 |
- Les tribus des marges - Philippe RAMIREZ
- Mobilité des terres et des hommes - Joëlle SMADJA
- Langues cultures et territoires dans le Nord-Est indien - Projet ANR
- Territoire, communautés et échanges dans les marges sino-tibétaines du Khams- Coordonné par Stéphane GROS
- Rituels de pouvoir et de violence : bouddhisme tantrique dans une communauté de l’Himalaya tibétain - Nicolas SIHLE
Ethnologie et géographie du Nord-Est indien : les marges assamaises
Accessible aux étrangers depuis seulement 1995, le Nord-Est indien constitue un nouveau front dans les études himalayennes et indiennes. Nous y avons ouvert des terrains, depuis 2002 pour P. Ramirez et 2005 pour J. Smadja. Une de nos motivations est exploratoire : collecter des données géographiques, historiques et anthropologiques élémentaires sur une région jusqu'ici très mal connue. Mais la situation géographique et culturelle du Nord-Est indien, à la rencontre de l'Inde Gangétique, du Tibet et de l'Asie du Sud-Est montagnarde, en fait aussi un objet d'études exceptionnel pour les sciences humaines. La multiplicité des zones écologiques, des langues, des modes de vie et des formes d'organisation sociale engendrent une complexité que nous nous sommes proposés de décrypter. Et les approches interdisciplinaires développées par l'équipe au Népal trouvent ici naturellement une continuation.
Les tribus des marges
Philippe RAMIREZ
Le choix d'un terrain d'études en anthropologie est déroutant dans cet ensemble géographique abritant quatre familles linguistiques, trois modes de filiation (patrilinéaire, matrilinéaire, bi-linéaire), et de multiples configurations tribales et étatiques. Depuis 2002, Philippe Ramirez a engagé une enquête sur plusieurs groupes de l'Assam situés à la limite entre plaine et collines sur la rive sud de la vallée du Brahmapoutre. Il s'agit là de zones relativement moins peuplées et aux ruptures géographiques et culturelles plus apparentes (collines/plaines, tribus/castes, matrilinéarité/patrilinéarité, langues tibéto-birmanes/langues mon-khmer/langues indo-aryennes.), donc d'espaces de transition où l'on suppose pouvoir appréhender certains des mécanismes de structuration des formations sociales, politiques et identitaires.
Les terrains menés entre 2003 et 2007 chez les Karbi, les Tiwa ainsi qu'au Meghalaya ont permis d'enrichir et de préciser les voies de recherches envisagées à la suite de la première mission chez les Dimasa en 2002. D'abord dans la description des systèmes politico-rituels "traditionnels" (c'est-dire parallèles aux institutions étatiques indiennes), de structure clanique mais comprenant des éléments de centralisation. Cette simple description constitue en soi un défi parce qu'il s'est avéré au premier abord très difficile d'en saisir la cohérence spatiale, au moins au travers du discours des informateurs. Il est possible que nous ayons affaire à des organisations territoriales non continues, ce qu'il faudra vérifier. Une autre voie de recherche concerne la structuration des identités et les correspondances entre culture et identité. Nous avons découvert combien des groupes proches culturellement et géographiquement pouvaient diverger quant à leur mode d'insertion dans la société régionale, ou plus précisément, quant aux représentations et pratiques concernant la pérennité du groupe. Ainsi, Dimasa et Karbi se perçoivent-ils comme une association de clans ; ils s'accordent sur une adéquation, au moins idéologique, entre mode de vie, culture et appartenance ethnique ; et ils utilisent un même paradigme dans leurs rapports avec l'extérieur, celui de la purification. Mais ils se distinguent radicalement quant à la possibilité de pouvoir "adopter" un étranger en leur sein. À ces deux modes identitaires, nous pouvons à l'issue d'enquêtes sur les Tiwa inaugurées en 2004, ajouter un troisième, dans lequel la cohérence n'est pas culturelle, mais politique.
Les Tiwa présentent la particularité de recouvrir deux entités culturellement et socialement distinctes. Les Tiwa des collines sont de filiation matrilinéaire, parlent une langue tibéto-birmane et pour ceux qui ne se sont pas convertis au christianisme, pratiquent leur religion propre. Les Tiwa des plaines sont patrilinéaires, comme la plupart des groupes voisins, parlent assamais (la langue indo-aryenne dominante des plaines) et malgré quelques spécificités rituelles se situent très largement dans la sphère de l'hindouisme assamais. Les clans de chacun des deux sous-groupes sont totalement distincts et ils ne s'intermarient qu'exceptionnellement. Cependant, en termes identitaires, les Tiwa forment bel et bien une entité cohérente face à leurs voisins. De même reconnaissent-ils tous l'autorité de principe - car totalement caduque aujourd'hui - d'un "roi tiwa". Les ancêtres de celui-ci avaient été chargés par les souverains assamais de protéger les marchés des plaines ainsi que la route assurant les échanges avec l'État Jaintiya. P. Ramirez a pu observer la Jonbil Mela, une foire annuelle patronnée par les rois tiwa lors de laquelle leurs "sujets", relevant d'entités culturelles et ethniques fort dissemblables, viennent échanger (sur la base du troc) les produits des collines avec ceux des plaines (en simplifiant : tubercules contre poisson). Ces échanges ritualisés ont attiré notre attention sur la possibilité que certains groupes du Nord-Est aient émergé en vertu de leur position "aux marges", une idée qui avait été suggérée en d'autres termes et pour l'ensemble de l'Inde par Roy Burman ( Tribes in Perspective , 1994) dans sa théorie des "tribus tampons" apparaissant sur les frontières entre États. L'identification et la documentation d'autres petits rois des frontières orienteront donc une partie de nos futures investigations.
Par ailleurs, si Tiwa des collines et des plaines se distinguent encore largement par leur filiation, la filiation patrilinéaire gagne dans les collines et ce, de façon surprenante, sans que les intéressés y perçoivent un changement fondamental et sans que la terminologie de parenté en soit grandement affectée. Les conditions structurelles qui permettent ce phénomène restent encore très obscures et on s'attachera à les clarifier.
Un premier état des comparaisons entre "tribus des marges" a été présenté à la conférence de l' European Association for South-East Asian Studies (EUROSEAS) en septembre 2004, communication qui a été récemment publiée ( in Sadan & Robinne eds., 2007). Et les réflexions issues de ces premiers terrains quant aux principes constitutifs des entités ethniques dans le Nord-Est ont motivé la constitution d'une équipe pluridisciplinaire de recherches (cf. ci-dessous). Car il est évident qu'un travail à une telle échelle spatiale et sur des phénomènes si composites ne saurait se cantonner à une approche strictement ethnologique.
Mobilité des terres et des hommes
Joëlle SMADJA
Les recherches dans le Nord-Est indien portent, comme au Népal, sur l'utilisation des terres, la gestion des ressources naturelles, les perceptions et représentations des milieux par les populations, les conséquences des politiques de protection des milieux pour les agriculteurs et les éleveurs, les recompositions territoriales. Elles sont menées à la fois dans la partie himalayenne en Arunachal Pradesh et dans la plaine du Brahmapoutre en Assam.
La vaste plaine d'inondation du fleuve est consacrée depuis des siècles à la riziculture et, depuis la colonisation par les Britanniques, à la culture du thé en plantations. La plaine est encadrée au nord par les reliefs himalayens et au sud par ceux du vieux socle gondwanien sur les versants desquels, dans les deux cas, les paysans pratiquent une culture itinérante ou par rotation sur abattis-brûlis, appelée jhum .
Trois spécificités de la région ont été identifiées lors des premières missions : la très grande mobilité des milieux et des hommes, l'aspect éphémère des terres dans la plaine du Brahmapoutre et le cloisonnement des communautés dans l'espace.
Les évènements et rythmes qui permettent de comprendre ces spécificités sont examinés. Il s'agit aussi bien de faits politiques (partition de 1947 entre l'Inde et le Bangladesh, mouvements autonomistes, extension ou création d'aires protégées), que physiques à différentes échelles (séismes, épisodes saisonniers comme crues et inondations). En effet, région la plus sismique d'Asie, le Nord-Est indien est aussi la plus arrosée, détenant, avec plus de 12 mètres de pluie par an dans le Meghalaya, les records pluviométriques mondiaux. Pour l'histoire récente, un des évènements qui paraît déterminant dans les reconfigurations territoriales et les cloisonnements de la société est le tremblement de terre de 1950 ainsi que les crues du Brahmapoutre qui s'en sont suivi pendant deux ans. En conséquence, de nombreux villages ont disparu ou ont changé de localisation, les populations ont été déplacées. De façon plus régulière, au gré des inondations annuelles, le Brahmapoutre et ses affluents changent de cours, laissant des portions de terre sous les eaux, en découvrant de nouvelles qui sont vite occupées par les populations les plus démunies afin d'y cultiver quelques céréales ou légumes avant les prochaines submersions. Ces terres, appelées sapori , sont l'objet de convoitises et de nombreux conflits, y compris avec l'administration des parcs naturels. L'accès à la terre est une question cruciale dans cette région, un simple regard sur les densités de population permet d'approcher l'acuité du problème : 10 habitants/km 2 en Arunachal Pradesh, près de 500 en Assam, plus de 1000 au Bangladesh limitrophe. Le tropisme des Bangladais vers le Nord s'explique aisément. Pour contenir les différents flux, des barrières sont dressées : pour lutter contre les divagations du cours du Brahmapoutre, des digues sont construites et reconstruites ; pour lutter contre l'arrivée d'immigrants du Bangladesh, le gouvernement a entrepris en 1985 l'édification d'un mur tout au long de la frontière entre les deux pays ...
La mobilité des terres et des hommes est aussi, dans un autre registre, une des composantes des milieux de montagne et colline où domine le jhum , culture sur abattis-brûlis, itinérante ou par rotation. Ce type d'agriculture s'accompagne d'une organisation sociale et de pratiques religieuses propres aux tribus de ces régions. Sa régression programmée, incitée par le gouvernement au profit de terres rizicoles irriguées, a des conséquences tant sur les milieux que dans les domaines économique et social.
Enfin, cette région où les populations tribales sont partout nombreuses est caractérisée par un cloisonnement dans l'espace des communautés. Elles ont des statuts souvent particuliers (les réglementations forestières par exemple diffèrent des réglementations nationales et peuvent varier d'un État à l'autre, voire d'une communauté à l'autre) et vivent dans des espaces de production spécifiques. Il en est ainsi des Rabha dans les « forest villages » ; des « Tea tribes » dans les plantations de thé, monde clos avec ses propres règles ; des Karbi dans les Karbi Anglong, vivant essentiellement de l'agriculture sur brûlis, et ayant, comme les Khasi du Meghalaya une législation propre, interdisant notamment l'accès à la terre à toutes personnes autres que celles issues de leur communauté ; des Adi, Nyishi, Aka etc. d'Arunachal Pradesh.
Une part de la recherche porte sur la caractérisation des différents territoires et sur leur évolution, sur leur spécificité dans le monde indien et plus particulièrement himalayen.
Nous examinons également dans quelle mesure les revendications foncières ou les processus modernes de folklorisation, liés notamment à la protection de la nature et à l'industrie touristique, peuvent être source de revivalisme identitaire et peuvent conduire à établir des limites strictes entre des groupes en fonction de critères dits ethniques, religieux, linguistiques, historiques.
Nous nous intéressons plus particulièrement au vocabulaire des pratiques, des techniques et du milieu physique. Qu'est-ce qui est commun aux différents groupes, pourquoi, quels sont les emprunts, à quel groupe, etc. ? Qu'est-ce qui circule d'un groupe à l'autre et dans quelle langue ? Quelles sont les conséquences de l'introduction récente de la riziculture dans les fonds de vallée et bas de versants de l'Arunachal Pradesh, par exemple, tant sur les changements territoriaux et sociaux que culturels et linguistiques ? Sachant que les tribus n'ayant jamais pratiqué cette culture font appel à des populations de la plaine assamaise qui viennent en montagne avec leurs outils . et leur vocabulaire technique.
Si les groupes sont cloisonnés, nous tâchons également de voir quelles sont les pratiques qui ont tendance à uniformiser la société, à gommer les différences. Par exemple, comment se surimpose la christianisation sur ces différentes communautés ? Quelles conséquences ont les discours religieux qui prônent une économie totalement nouvelle et donc un mode de gestion des ressources et des espaces différents.
Cette recherche s'inscrit dans le cadre d'une réflexion sur les recompositions territoriales à l'échelle de la chaîne himalayenne, venant enrichir les travaux réalisés au Népal et entrepris en Himalaya de l'ouest, et d'une réflexion plus générale sur les répercussions des politiques de protection de la nature en milieu rural très densément peuplé.
Langues, cultures et territoires dans le Nord-Est indien
Programme collectif financé par l'ANR de 2007 à 2011, il est domicilié au LACITO.
Élaboré par F. Jacquesson (linguiste du LACITO, coordination), Philippe Ramirez, et Joëlle Smadja.
Ce projet associe trois chercheurs de l'UMR 7107 (LACITO), trois chercheurs de l'UPR 299, un chercheur de l'UMR 8564 (Centre d'Études de l'Inde), une doctorante de l'EHESS et cinq enseignants des universités locales de Guwahati et Shillong.
Notre point de départ est le constat de la complexité des correspondances entre classifications linguistiques, culturelles, ethniques et géographiques dans le Nord-Est indien. Les cas foisonnent dans cette région de langues identiques partagées par plusieurs groupes ethniques et à l'inverse d'entités ethniques comprenant plusieurs langues, cultures ou modes de vie. Notre objectif est d'identifier les mécanismes croisés qui président à la fois à l'émergence des ressemblances et à celles des différences. Quelles dynamiques sont à l'ouvre dans la cristallisation d'une part, dans le maintien des distinctions d'autre part ? La méthode que nous poursuivons consiste à confronter les classifications selon les différents critères propres à nos disciplines respectives, autrement dit à superposer les cartes dressées par les linguistes, anthropologues et géographes. Nous nous intéressons particulièrement aux zones de non-recouvrement entre classes, aux espaces de transition écologique ou culturelle ainsi qu'aux migrations actuelles et historiques.
Ces recherches répondent également au besoin important de documentation sur les populations du Nord-Est. Dans ce sens, le projet a par exemple prévu un volet de documentation historique qui permettra la traduction en anglais de chroniques royales assamaises non encore publiées. Ce travail sera utile non seulement aux linguistes dans l'élaboration de lexiques de l'assamais des 17-18 ème siècles, mais aussi aux anthropologues par la mise en évidence d'identités, d'institutions et de pratiques anciennes. Les travaux en cours dans le projet et les premiers résultats sont présentés sur le site "Autour du Brahmapoutre".
Les marges sino-tibétaines
Territoire, communautés et échanges dans les marges sino-tibétaines du Khams
Coordonné par Stéphane GROS
Le Tibet oriental, traditionnellement appelé Khams, constitue la charnière entre le Tibet central et les marches sino-tibétaines de l'Est. Ce projet vise à étudier le Khams d'un point de vue historique, anthropologique et linguistique pour éclairer les spécificités de cette région sous l'angle de ces disciplines complémentaires. Cette approche pluridisciplinaire est essentielle à ce projet qui prend en compte deux niveaux d'analyse :
- Le niveau de la définition générale du Khams, entité aujourd'hui partagée entre le Sichuan de l'Ouest, le nord du Yunnan et la Région Autonome du Tibet. Il s'agit, à partir des sources historiques et des enquêtes de terrain, de documenter les diverses définitions de la région du Khams dans son ensemble, non seulement en termes historiques, géographiques et linguistiques, mais aussi à travers les référents et expressions identitaires dans leur dynamique contemporaine.
- Le niveau d'analyse approfondie de terrains d'enquête précisément localisés. La recherche historique et anthropologique s'oriente particulièrement sur la région des anciennes entités politiques de Dergué et de Hor, au Sichuan de l'Ouest (Préfecture autonome de Ganzi). La recherche relative à l'organisation sociale et aux structures familiales, soulignant la diversité régionale au Khams, s'inscrit dans une perspective comparative qui vise également à documenter les échanges entre communautés locales, tant au plan commercial que technique et culturel.
Une mission préliminaire, en collaboration avec nos partenaires à Pékin (Institut de Tibétologie, Centre d'anthropologie) et Chengdu (Université des nationalités du Sud-ouest), a été effectuée en octobre-novembre 2004.

Les marges tibétaines
Rituels de pouvoir et de violence : bouddhisme tantrique dans une communauté de l’Himalaya tibétain
Nicolas SIHLE
Ce projet est centré sur l’étude d’un type de religieux tibétain (le ngakpa, ou tantriste, figure clé du versant non monastique du bouddhisme tibétain), dans son association avec une forme d’activité religieuse : la pratique de rituels puissants et violents (exorcismes, voire sorcellerie), orientation religieuse éthiquement problématique dans le contexte bouddhique. L’étude est basée sur un travail ethnographique conduit dans une communauté villageoise de tantristes du nord du Népal (Baragaon / Mustang inférieur). Elargissant le regard, de façon comparative, à d’autres contextes bouddhiques, ce travail propose une réflexion sur la violence dans l’exorcisme.
L’emplacement de la communauté étudiée ici, sur les marges occidentales himalayennes du Tibet, est une dimension importante, pour saisir à la fois l’inscription de cette communauté dans la géographie institutionnelle religieuse du Tibet, les processus de reproduction sociale d’une tradition locale, en décalage partiel avec l’orthodoxie du bouddhisme tibétain, et ce que la dimension de l’écrit représente dans ce contexte. Ce travail a ainsi été l'occasion d'entreprendre une réflexion sur le texte écrit (à l'instar d'un corpus local de manuels rituels) comme objet à saisir dans toute sa réalité ethnographique : sa matérialité, son inscription dans une économie sociale et politique, mais aussi sa place particulière, à la jonction d'un univers de sens et de pratiques local et d'un monde culturel (bouddhique ou tibétain) plus large.
Une monographie, fruit de ce travail, paraîtra en 2012 aux Editions de l'EPHE (collection BEHE-Sciences Religieuses), sous le titre Rituels bouddhiques de pouvoir et de violence : La figure du tantriste tibétain.
|