AMERINDIA n°18,
1993
fragment de
mythe matsiguenga
France-Marie
Renard-Casevitz
C.N.R.S.
La question
lancinante portant sur l'institution, la persévérance ou la disparition des
identités ethniques m'avait déterminé à en étudier les traits les plus visibles
chez les Matsiguenga. Les complexités de l'analyse m'entraînaient à reformuler
et diversifier un questionnement quelque peu naïf dans sa simplicité initiale.
Dans l'écheveau des diverses unités et des relations sociales imbriquées
constitutives de la société, il s'agissait plus de processus emboîtés
d'inclusion ou d'exclusion, d'identifications concentriques que de caractères
"immuables". On voit en effet les gens de l'amont d'une rivière se
distinguer des gens de l'aval ou le sous-ensemble matsiguenga établi sur une
trentaine de rivières se distinguer du sous-ensemble des Ashaninka du Tambo et
de ses affluents, mais la différence n'est jamais si fermement exclusive
qu'elle ne puisse se dissoudre dans une incorporation de niveau supérieur. Le
terme Campa, désignant l'ensemble culturel d'une grande majorité des Arawak
subandins, en est un exemple. D'origine patronymique, son extension est
arbitraire comme ethnonyme, mais propre à une réalité sociologique nommée Ashaninka
qui est le terme employé par les Amuesha, les Matsiguenga, les Nomatsiguenga et
les Ashaninka centraux pour désigner leur conjonction socio-culturelle[1]. L'identité, dans ce contexte, se
déploie comme un processus d'englobements
concentriques ; une frontière pour un point de vue s'estompe pour le suivant
qui compose un ensemble plus vaste.
Dans la quête de
ce qui fait des Campa une nation, selon le vieux terme que leur
appliquaient les Espagnols, je me suis tournée récemment vers les
représentations organisées par le discours mythique, lequel était en partie
traité comme "objectivation de l'expérience sociale" dans l'entière
complexité de cette définition proposée par E. Cassirer (Le mythe de
l'état, 1993:72), en partie comme déploiement de formes symboliques. Et
puisqu'il y avait une difficulté de frontière quant à l'identité, un
renversement de perspective privilégiant le traitement de l'altérité semblait
aussi nécessaire qu'induit par une série de mythes consacrée au thème de
l'étranger. La place à la fois forte et évanescente accordée à un Soi en
mouvance se préciserait sans doute d'être cernée par ce qu'elle ne saurait
être. Cette recherche sur la construction des figures de l'étranger dans la
mythologie campa m'amenait à introduire divers mythes aux codages
homologues : physiologiques et diététiques.
C'est ainsi que
je fus logiquement entraînée, pour préciser l'analyse du personnage de Vautour,
à utiliser la première partie de Martin-Pêcheur (M.20a) qui narre la rivalité
entre cet oiseau solaire, apparence ici-bas d'un esprit céleste, et
Engoulevent. En effet dans l'approche de l'étranger, Vautour joue un rôle
primordial : il est l'allégorie du chrétien, terme désignant la société
de classe, la société blanche. Or, dans cette mythologie, Martin-Pêcheur,
faiseur de sécheresse, se situe au sommet d'une triangulation de relations dont
les bases sont occupées par Engoulevent et Vautour ; pour mieux définir le
charognard, il fallait éclairer les oppositions et les analogies mises entre
les deux premiers oiseaux. De la sorte les positions données à Martin-Pêcheur,
maître du piment, et à Engoulevent précisaient celle accordée à Vautour. En
revanche le mythe comportait une deuxième partie tout à fait distincte et
consacrée aux pouvoirs de Martin-Pêcheur. Elle évoquait des thèmes chamaniques
et détaillait la puissance de Martin-Pêcheur, esprit de l'empyrée immigré
ici-bas. Ayant donné la première partie de cette histoire dans le Banquet
Masqué (Renard-Casevitz F.M.,1991), y compris en appendice la version
bilingue, j'en résumerai la trame pour introduire la version bilingue de cette
deuxième partie.
Martin-Pêcheur
(M.20a)
Une femme dépensait
beaucoup d'efforts quotidiens à chercher des poissons carachamas sous
les pierres de la rivière, car elle avait pour époux sieur Engoulevent qui
tirait sa flemme, jamais chassant, jamais pêchant. Un jour de grande faim, elle
rencontre Martin-Pêcheur qui décide de pêcher pour elle et sa fille [c'est une
invite au mariage]. Elle accepte deux jours de suite ses dons et en nourrit sa
famille, le troisième jour, Martin-Pêcheur lui demande de le présenter
officiellement. Agréé par les parents de la femme auxquels il est d'abord
invisible, il s'installe chez eux et fait connaissance de son co-époux
Engoulevent. Il a apporté une pâte faite d'un piment poussant dans l'empyrée et
Engoulevent qui se présume l'égal de son co-époux veut en goûter. Mais il a
aussitôt la bouche à jamais brûlée vive par ce piment céleste. Il se précipite
à la recherche d'eau que Martin-Pêcheur a partout tarie de son souffle de
pouvoir. N'ayant pu trouver l'apaisement de ses brûlures, Engoulevent rentre
chez lui et commence à se transformer, processus auquel Martin-Pêcheur, trop
content, assiste jusqu'à l'envol de son rival vers les moiteurs obscures de la
forêt. Le voilà donc installé, unique gendre, dans sa belle-famille.
Notons que cette
situation familiale est conforme aux règles matrilocales de résidence, mais
contrevient à celle prescrivant l'isolement, avec sa famille de procréation, du
chamane ou de ces esprits puissants qui ont abandonné l'empyrée pour résider
sur terre. Leurs pouvoirs ou, comme ici, celui de leurs insignes et instruments
les débordent et peuvent avoir des effets sinon pervers, du moins incontrôlés
qui ne conviennent pas à la quotidienneté humaine. Aussi chamanes et esprits
doivent résider hors communauté, dans la forêt ou proche d'elle (voir la fin du
mythe), à charge pour la famille proche de respecter un certain nombre de
règles. L'une d'elles concerne justement l'interdiction de toucher le sac
enfermant les objets chamaniques ou de fouiller dedans comme s'y risque la
belle-mère curieuse.
Précisons encore
que ce texte vous est livré sans analyse linguistique en tant que document. Il
a pour but de venir enrichir d'un nouvel exemple ce numéro consacré aux langues
arawak, mais n'étant pas moi-même linguiste, il restera quasiment nu de mise en
forme et références de cet ordre. Pour la présentation du texte matsiguenga, je
me suis conformée aux critères retenus pour une première publication en cette
langue parue dans Amerindia (1982, n°7, "fragment d'une
leçon de Daniel, chamane matsiguenga"), améliorés depuis par l'étude
linguistique menée par M.-F. Patte (voir "Kyentoreri et Korinto", Journal
de la Société des Américanistes, 1992, 2).
Tsirepato. M. 20b
Adán Pacaya
Chávez[2].
1 Maika aikiro nogabitake pairani
nonkenkitsatirira Tsirepato.
2 Maika yatake ipegakari icharine Mahonti.
3 Maikari iroro noncuenta
[nonkenkitsatake][3]
aikiro ashi ipagirote.
4 Impogini inee itimake Tsirepato
[ikantiri]...
5 Okantiri [okantiro] oga pibagirote[4],
okanti :
6 -Noshinto, noshinto maika pikanteri notineri
iramitakobayetakerira[5] igokine[6]
itsamaibayeti paniro.
7 okanti : -He-e', nonkantake.
8 Impo okantiri oga :
9 -Biro, okantakembi ina
"iramitakotakeri igokine4
itsamaitiro paniro".
10 Ikantiro iriro Tsirepato, ikanti :
11 Tera nogote no(n)tsamaite, tera nogote
nontsamaite nonkantati aka naro.
12 Impo osamanitanake yatanake irirori
Tsirepato ineapaakeri igokine4 itsamaibayetira paniro yatsipereabayetake
tobaiti, tobaiti itsamaire.
Histoire de la belle-mère de
Martin-Pêcheur (M.20b)
1 Maintenant
je vais reprendre (cette partie) qu'autrefois j'ai racontée de Martin- Pêcheur.
2 (Nous
en étions quand) il était allé provoquer la métamorphose de son co-époux, Engoulevent.
3 Maintenant
(d'elle) je vais donc raconter l'histoire de sa belle-mère.
4 Alors
il vit là Martin-Pêcheur (avec sa belle-famille).
5 Et
voilà que sa belle-mère dit :
6 -
Ma fille, ma fille, maintenant dis à mon gendre qu'il aille prêter main forte à son beau-père qui travaille dur tout seul
à faire une chacra.
7 Elle
répond : Oui, je vais le lui dire.
8 Et
plus tard elle lui dit (à son époux) :
9 -Toi,
elle te fait dire, maman : "Qu'il aille aider son beau-père qui fait la chacra tout seul !".
10 Il
lui répondit Martin-Pêcheur par ces mots :
11 -Je
ne sais pas faire une chacra, je ne sais pas travailler comme vous, moi.
12 Puis,
plus tard, il est parti Martin-Pêcheur et est arrivé là où son beau- père débroussaillait seul la chacra,
souffrant beaucoup, beaucoup à la tâche.
13 -Yoga
koki, aiñombi itsamaibayeti kara, kametitake.
14 Naro
nokantatiga notsamaitira, naro ogorakate.
15 Aiño ogorakate tobaseri.
16 Impogini ikantiri aka :
17 -Koki, tsame ankamosoigakerora.
18 Ineapaakero wataitaka[7] (bataitaka)
kañotaka chinani.
19 Impogini yaganaka ikanti maika :
20 -Koki, nero ogorakate, maika pasate
onkamanakeni tobase.
21 Impogini ipasatakero tac'.
22 Omaranerika tsamairintsi.
23 Yatake onake mawani chinani ashitobaseri.
24 Yatanake ineapaakero apiteni, ipasatakero
imatakero aikiro ipasatakero;
25 okamanake tobaseri oshigirikanake itsamaire
ma' kamainka.
26 Gamera amashitakero pairani ipagirote, maika
antsamaite oabayeti samani, gara
atsiperea atsamaiti.
27 Impogini ikanti itsongakero, ikantiri
igokine:
onti nopasatakero oborakate[8] [ogorakate] tobaseri.
13 -Salut,
mon oncle, alors c'est ainsi qu'on travaille ici, c'est bien.
14 Moi
j'ai une autre méthode pour faire une chacra, je m'en prends aux gardiennes ("contre-maîtresses" en
espagnol).
15 Il
y a les maîtresses des plantes sauvages[9].
16 Alors
il lui dit sur le lieu (choisi pour l'abattis) :
17 -Mon
oncle, allons tous les deux les chercher (ces gardiennes).
18 Ils
en découvrent une, assise et ayant l'apparence d'une femme.
19 Puis
s'étant muni (d'un bâton), il dit :
20 -Mon
oncle, voilà leur cacique ; maintenant bâtonne-la à mort et les plantes mourront.
21 Alors
il s'est mis à la battre, tac'.
22 Elle
est très grande la chacra. (la gardienne meurt et avec elle, les nombreuses plantes qu'elle faisait vivre et
pousser, laissant place à une grande parcelle toute débroussaillée).
23 Ils
vont plus loin ; il y avait (là) trois femmes gardiennes des plantes.
24 Ils
vont à la rencontre de chacune d'elles, les tuent une à une elles aussi en les bâtonnant;
25 elles
meurent toutes les plantes ; toute la végétation sauvage de la chacra, la
voilà morte.
26 Si
elle ne l'avait pas emmené jadis auprès de sa belle-mère, maintenant quand nous allons très loin ouvrir une
chacra, nous n'aurions pas à peiner dur pour le faire.
27 Alors
ayant achevé sa tâche, il (Martin-Pêcheur) dit à son beau-père:
28 -Koki
pineakero ari nokanta naro (notsamaite) notimira naro,
tera
nantsipereemparo notsamaitera
29 Ikantiri : -Kametitake. Maikari notineri
pogotagakenara;
aiño paniri ikañotanakembi biro.
30 Ikanti : -Kametitake.
31 Impogini aka pangotsikë. Ipagirote
opishibayetiro pangotsi intiri Tsirepato
yogakotanakero itsagine.
32 Impogini aiño igobïre : opaita igobïre
Kyentaatiri shima.
33 Impogini opishitake okamosotiro oneiro
oanaka monki, monki, monki...
Oanaka tsagikë tsagi monki, mongi...
34 Tera opiganaka opishitake oneanakero mongi
moge okaemanake :
- Tatiita [tatoita] ipirataka
notineri itsaginekë monki, mon...?
35 Atsi nonkamosotakiterira.
36 Impogini oabetanaka onkamosotakerora anta
tsagi okyentaabayetakero okiakë tac'...
tac' oon'.
37 Osabinganake okamanake.
38 Oshiganaka iniro... oga oshinto
okantiro :
- Tata gakero ina?
39 Ikyentakero igobïre nohime.
40 Matsi, tata okamosobitakero aka?
41 Maika nonkamanteri.
42 Oshiganaka irorori oshinto, oatake
okaemakeri : -Apa, maika okamake ina,
okyentakero igobïre otineri.
43 Impo ikemake irirori ikemake, ipokake :
-Tyara okantaka okamosotakero
notsagine pagiro?
44 Ipokaigake
maganiro ineapaakero kamake.
28 -Oncle,
tu as vu ça, c'est ainsi que je pratique moi là où je vis ; je n'ai pas à souffrir
pour faire mon champ, il me suffit de battre celle qui élève les plantes sauvages.
29 Il
lui répondit : -C'est formidable! Maintenant mon gendre tu vas m'enseigner (à faire pareil), qu'il y ait quelqu'un
d'autre semblable à toi.
30 Il
dit : - Bien, d'accord.
31 Plus
tard là-bas de nouveau dans la maison : sa belle-mère était en train de balayer à fond la maison quand
Martin-Pêcheur est venu ranger son sac.
32 Or
il y a (dedans) sa flûte ; elle s'appelle sa flûte La Flécheuse de
Poissons.
33 Donc
elle est en train de balayer quand elle s'interrompt, remarquant que le (sac) remue monki...monki... monki... ça s'agite dans le sac, ça
froufroute...
34 Elle
ne retourne pas à son balayage, elle regarde ce qui bouge et froufroute, s'écriant: -Qu'est-ce qu'il élève mon gendre
dans son sac et qui s'agite, monki... mon
?
35 Voyons,
je veux en avoir le coeur net (m'en aviser).
36 Alors
la malheureuse va voir et inventorier le contenu du sac, (la flûte) la flèche (la frappe) en plein oeil tac'... tac'
oon !
37 Elle
s'écroule par terre, raide morte.
38 Elle
court auprès de sa mère, (celle-ci sa fille) demandant: -Qu'est-ce qu'il y a, maman ?
39 Oh!
Elle l'a fléchée la flûte de mon époux.
40 Mais
pourquoi est-elle allée farfouiller dans le sac ?
41 Maintenant
il faut que j'annonce ce malheur à (papa).
42 Et
la voilà qui court elle, la fille de la (défunte), elle se rend (sur la chacra)
et crie : -Papa, elle vient de mourir maman, elle l'a fléchée la flûte de son
gendre.
43 Alors
il entend lui (Martin-Pêcheur), il l'entend et accourt: -Comment se fait-il que ma belle-mère ait voulu fouiller
mon sac ?
44 Ils
rentrent tous et la trouvent morte.
45 Ikanti
maika : -Koki, nokamagakero pagiro, okyentakero nogobïre.
46 Game okamosotiro, game okyentira.
47 Ikanti irirori itakari ineaketari
itsamaitake, ineaketari yogamagakero
tobaseri : -Maganiro
oyaparabayetaka, notineri.
48 Ikanti : -maika notsaroganake nokamagakero
pagiro.
49 Maikari okamake pagiro, nonkogi noataera
nopashibentanaka.
50 Ikanti : -Onkameta pibagirote, onkameta
pibagirote, onkameta.
51 Maika noneakempi pagabeabayetake
pitsamaibayeti magatiro, nonkogake
nonkañoigakembira biro.
52 Ikanti : -Buena [ikametitake],
maikari atana.
53 Irompa ikantanake yatanake, ishongashibetari,
ipegaengataka isaanganake kembetaka
tampia taneabakeri [tera ineabakeri], tankañotempari
[tera ankañotempari] aro ashaninga anee yoga ikenanake
aneabayeri ;
54 yogari irirori impegakemba kara ikañotakaro
tampia.
55 Impo ishongayebetanaka notineri, yoga
ishonganaka.
56 Okogagebetakari ihina ipegaka, tera
oneabakeri. Ikanti maika impo ikanti.
57 Impogini ihina yaganairo otsikatae.
58 Impogini otanakari ohime okogairi
oshitebayetanaka.
59 Impogini
oneairi, oneairi anda oakë.
60 Ikanti : - Aiñona.
61 Okanti : -Aiñona.
45 Il dit maintenant : -Oncle, je suis la cause
de la mort de tante qu'a fléchée ma flûte ;
46 mais
si elle n'avait pas regardé, (ma flûte) ne l'aurait pas fléchée.
47 Il
répond lui (le veuf) qu'il lui garde toute son affection parce qu'il l'a vu
faire la chacra, parce qu'il l'a vu tout débroussailler :
-
Pour tout le monde, elle est la cause de son malheur, mon gendre.
48 -Je
suis très peiné d'avoir causé sa mort, dit-il,
49 et
maintenant que tante est morte, je veux m'en aller car je me sens fautif.
50 -Elle
est morte de son fait, ta tante, oui morte de son fait, ta tante.
51 Mais
moi j'ai vu combien grand est ton pouvoir faisant en un rien de temps toute une chacra, et je veux que nous
devenions comme toi.
52 Il
dit : - C'est bon. Maintenant je m'en vais.
53 Aussitôt
dit, aussitôt fait, il disparaît. Il (l'oncle) se tourne à sa recherche, mais il (Martin-Pêcheur) s'est métamorphosé
et est redevenu pur esprit, à peine
audible comme un souffle d'air, invisible, très différent de nous, les êtres humains, qui nous voyons passer bien
visibles.
54 En
revanche lui, il a disparu sur le champ, invisible comme le vent.
55 Il
a repris sa forme, mon gendre ; il s'est retourné.
56 Elle
veut en vain retrouver son époux, il a disparu et elle n'arrive plus à le voir.
57 Enfin,
son épouse rendue déjà loin à l'aval, il l'a reprise ;
58 comme
elle aimait son époux, elle l'avait cherché vraiment partout le long du fleuve
59 et
alors elle l'a retrouvé, elle l'a revu là auprès de l'eau.
60 Il
la salue : - C'est moi.
61 et
elle lui répond : - Me voilà.
62 Ogari
pagiro okamaketari nopashibentakari nompokantakarira aka.
63 Gamera
nogotagakerimera piariri, game yatsipereabayeti piariri
itsamaibayetira.
64 Okanti
: Kametitake, okanti, ongameta ina, ongameta irota kañotankicha okantaka onkameta, yoga apa aiño ikengiakero.
65 Ikanti Tserepato : -Kametitake.
66 Maika pingantaateri [pinkantakeri] piri,
aiganake aka notimira naro gani inkame,
gani atsipereabayeta imantsigare; yatake isaanganake ikañotakenara naro tera nogote nongamera[10].
67 Yatanake ikantiro : -Pinkantakeri piri
shintsi impokake.
68 Oatanake oneapaakeri iri okanti : -Tsami,
aatanake; noneakeri pitineri.
69 Ipokanake matsigenga ineapaakeri kara
ikantiri : -Pokakembi koki.
70 -He-e', ikanti, pokakena; noneakero noshinto
okanti ikanti :
"pinkantakeri
piri, pinkantakerira: Kametitake".
71 Maikari tsame.
72 Irirori ikantanaka yatake anda irinirokë.
73 Aiño iriniro Tserepato kañota matsigenga,
ne-e'.
74 Pairani imatsigengate ankantake maani
aniakeri imatsigengatake.
75 Maikari mameri ; aniagebetakempari
tsimeripaye, gara imatsigengatimotae.
76 Impogini yatae Tserepato atae inambi.
77 Ikonoganakari matsigenga kañotanaka irirori
ibankitanake anta aiño
iborakate irirori Tserepato kañota
matsigenga;
78 aneiri yaraeyi ma inti ibanki, yoga itingami
aiño kañota matsigenga.
62 -C'est
parce que tante est morte et que je me sens fautif que je suis venu jusqu'ici.
63 Je
ne pourrai plus enseigner à tes frères comment ne pas souffrir le dur labeur des champs.
64 C'est
bien, dit-elle ; si elle est morte maman, c'est pour avoir été l'artisan de sa propre mort. Même papa raconte que c'est sa
faute.
65 Il
dit Martin-Pêcheur : -C'est bien.
66 Maintenant
va dire à ton père que lui et les siens viennent vivre là-bas chez moi où il
n'y a ni mort ni maladies ; en venant vous deviendrez des êtres de transparence,
semblables à moi qui ne verrai jamais la mort.
67 Ils
sont revenus près de chez elle et il lui a dit : -Va dire à ton père de
vite venir.
68 Elle
est allée trouver son père : -Allons, dit-elle, partons tous retrouver ton gendre.
69 L'homme
est venu et a trouvé Martin-Pêcheur qui l'a salué : -Tu es venu, Oncle.
70 -Oui,
je suis venu ; j'ai vu ma fille qui m'a répété tes paroles : "Va dire à
ton père, va lui dire que c'est bien".
71 Alors
partons maintenant.
72 Ayant
dit, ils sont allés loin chez sa mère.
73 Elle
existe la mère de Martin-Pêcheur et elle paraît être un être humain, vois-tu.
74 En
ces temps, c'étaient des gens auxquels il nous suffisait de parler un peu pour qu'ils prennent leur forme humaine.
75 Maintenant
ce n'est plus possible; nous avons beau parler aux petits oiseaux sacrés, ils ne prennent plus forme humaine.
76 Il
s'est donc rendu chez lui, Martin-Pêcheur, sa femme à son côté.
77 Il
a mêlé l'homme, l'a rendu double (esprit et oiseau) pour qu'il soit modelé comme lui-même l'avait été. Là-bas il y a
celui qui donne forme à Martin- Pêcheur,
semblable à un être humain.
78 Nous
les voyons voler maintenant et ce sont leurs formes, mais leur chef il a forme humaine.
79 Impogini
ipokabetaka pashini matsigenga irineri, ineiri antamishigebayetake
tera ontoatae itsamaire karagitebayetake magatiro
;
80 tera
onkañota ma atsamaire aro tobashigebayetake.
81 Atakeni
iroashia[11] tsirepato itentanakeri matsigenga yatake
inkenishkë irosa saangana ikañotanakari
tsirepato.
82 Maika
tsongataka irashi Tsirepato.
79 Plus
tard un autre homme est venu lui rendre visite et il voit qu'établie dans une
forêt fermée et broussailleuse, sa chacra n'avait plus une seule mauvaise herbe
ou souche, complètement nettoyée de toute plante indésirable;
80 elle
ne ressemblait pas du tout à nos chacras pleines de mauvaises herbes et de souches.
81 Il
est reparti sans les avoir vus. Martin-Pêcheur, en compagnie de l'homme, est allé en forêt, mais le visiteur ne les a
pas vus. L'homme était vraiment un être de transparence
semblable à Martin-Pêcheur.
82 Maintenant
l'histoire de Martin-Pêcheur est finie.
[1] Voir "Guerriers du Sel, Sauniers de la Paix", L'Homme, avr.-déc. 1993.
[2] Pour la première partie de ce mythe en version bilingue, voir Renard-Casevitz : Le banquet masqué, 1991:250-257.
[3] Les crochets indiquent soit la correction d'une faute de matsiguenga (lapsus, hispanisme (mis en italique), etc.), comme ici non-cuenta = "je vais (matsiguenga)-raconter (espagnol)", soit un ajout permettant au narrateur de préparer la suite comme en (4) ikantiri qui équivaut à un heu... français puisque communément les conteurs respirent avec de tels recours hors propos : ikanti, ikantiro, etc. Voir par exemple en (56) une accumulation.
[4] i-pagiro-te //3pm-tante-pos// ; réalisation du p initial en b. Rappelons que ce texte reproduit la prononciation du locuteur sans normalisation phonologique.
[5] =/iramitakobagetakerira/. Certains locuteurs de matsiguenga tendent à palataliser les g devant e et i. Parfois, cette palatalisation mène à l'élimination complète de la vellaire. Le narrateur, d'origine ashaninka, emploie les deux formes.
[6] i-koki-ne "son oncle" écrit avec sa prononciation -k- ~ -g-. Toute réalisation de k initial en g sera transcrite -g- avec renvoi à cette note.
[7] L'alternance w/b apparaît tant à l'initiale qu'en position médiane et par exemple oabagyeti samani (26) peut être réalisé selon le locuteur oawayeti...
[8] Il faut sans doute lire ogorakate, comme précédemment. L'emploi du terme -boraka- semble être un lapsus ; il existe, mais sa signification est différente, son champ d'extension beaucoup plus étendu. Il s'agit d'une divinité, père ou mère d'une espèce, qui lui a donné forme et visage. Voir 77, iborakate irirori Tserepato. Terme sans doute ashaninka correspondant à -boroka- en matsiguenga.
[9] ogorakate qu'Adán traduisit en espagnol par "su capataz", c'est-à-dire leur contre-maîtresse (aux mauvaises herbes), est composé à partir du terme quechua curaca (k- ~ -g- et u ~ o) o-goraka-te //3pf-curaca-pos//, leur maîtresse, leur cacique. Il s'agit de l'un de ces singuliers collectifs typiques des entités immatérielles et il faut entendre qu'il y a plusieurs maîtresses par chacra, une à la tête de chaque communauté de plantes (voir infra) et qu'il en est ainsi dans chaque chacra ou champ.
[10] < /kama/ "mourir". Voir note 6.
[11] Expression ashaninka.