AMERINDIA n°18, 1993

Histoire de la belle-mère de Martin-Pêcheur

fragment de mythe matsiguenga

France-Marie Renard-Casevitz

C.N.R.S.

La question lancinante portant sur l'institution, la persévérance ou la disparition des identités ethniques m'avait déterminé à en étudier les traits les plus visibles chez les Matsiguenga. Les complexités de l'analyse m'entraînaient à reformuler et diversifier un questionnement quelque peu naïf dans sa simplicité initiale. Dans l'écheveau des diverses unités et des relations sociales imbriquées constitutives de la société, il s'agissait plus de processus emboîtés d'inclusion ou d'exclusion, d'identifications concentriques que de caractères "immuables". On voit en effet les gens de l'amont d'une rivière se distinguer des gens de l'aval ou le sous-ensemble matsiguenga établi sur une trentaine de rivières se distinguer du sous-ensemble des Ashaninka du Tambo et de ses affluents, mais la différence n'est jamais si fermement exclusive qu'elle ne puisse se dissoudre dans une incorporation de niveau supérieur. Le terme Campa, désignant l'ensemble culturel d'une grande majorité des Arawak subandins, en est un exemple. D'origine patronymique, son extension est arbitraire comme ethnonyme, mais propre à une réalité sociologique nommée Ashaninka qui est le terme employé par les Amuesha, les Matsiguenga, les Nomatsiguenga et les Ashaninka centraux pour désigner leur conjonction socio-culturelle[1]. L'identité, dans ce contexte, se déploie comme un processus d'englobements
concentriques ; une frontière pour un point de vue s'estompe pour le suivant qui compose un ensemble plus vaste.

Dans la quête de ce qui fait des Campa une nation, selon le vieux terme que leur appliquaient les Espagnols, je me suis tournée récemment vers les représentations organisées par le discours mythique, lequel était en partie traité comme "objectivation de l'expérience sociale" dans l'entière complexité de cette définition proposée par E. Cassirer (Le mythe de l'état, 1993:72), en partie comme déploiement de formes symboliques. Et puisqu'il y avait une difficulté de frontière quant à l'identité, un renversement de perspective privilégiant le traitement de l'altérité semblait aussi nécessaire qu'induit par une série de mythes consacrée au thème de l'étranger. La place à la fois forte et évanescente accordée à un Soi en mouvance se préciserait sans doute d'être cernée par ce qu'elle ne saurait être. Cette recherche sur la construction des figures de l'étranger dans la mythologie campa m'amenait à introduire divers mythes aux codages homologues : physiologiques et diététiques.

C'est ainsi que je fus logiquement entraînée, pour préciser l'analyse du personnage de Vautour, à utiliser la première partie de Martin-Pêcheur (M.20a) qui narre la rivalité entre cet oiseau solaire, apparence ici-bas d'un esprit céleste, et Engoulevent. En effet dans l'approche de l'étranger, Vautour joue un rôle primordial : il est l'allégorie du chrétien, terme désignant la société de classe, la société blanche. Or, dans cette mythologie, Martin-Pêcheur, faiseur de sécheresse, se situe au sommet d'une triangulation de relations dont les bases sont occupées par Engoulevent et Vautour ; pour mieux définir le charognard, il fallait éclairer les oppositions et les analogies mises entre les deux premiers oiseaux. De la sorte les positions données à Martin-Pêcheur, maître du piment, et à Engoulevent précisaient celle accordée à Vautour. En revanche le mythe comportait une deuxième partie tout à fait distincte et consacrée aux pouvoirs de Martin-Pêcheur. Elle évoquait des thèmes chamaniques et détaillait la puissance de Martin-Pêcheur, esprit de l'empyrée immigré ici-bas. Ayant donné la première partie de cette histoire dans le Banquet Masqué (Renard-Casevitz F.M.,1991), y compris en appendice la version bilingue, j'en résumerai la trame pour introduire la version bilingue de cette deuxième partie.

Martin-Pêcheur (M.20a)

Une femme dépensait beaucoup d'efforts quotidiens à chercher des poissons carachamas sous les pierres de la rivière, car elle avait pour époux sieur Engoulevent qui tirait sa flemme, jamais chassant, jamais pêchant. Un jour de grande faim, elle rencontre Martin-Pêcheur qui décide de pêcher pour elle et sa fille [c'est une invite au mariage]. Elle accepte deux jours de suite ses dons et en nourrit sa famille, le troisième jour, Martin-Pêcheur lui demande de le présenter officiellement. Agréé par les parents de la femme auxquels il est d'abord invisible, il s'installe chez eux et fait connaissance de son co-époux Engoulevent. Il a apporté une pâte faite d'un piment poussant dans l'empyrée et Engoulevent qui se présume l'égal de son co-époux veut en goûter. Mais il a aussitôt la bouche à jamais brûlée vive par ce piment céleste. Il se précipite à la recherche d'eau que Martin-Pêcheur a partout tarie de son souffle de pouvoir. N'ayant pu trouver l'apaisement de ses brûlures, Engoulevent rentre chez lui et commence à se transformer, processus auquel Martin-Pêcheur, trop content, assiste jusqu'à l'envol de son rival vers les moiteurs obscures de la forêt. Le voilà donc installé, unique gendre, dans sa belle-famille.

Notons que cette situation familiale est conforme aux règles matrilocales de résidence, mais contrevient à celle prescrivant l'isolement, avec sa famille de procréation, du chamane ou de ces esprits puissants qui ont abandonné l'empyrée pour résider sur terre. Leurs pouvoirs ou, comme ici, celui de leurs insignes et instruments les débordent et peuvent avoir des effets sinon pervers, du moins incontrôlés qui ne conviennent pas à la quotidienneté humaine. Aussi chamanes et esprits doivent résider hors communauté, dans la forêt ou proche d'elle (voir la fin du mythe), à charge pour la famille proche de respecter un certain nombre de règles. L'une d'elles concerne justement l'interdiction de toucher le sac enfermant les objets chamaniques ou de fouiller dedans comme s'y risque la belle-mère curieuse.

Précisons encore que ce texte vous est livré sans analyse linguistique en tant que document. Il a pour but de venir enrichir d'un nouvel exemple ce numéro consacré aux langues arawak, mais n'étant pas moi-même linguiste, il restera quasiment nu de mise en forme et références de cet ordre. Pour la présentation du texte matsiguenga, je me suis conformée aux critères retenus pour une première publication en cette langue parue dans Amerindia (1982, n°7, "fragment d'une leçon de Daniel, chamane matsiguenga"), améliorés depuis par l'étude linguistique menée par M.-F. Patte (voir "Kyentoreri et Korinto", Journal de la Société des Américanistes, 1992, 2).


Tsirepato. M. 20b

Adán Pacaya Chávez[2].

1      Maika aikiro nogabitake pairani nonkenkitsatirira Tsirepato.

2      Maika yatake ipegakari icharine Mahonti.

3      Maikari iroro noncuenta [nonkenkitsatake][3] aikiro ashi ipagirote.

4      Impogini inee itimake Tsirepato [ikantiri]...

5      Okantiri [okantiro] oga pibagirote[4], okanti :

6      -Noshinto, noshinto maika pikanteri notineri iramitakobayetakerira[5]    igokine[6] itsamaibayeti paniro.

7      okanti : -He-e', nonkantake.

8      Impo okantiri oga :

9      -Biro, okantakembi ina "iramitakotakeri igokine4 itsamaitiro      paniro".

10    Ikantiro iriro Tsirepato, ikanti :

11    Tera nogote no(n)tsamaite, tera nogote nontsamaite nonkantati aka    naro.

12    Impo osamanitanake yatanake irirori Tsirepato ineapaakeri igokine4   itsamaibayetira paniro yatsipereabayetake tobaiti, tobaiti itsamaire.

Histoire de la belle-mère de Martin-Pêcheur (M.20b)

1      Maintenant je vais reprendre (cette partie) qu'autrefois j'ai racontée de Martin-         Pêcheur.

2      (Nous en étions quand) il était allé provoquer la métamorphose de son co-époux,    Engoulevent.

3      Maintenant (d'elle) je vais donc raconter l'histoire de sa belle-mère.

4      Alors il vit là Martin-Pêcheur (avec sa belle-famille).

5      Et voilà que sa belle-mère dit :

6      - Ma fille, ma fille, maintenant dis à mon gendre qu'il aille prêter main forte     à son beau-père qui travaille dur tout seul à faire une chacra.

7      Elle répond : Oui, je vais le lui dire.

8      Et plus tard elle lui dit (à son époux) :

9      -Toi, elle te fait dire, maman : "Qu'il aille aider son beau-père qui fait la          chacra tout seul !".

10    Il lui répondit Martin-Pêcheur par ces mots :

11    -Je ne sais pas faire une chacra, je ne sais pas travailler comme vous, moi.

12    Puis, plus tard, il est parti Martin-Pêcheur et est arrivé là où son beau-      père débroussaillait seul la chacra, souffrant beaucoup, beaucoup à la        tâche.


13    -Yoga koki, aiñombi itsamaibayeti kara, kametitake.

14    Naro nokantatiga notsamaitira, naro ogorakate.

15    Aiño ogorakate tobaseri.

16    Impogini ikantiri aka :

17    -Koki, tsame ankamosoigakerora.

18    Ineapaakero wataitaka[7] (bataitaka) kañotaka chinani.

19    Impogini yaganaka ikanti maika :

20    -Koki, nero ogorakate, maika pasate onkamanakeni tobase.

21    Impogini ipasatakero tac'.

22    Omaranerika tsamairintsi.

23    Yatake onake mawani chinani ashitobaseri.

24    Yatanake ineapaakero apiteni, ipasatakero imatakero aikiro      ipasatakero;

25    okamanake tobaseri oshigirikanake itsamaire ma' kamainka.

26    Gamera amashitakero pairani ipagirote, maika antsamaite oabayeti    samani, gara atsiperea atsamaiti.

27    Impogini ikanti itsongakero, ikantiri igokine:

        onti nopasatakero oborakate[8] [ogorakate] tobaseri.


13    -Salut, mon oncle, alors c'est ainsi qu'on travaille ici, c'est bien.

14    Moi j'ai une autre méthode pour faire une chacra, je m'en prends aux    gardiennes ("contre-maîtresses" en espagnol).

15    Il y a les maîtresses des plantes sauvages[9].

16    Alors il lui dit sur le lieu (choisi pour l'abattis) :

17    -Mon oncle, allons tous les deux les chercher (ces gardiennes).

18    Ils en découvrent une, assise et ayant l'apparence d'une femme.

19    Puis s'étant muni (d'un bâton), il dit :

20    -Mon oncle, voilà leur cacique ; maintenant bâtonne-la à mort et les plantes    mourront.

21    Alors il s'est mis à la battre, tac'.

22    Elle est très grande la chacra. (la gardienne meurt et avec elle, les nombreuses         plantes qu'elle faisait vivre et pousser, laissant place à une grande parcelle toute        débroussaillée).

23    Ils vont plus loin ; il y avait (là) trois femmes gardiennes des plantes.

24    Ils vont à la rencontre de chacune d'elles, les tuent une à une elles aussi en les         bâtonnant;

25    elles meurent toutes les plantes ; toute la végétation sauvage de la chacra, la voilà  morte.

26    Si elle ne l'avait pas emmené jadis auprès de sa belle-mère, maintenant quand          nous allons très loin ouvrir une chacra, nous n'aurions pas à peiner dur pour le       faire.

27    Alors ayant achevé sa tâche, il (Martin-Pêcheur) dit à son beau-père:

28    -Koki pineakero ari nokanta naro (notsamaite) notimira naro,

        tera nantsipereemparo notsamaitera

29    Ikantiri : -Kametitake. Maikari notineri pogotagakenara;

        aiño paniri ikañotanakembi biro.

30    Ikanti : -Kametitake.

31    Impogini aka pangotsikë. Ipagirote opishibayetiro pangotsi intiri          Tsirepato yogakotanakero itsagine.

32    Impogini aiño igobïre : opaita igobïre Kyentaatiri shima.

33    Impogini opishitake okamosotiro oneiro oanaka monki, monki, monki... Oanaka tsagikë tsagi monki, mongi...

34    Tera opiganaka opishitake oneanakero mongi moge okaemanake :
- Tatiita [tatoita] ipirataka notineri itsaginekë monki, mon...?

35    Atsi nonkamosotakiterira.

36    Impogini oabetanaka onkamosotakerora anta tsagi   okyentaabayetakero okiakë tac'... tac' oon'.

37    Osabinganake okamanake.

38    Oshiganaka iniro... oga oshinto okantiro :

        - Tata gakero ina?

39    Ikyentakero igobïre nohime.

40    Matsi, tata okamosobitakero aka?

41    Maika nonkamanteri.

42    Oshiganaka irorori oshinto, oatake okaemakeri : -Apa, maika    okamake ina, okyentakero igobïre otineri.

43    Impo ikemake irirori ikemake, ipokake : -Tyara okantaka          okamosotakero notsagine pagiro?

44    Ipokaigake maganiro ineapaakero kamake.


28    -Oncle, tu as vu ça, c'est ainsi que je pratique moi là où je vis ; je n'ai pas à    souffrir        pour faire mon champ, il me suffit de battre celle qui élève les plantes          sauvages.

29    Il lui répondit : -C'est formidable! Maintenant mon gendre tu vas m'enseigner (à       faire pareil), qu'il y ait quelqu'un d'autre semblable à toi.

30    Il dit : - Bien, d'accord.

31    Plus tard là-bas de nouveau dans la maison : sa belle-mère était en train de        balayer à fond la maison quand Martin-Pêcheur est venu ranger son sac.

32    Or il y a (dedans) sa flûte ; elle s'appelle sa flûte La Flécheuse de Poissons.

33    Donc elle est en train de balayer quand elle s'interrompt, remarquant que le (sac)     remue monki...monki... monki... ça s'agite dans le sac, ça froufroute...

34    Elle ne retourne pas à son balayage, elle regarde ce qui bouge et froufroute,   s'écriant: -Qu'est-ce qu'il élève mon gendre dans son sac et qui s'agite, monki...        mon ?

35    Voyons, je veux en avoir le coeur net (m'en aviser).

36    Alors la malheureuse va voir et inventorier le contenu du sac, (la flûte) la flèche       (la frappe) en plein oeil tac'... tac' oon !

37    Elle s'écroule par terre, raide morte.

38    Elle court auprès de sa mère, (celle-ci sa fille) demandant: -Qu'est-ce qu'il y a,         maman ?

39    Oh! Elle l'a fléchée la flûte de mon époux.

40    Mais pourquoi est-elle allée farfouiller dans le sac ?

41    Maintenant il faut que j'annonce ce malheur à (papa).

42    Et la voilà qui court elle, la fille de la (défunte), elle se rend (sur la chacra) et crie : -Papa, elle vient de mourir maman, elle l'a fléchée la flûte de son gendre.

43    Alors il entend lui (Martin-Pêcheur), il l'entend et accourt: -Comment se fait-il          que ma belle-mère ait voulu fouiller mon sac ?

44    Ils rentrent tous et la trouvent morte.


45    Ikanti maika : -Koki, nokamagakero pagiro, okyentakero nogobïre.

46    Game okamosotiro, game okyentira.

47    Ikanti irirori itakari ineaketari itsamaitake, ineaketari yogamagakero
        tobaseri : -Maganiro oyaparabayetaka, notineri.

48    Ikanti : -maika notsaroganake nokamagakero pagiro.

49    Maikari okamake pagiro, nonkogi noataera nopashibentanaka.

50    Ikanti : -Onkameta pibagirote, onkameta pibagirote, onkameta.

51    Maika noneakempi pagabeabayetake pitsamaibayeti magatiro,   nonkogake nonkañoigakembira biro.

52    Ikanti : -Buena [ikametitake], maikari atana.

53    Irompa ikantanake yatanake, ishongashibetari, ipegaengataka   isaanganake kembetaka tampia taneabakeri [tera ineabakeri],         tankañotempari [tera ankañotempari] aro ashaninga anee yoga         ikenanake aneabayeri ;

54    yogari irirori impegakemba kara ikañotakaro tampia.

55    Impo ishongayebetanaka notineri, yoga ishonganaka.

56    Okogagebetakari ihina ipegaka, tera oneabakeri. Ikanti maika impo ikanti.

57    Impogini ihina yaganairo otsikatae.

58    Impogini otanakari ohime okogairi oshitebayetanaka.

59    Impogini oneairi, oneairi anda oakë.

60    Ikanti : - Aiñona.

61    Okanti : -Aiñona.


45    Il dit maintenant : -Oncle, je suis la cause de la mort de tante qu'a fléchée ma flûte ;

46    mais si elle n'avait pas regardé, (ma flûte) ne l'aurait pas fléchée.

47    Il répond lui (le veuf) qu'il lui garde toute son affection parce qu'il l'a vu faire la chacra, parce qu'il l'a vu tout débroussailler :

        - Pour tout le monde, elle est la cause de son malheur, mon gendre.

48    -Je suis très peiné d'avoir causé sa mort, dit-il,

49    et maintenant que tante est morte, je veux m'en aller car je me sens fautif.

50    -Elle est morte de son fait, ta tante, oui morte de son fait, ta tante.

51    Mais moi j'ai vu combien grand est ton pouvoir faisant en un rien de temps    toute une chacra, et je veux que nous devenions comme toi.

52    Il dit : - C'est bon. Maintenant je m'en vais.

53    Aussitôt dit, aussitôt fait, il disparaît. Il (l'oncle) se tourne à sa recherche,      mais il (Martin-Pêcheur) s'est métamorphosé et est redevenu pur esprit, à          peine audible comme un souffle d'air, invisible, très différent de nous, les     êtres humains, qui nous voyons passer bien visibles.

54    En revanche lui, il a disparu sur le champ, invisible comme le vent.

55    Il a repris sa forme, mon gendre ; il s'est retourné.

56    Elle veut en vain retrouver son époux, il a disparu et elle n'arrive plus à le       voir.

57    Enfin, son épouse rendue déjà loin à l'aval, il l'a reprise ;

58    comme elle aimait son époux, elle l'avait cherché vraiment partout le long du fleuve

59    et alors elle l'a retrouvé, elle l'a revu là auprès de l'eau.

60    Il la salue : - C'est moi.

61    et elle lui répond : - Me voilà.


62    Ogari pagiro okamaketari nopashibentakari nompokantakarira aka.

63    Gamera nogotagakerimera piariri, game yatsipereabayeti piariri
        itsamaibayetira.

64    Okanti : Kametitake, okanti, ongameta ina, ongameta irota         kañotankicha okantaka onkameta, yoga apa aiño ikengiakero.

65    Ikanti Tserepato : -Kametitake.

66    Maika pingantaateri [pinkantakeri] piri, aiganake aka notimira naro gani inkame, gani atsipereabayeta imantsigare; yatake isaanganake   ikañotakenara naro tera nogote nongamera[10].

67    Yatanake ikantiro : -Pinkantakeri piri shintsi impokake.

68    Oatanake oneapaakeri iri okanti : -Tsami, aatanake; noneakeri pitineri.

69    Ipokanake matsigenga ineapaakeri kara ikantiri : -Pokakembi koki.

70    -He-e', ikanti, pokakena; noneakero noshinto okanti ikanti :

        "pinkantakeri piri, pinkantakerira: Kametitake".

71    Maikari tsame.

72    Irirori ikantanaka yatake anda irinirokë.

73    Aiño iriniro Tserepato kañota matsigenga, ne-e'.

74    Pairani imatsigengate ankantake maani aniakeri imatsigengatake.

75    Maikari mameri ; aniagebetakempari tsimeripaye, gara     imatsigengatimotae.

76    Impogini yatae Tserepato atae inambi.

77    Ikonoganakari matsigenga kañotanaka irirori ibankitanake anta aiño
        iborakate irirori Tserepato kañota matsigenga;

78    aneiri yaraeyi ma inti ibanki, yoga itingami aiño kañota matsigenga.


62    -C'est parce que tante est morte et que je me sens fautif que je suis venu        jusqu'ici.

63    Je ne pourrai plus enseigner à tes frères comment ne pas souffrir le dur          labeur des champs.

64    C'est bien, dit-elle ; si elle est morte maman, c'est pour avoir été l'artisan de   sa propre mort. Même papa raconte que c'est sa faute.

65    Il dit Martin-Pêcheur : -C'est bien.

66    Maintenant va dire à ton père que lui et les siens viennent vivre là-bas chez moi où il n'y a ni mort ni maladies ; en venant vous deviendrez des êtres de transparence, semblables à moi qui ne verrai jamais la mort.

67    Ils sont revenus près de chez elle et il lui a dit : -Va dire à ton père de vite      venir.

68    Elle est allée trouver son père : -Allons, dit-elle, partons tous retrouver ton     gendre.

69    L'homme est venu et a trouvé Martin-Pêcheur qui l'a salué : -Tu es venu, Oncle.

70    -Oui, je suis venu ; j'ai vu ma fille qui m'a répété tes paroles : "Va dire à ton père, va lui dire que c'est bien".

71    Alors partons maintenant.

72    Ayant dit, ils sont allés loin chez sa mère.

73    Elle existe la mère de Martin-Pêcheur et elle paraît être un être humain, vois-tu.

74    En ces temps, c'étaient des gens auxquels il nous suffisait de parler un peu pour      qu'ils prennent leur forme humaine.

75    Maintenant ce n'est plus possible; nous avons beau parler aux petits oiseaux sacrés, ils ne prennent plus forme humaine.

76    Il s'est donc rendu chez lui, Martin-Pêcheur, sa femme à son côté.

77    Il a mêlé l'homme, l'a rendu double (esprit et oiseau) pour qu'il soit modelé    comme lui-même l'avait été. Là-bas il y a celui qui donne forme à Martin-    Pêcheur, semblable à un être humain.

78    Nous les voyons voler maintenant et ce sont leurs formes, mais leur chef il a forme humaine.

79    Impogini ipokabetaka pashini matsigenga irineri, ineiri      antamishigebayetake tera ontoatae itsamaire karagitebayetake         magatiro ;

80    tera onkañota ma atsamaire aro tobashigebayetake.

81    Atakeni iroashia[11] tsirepato itentanakeri matsigenga yatake inkenishkë         irosa saangana ikañotanakari tsirepato.

82    Maika tsongataka irashi Tsirepato.


79    Plus tard un autre homme est venu lui rendre visite et il voit qu'établie dans une forêt fermée et broussailleuse, sa chacra n'avait plus une seule mauvaise herbe ou souche, complètement nettoyée de toute plante indésirable;

80    elle ne ressemblait pas du tout à nos chacras pleines de mauvaises herbes et de       souches.

81    Il est reparti sans les avoir vus. Martin-Pêcheur, en compagnie de l'homme, est       allé en forêt, mais le visiteur ne les a pas vus. L'homme était vraiment un être de      transparence semblable à Martin-Pêcheur.

82    Maintenant l'histoire de Martin-Pêcheur est finie.

 



[1] Voir "Guerriers du Sel, Sauniers de la Paix", L'Homme, avr.-déc. 1993.

[2] Pour la première partie de ce mythe en version bilingue, voir Renard-Casevitz : Le banquet masqué, 1991:250-257.

[3] Les crochets indiquent soit la correction d'une faute de matsiguenga (lapsus, hispanisme (mis en italique), etc.), comme ici non-cuenta = "je vais (matsiguenga)-raconter (espagnol)", soit un ajout permettant au narrateur de préparer la suite comme en (4) ikantiri qui équivaut à un heu... français puisque communément les conteurs respirent avec de tels recours hors propos : ikanti, ikantiro, etc. Voir par exemple en (56) une accumulation.

[4] i-pagiro-te //3pm-tante-pos// ; réalisation du p initial en b. Rappelons que ce texte reproduit la prononciation du locuteur sans normalisation phonologique.

[5] =/iramitakobagetakerira/. Certains locuteurs de matsiguenga tendent à palataliser les g devant e et i. Parfois, cette palatalisation mène à l'élimination complète de la vellaire. Le narrateur, d'origine ashaninka, emploie les deux formes.

[6] i-koki-ne "son oncle" écrit avec sa prononciation -k- ~ -g-. Toute réalisation de k initial en g sera transcrite -g- avec renvoi à cette note.

[7] L'alternance w/b apparaît tant à l'initiale qu'en position médiane et par exemple oabagyeti samani (26) peut être réalisé selon le locuteur oawayeti...

[8] Il faut sans doute lire ogorakate, comme précédemment. L'emploi du terme -boraka- semble être un lapsus ; il existe, mais sa signification est différente, son champ d'extension beaucoup plus étendu. Il s'agit d'une divinité, père ou mère d'une espèce, qui lui a donné forme et visage. Voir 77, iborakate irirori Tserepato. Terme sans doute ashaninka correspondant à -boroka- en matsiguenga.

[9] ogorakate qu'Adán traduisit en espagnol par "su capataz", c'est-à-dire leur contre-maîtresse (aux mauvaises herbes), est composé à partir du terme quechua curaca (k- ~ -g- et u ~ o) o-goraka-te //3pf-curaca-pos//, leur maîtresse, leur cacique. Il s'agit de l'un de ces singuliers collectifs typiques des entités immatérielles et il faut entendre qu'il y a plusieurs maîtresses par chacra, une à la tête de chaque communauté de plantes (voir infra) et qu'il en est ainsi dans chaque chacra ou champ.

[10] < /kama/ "mourir". Voir note 6.

[11] Expression ashaninka.