main. Pour sept le linguiste suggéra iwi, d'après un motif décoratif en vannerie fait de deux 7 tête-bêche, dit iwidakami. On retint da. Le linguiste comprit... On imaginera mal, à tra­vers ce récit, le nombre d'heures de polémique que supposa l'adoption de chaque nom nouveau. Mais ça explique les noms pour huit et neuf. Ce dernier se nomma nue, d'après l'espagnol nueve. Pure lassitude. Huit leur donna encore plus de mal. Une fois écartée une (autre) calebasse en forme de huit, ils se trouvèrent dans l'impasse. L'imagination, en cette fin d'après-midi, était à sec. Le linguiste, dans un élan de démagogie mais sur la pointe des pieds, parla du rôle joué par les instituteurs de l'organisation Unuma dans cette entreprise, et de Mauricio, le plus dynamique d'entre eux. Pourquoi ne pas nommer le huit mau... Les autres membres de l'or­ganisation furent les seuls à froncer le sourcil. Mais mau passa la rampe.

Nouvel écueil : dix. On s'aperçut alors qu'il fallait un nom pour le zéro. Le figuratif, heureusement, l'emporta sur le notionnel. Des concepts comme rien, vide, absent, se heurtèrent à de bons arguments : le zéro ne désigne pas toujours une quantité nulle. Toyoro, cercle, fit l'unanimité. Et enclencha le problème du dix. Le plus évident semblait de dire un-zéro. Malheur ! pensa le linguiste. On allait vers un-un pour onze, un-deux pour douze, et ainsi de suite. Les nombres se diraient par l'énumération des chiffres qui les composaient à l'écrit. Et resteraient ce faisant dépourvus de sens psychologique, donc inutilisables. Retour sur les aspects les plus réguliers des numérations orales espagnole, française, anglaise, arabe. Il fallait un nom original pour dix. De toute évidence, par le ton mielleux qu'il prenait, le linguiste évitait de heurter les susceptibilités. Quelqu'un lança tse, sans raison apparente. Adopté. Là, on respira. Le plus dur était fait.

0 toyoro             3 akueya            6 ki                     9 nue

1 kae                  4 yana                7 da                    10 tse

2 aniha               5 kobe                8 mau

Je m'aperçus alors qu'il y a un indéniable côté esthétique dans l'effet produit par la comptine sur l'utilisateur : les instituteurs firent précéder leur accord définitif de multiples récitations de ce premier paquet de chif­fres.

L'utilisation de tse comme préfixe signifiant "ajouter dix" pour la série de onze à dix-neuf séduisit d'emblée le groupe : satisfaction de voir les chiffres se mettre en place comme une enfilade de dominos qui se couche après le coup de pouce initial. Tse-kae, tse-aniha, etc.. Nouvelles récitations de la série. Ce succès facilita les choses pour la série de vingt à quatre-vingt-dix. Pour "multiplier par dix" on avança bae, pas plus motivé que tse. C'était une bonne proposition parce que la diphtongue lui donne un certain poids. Il fut jugé plus commode de l'avoir comme préfixe que comme suffixe, contrairement aux modèles étrangers. Je pus voir le linguiste plisser le front à la recherche de puissantes raisons syntaxiques pour cette préférence. En vain. Cela donna bae-aniha, bae-akueya etc.. On se récita plusieurs fois la série, et on se mit à compter. Émerveillement.

Plus personne ne songea au un-zéro-zéro pour cent, baptisé sewe, le­quel devint le suffixe "multiplier par cent"; aniha-sewe, akueya-sewe, etc.. Ni dix, ni cent, ni mille, mia, ne semblèrent en cette occasion inciter les créateurs à motiver les noms. Il est vrai, pourrait-on penser, que 10, 100, 1000 se laissent moins aisément rapporter à des objets familiers que 6 ou 8. On verra tout-à-l'heure que non. Armés qu'ils étaient d'un vocabulaire et d'une combinatoire, les instituteurs m'essayèrent. Pour constater avec satisfaction - sur une insinuation du linguiste - qu'en général les ex­pressions étaient plus courtes qu'en espagnol. Cauteleux, le linguiste risqua une dernière manoeuvre. On avait plus qu'il n'en fallait pour manier les quantités auxquelles les Sikuani ont normalement affaire. Mais bon, on ne pouvait pas dépasser 999.999. Il suffisait d'un nom de plus, un seul, et je n'avais plus de limite. Exténués, les instituteurs eurent recours au verlan : yomi désignerait le million. Telle j'étais il y a un an.

Aujourd'hui j'apparais sous ma forme définitive. Mon aspect a quelque peu changé. Le fond reste le même. Que s'est-il passé ? Un nouveau cours de formation des maîtres, le troisième, eut lieu début janvier 86. Le groupe qui m'avait conçu s'est retrouvé, plus fourni. Il a commencé par faire le bilan de l'expérience en enquêtant auprès de la centaine d'instituteurs ré­unis cette fois. Voici ce qu'il en ressort. Tout un secteur de la société sikuani rejette la tentative, considérant 1) que la numération des Blancs est plus commode, voire que le sikuani n'est pas un outil apte aux affaires; 2) qu'inventer des mots constitue une offense pour la langue. Une bonne fraction des instituteurs est sceptique également. Ceux-là m'ont présentée aux communautés sans y croire, et m'ont laissée au placard. Moins grave : pour les noms qui furent obtenus par vote - il y en eut - les minoritaires sont parfois restés en désaccord avec les décisions ! Une criti­que technique : les chiffres sont bien jusqu'à dix, après ils deviennent trop longs. Sur la mise en pratique : ceux qui m'ont utilisée prétendent que l'apprentissage est rapide, et que j'ai été maniée à travers des jeux de billes, des dessins et des opérations arithmétiques. L'élève était content de dé­couvrir la combinatoire, et de composer les nombres en mettant leur ex­pression orale par écrit. Une fois faite la part, prévisible, de l'inertie so­ciologique, le résultat semblait plutôt encourageant.

Un nouvel écueil surgit, d'une tout autre sorte, dès la première réunion de travail. Après la rencontre antérieure, les instituteurs d'Unuma s'étaient concertés, de retour dans leurs quartiers. Et en l'absence - "fortuite" - de Mauricio avaient changé le nom de tous les chiffres à partir de six. Ce dernier nous arrivait furieux. Par chance, ils n'avaient rien entrepris au­près des enfants. Las ! La conjoncture du moment ne permettait pas d'écarter en bloc leur initiative. En effet, les participants sortaient, mo­ralement courbatus, d'un débat de plus de deux jours portant sur l'unifi­cation des alphabets. Celui d'Unuma y avait laissé davantage de plumes que les autres. Il fallait composer.

De fait, la dissension n'affectait que le vocabulaire à partir de six. Le cadre logique était intact. Au lieu d'évaluer comparativement ma forme de l'année précédente et la proposition nouvelle, on prit pour base cette dernière. Diplomatie oblige. Six, ku, de kulupabo, hameçon. Sept, iwi, de iwidakami (!). Huit, xaxa, de xaxarawa, une fourmi. Neuf, kua, comme syncrétisme de six, ku, et trois, akueya. Dix, xua, de xuatabo, flèche, à cause de la forme de sa pointe à barbillon, qui évoque le 1 de dix.

Seuls les trois derniers posaient problème. Le ku, d'hameçon, pour six était aussi bon que le ki d'escargot. Ku fut donc entériné. Quant à sept, les délégués d'Unuma justifièrent le rejet de da, et leur préférence pour iwi, par un des côtés mnémoniques de l'apprentissage : le début du mot est plus suggestif que les syllabes internes. Lorsqu'une institutrice fit re­marquer que sept étaient les étoiles de la constellation Iwinai, Pléiades, l'euphorie fut à son comble. C'est le moment d'attaquer les trois chiffres suivants ! fut la première pensée du linguiste.

Sa critique pour huit, хаха, portait sur la lourdeur de la réduplication. Il n'eut pas le loisir de l'exprimer. Xaxa provoca un tollé. Comment ! On ne se rendait pas compte ! La classe allait crouler sous les rires et les grossièretés dès qu'on aborderait le huit ! Il s'avéra qu'une des plaisanteries sexuelles favorites des garçons est de prononcer, geste obscène à l'appui, xa...bü !, expression qui est censée imiter la pénétration du pénis dans la vulve. Pas question de revenir à mau : ça n'évoquait rien, et avait de ce fait une valeur pédagogique nulle - et mettait en vedette un compagnon pas forcément populaire, se dit le linguiste. On s'accorda sur yu, de yupaxu, une sorte de tarentule aux céphalothorax et abdomen bien ronds.

Neuf, kua, et dix, xua, étaient impossibles car trop ressemblants. Kua, au surplus, renvoyait à trois notions sans intérêt : tisser, creuser, coeur de palmier. Après un détour par la hache, un nid d'abeille - grosse bulle de boue contre le tronc d'un palmier -, la grossesse - proposition du linguiste, à partir du renflement sur le flanc d'une forme droite et, bien sûr, des neuf mois -, un éventail, une termitière, on s'arrêta à tsi, de tsitsi, hochet. Ce ne fut qu'une pause dans la quête, car on s'aperçut que la forme était homophone du pronom nous. Si on gardait хuа pour dix, qui avait déjà l'inconvénient de rappeler le pronom ceci, on aurait un dix-neuf xua-tsi, littéralement nous sommes ceci. Le hochet céda la place à la toupie, hoho, et neuf devint ho.

Pour dix, l'idée de la flèche semblait bonne. En supprimant le a final de хuа, on éliminait l'association avec le ceci, et on gagnait l'évocation du classificateur -xu, qui renvoie à une configuration granulaire. Pour l'apprentissage on dessinerait une flèche debout, pointe vers le haut et barbillon vers la gauche, avec à sa droite, debout aussi, un arc bandé, qui sans être un véritable zéro pouvait facilement rappeler une ellipse.

Récitation de la série. Sentiment de confort. La série de onze à dix-neuf s'enclencha toute seule. Curieusement le bae-, "multiplier par dix", n'avait pas été mis en question. Dérivation donc de la série vingt à quatre-vingt-dix. On compta jusqu'à quatre-vingt-dix-neuf. Rappelons que mon pre­mier nom pour cent était sewe. La récitation a du bon : on achoppa sur neuf cents, ho-sewe, car ça produisait le nom propre José. Qu'à cela ne tienne, réduisons à we. Nouvelle récitation. Horreur ! Cette fois, neuf cents donnait ho-we, autre plaisanterie scabreuse relative au coït. Toutes sortes de fruits en grappes défilèrent. Il y eut une lueur du côté de tuli, à partir du collier de perles tulikisi. Mais sept cents faisait iwi-tuli, trop semblable au nom du fruit iwitsuli.

C'est alors que Mauricio, sortant d'une bouderie passagère, eut une illumination. Cent se dira sia, du nom de la cigale qui répète cent fois sia, sia, sia... Je concède qu'il aurait mérité de donner son nom à l'un de mes chiffres. Ce succès les encouragea à travailler sur mille et million, à leur goût trop semblables aux noms espagnols. Nouvelle trouvaille de Mauricio au milieu du piétinement général  : sunu pour mille, du nom d'une autre cigale qui a la tête, le thorax et l'abdomen si renflés qu'on dirait trois zéros. Deux options se présentèrent pour le million, équivalentes : we, de weeee ! et kue, de kueeee !, cris d'admiration extatique devant quelque chose de très grand. La seconde l'emporta quand on fit le rapprochement avec Kuemai namuto, chemin de Kuemai, lequel n'est autre que la Voie Lactée avec ses millions d'étoiles.

Je peux me flatter d'avoir suscité, dans ma nouvelle forme, l'enthousiasme général lorsque je fus présentée aux instituteurs réunis en session plénière. Petit-Condor s'attira les quolibets du public en osant protester que le nom traditionnel pour dix était deux-mains !

Un aspect délicat, qui tint le linguiste en éveil bien qu'il n'en fit pas part aux instituteurs, est celui de la syntaxe des numéraux. Non pas la syntaxe interne à la numération - combinatoire des noms de chiffres -, mais la syntaxe externe, celle qui régit l'apparition d'une expression nu­mérique dans un énoncé normal. Mon idée est que je rentrerai de façon naturelle dans le moule syntaxique de feu mon ancêtre. Prenons canoë, hera. Un : kae-hera. Deux : aniha-hera-behe. Jusque là, les numéraux sont des adjectifs tout à fait courants. -behe est un sociatif. On peut remplacer le nom par un classificateur ou une marque de genre : kae-mo, un véhi­cule; kae-hawa, une chose. Au delà, le numéral était un nom en apposition. Trois : akueyabi pa-hera-behe. Quatre : penayanatsi pa-hera-behe, avec ce pa- qui tient du démonstratif et du pluralisateur (je n'insiste pas sur lui, il est un peu compliqué). On avait akueyabi pa-mo-behe, trois véhicules, et *akueyabi pa-hawa-beheakueyabi xua-behe, trois choses.

C'est grâce à ce cadre syntaxique, plus complexe à partir de trois, que s'exclut dans ma forme actuelle la possibilité de confondre, par exemple, quatre cents et quatre cigales, puisqu'ils se diront respectivement yana-sia et yana pa-sia-behe. La chose est moins nette pour deux, car aniha, comme adjectif, est directement attaché au nom deux cents, aniha-sia ; deux cigales : aniha-sia-behe. Aucun problème pour un, puisque cent ne se dit pas un-cent : cent, sia; une cigale, kae-sia.

Maintenant, moi qui, pour quatre millions huit cent soixante-dix mille cinq cent vingt-et-un, dis yana-kue yu-sia bae-iwi-sunu kobe-sia bae-aniha kae, je vous invite à me contempler synoptiquement. Et à me souhaiter longue vie.


 

 

1     kae

2     aniha

3     akueya

4     yana

              0   toyoro                              5     kobe

6     ku

7     iwi

8     уu

9     ho

 

 

                                    11              kae

                                    12              aniha                   20              aniha

                                    13              akueya                30              akueya

                                    14              yana                    40              уаnа

       10                        xu   15       хu-                      kobe          50         bae-   kobe

                                    16              ku                        60              ku

                                    17              iwi                      70              iwi

                                    18              уu                        80              уu

                                    19              ho                        90              ho

 

 

                                                    200     aniha

                                                    300     akueya

                                                    400     уаnа

     100   sia                                 500     kobe          -sia

                                                    600     ku

                                                    700     iwi

                                                    800     уu

                                                    900     ho

 

 

                                                  2000     aniha

        1000   sunu                           3000     akueya       -sunu

                                                          etc.

 

 

                                                2000000     aniha

1000000   kue                       3000000     akueya       -kue

                                                          etc.