En cas d'usage de ces textes en vue de citations,
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Entretien avec Francis Aboucaya,

conseiller juridique du CNRS

(Elisabeth Pradoura le 23 avril 1986)

 

La réforme de 1966

La grande réforme intervenue en 1966 a été l'institution du Directeur administratif et financier du CNRS. Jusqu'alors, il n'y avait qu'un directeur du CNRS, personnalité scientifique et deux directeurs adjoints. En 1966, a été institué par décret un directeur administratif et financier. La réforme est d'importance, non seulement par l'institution du directeur administratif et financier, mais aussi et surtout par les modalités de cette institution. Le directeur administratif et financier était une personnalité administrative -il se trouve que les deux personnes qui ont assumé cette responsabilité étaient membres du Conseil d'État, Monsieur Lasry d'abord, Monsieur Pierre Creyssel ensuite- et était responsable, comme son nom l'indiquait, des questions administratives, financières et budgétaires au CNRS. Cela constituait une première car jusque-là, il n'y avait au niveau de la direction qu'une personnalité scientifique (le directeur du CNRS). Mais le plus important concerne mes modalités qui ont accompagné cette réforme, car le directeur administratif et financier exerçait le plus clair de ses attributions à l'abri d'une délégation de pouvoir du directeur général. Délégation de pouvoir qu'il ne tenait pas du directeur général lui-même, mais du décret de 1966. Qu'est-ce que c'est qu'une délégation de pouvoir ? Une délégation de pouvoir, ce n'est pas une délégation de signature. Quand une autorité délègue sa signature à quelqu'un, cela signifie que l'autorité qui délègue pourrait, si elle le souhaitait, agir elle-même. Au contraire, la délégation de pouvoir se caractérise en ce qu'elle dessaisit le déléguant. Autrement dit lorsque le directeur général délègue une partie de ses pouvoirs au directeur administratif et financier, ce que ce dernier fait le directeur général ne peut pas le faire.
Le décret de 1959, qui était le décret organique applicable à l'époque au CNRS, prévoyait dans un premier temps que le directeur général était le responsable scientifique, administratif et financier de l'organisme. Mais en 1966, le directeur général était dans une grande mesure dessaisi de ses pouvoirs de direction administrative et financière par les articles qui non seulement instituaient le directeur administratif et financier, mais encore qui disposaient que ce directeur administratif et financier exerçait certains de ses pouvoirs, et non des moindres, en vertu d'une délégation de pouvoir du directeur général. Et comme le directeur administratif et financier la tenait d'un texte de décret, par conséquent le directeur général ne pouvait pas la lui retirer. C'est en quoi le décret de 1966 a institué au CNRS une diarchie. Car encore une fois le directeur administratif et financier n'était pas une espèce d'adjoint du directeur général pour les affaires administratives et financières, il était non pas le numéro deux, mais le numéro un bis : il y avait deux patrons ; le directeur général en ce qui concerne la direction scientifique du CNRS et la partie non déléguée de la direction administrative et financière, et en ce qui concernait la partie déléguée des pouvoirs administratifs et financiers un directeur administratif et financier qui assumait ces responsabilités tout seul sans que le directeur général ait le pouvoir de faire quoi que ce soit dans ce domaine et sans que le directeur général, s'il était en désaccord avec la gestion du directeur administratif et financier sur un point particulier, ait le pouvoir non seulement de faire une remontrance, mais de retirer la délégation de pouvoir!

Quel était le recours justement en cas de conflit entre les deux hommes ?
Il n'y en avait pas ! Le directeur général et le directeur administratif et financier étaient condamnés à s'entendre.

Qui, ou quel mouvement, est à l'origine de ce décret de 1966 ?
À l'origine, il y avait l'idée que le CNRS, qui était né comme vous le savez en 1939, petit organisme à l'origine, avait terriblement grandi : il avait pris de par sa taille, de par l'importance de son budget, de par l'effectif des personnels gérés l'importance d'un ministère de taille moyenne. Par voie de conséquence, le gouvernement et le Conseil d'État, puisque c'est un décret en Conseil d'État, ont estimé à l'époque qu'un organisme de cette taille devait être administré par un administratif de haut niveau et pas seulement par un directeur du CNRS, personnalité scientifique
C'est le Premier ministre de l'époque, Monsieur Michel Debré, et les ministres de L'Éducation nationale, chargé de la Fonction publique et des Finances qui ont été à l'origine de cette transformation.

Cela répondait-il à un mouvement de l'intérieur de l'institution elle-même ?
Je ne peux pas vous répondre sur ce point, car je n'étais pas là en 1966. Je ne peux porter témoignage qu'à partir de 1971. Le résultat pratique est que l'on a estimé que l'ampleur des problèmes administratifs, budgétaires, financiers et juridiques du CNRS était telle qu'il fallait dédoubler la direction et qu'il y ait à sa tête un responsable scientifique certes mais aussi un responsable administratif. Le directeur général n'était pas dépossédé de tous ses pouvoirs administratifs, mais à côté de lui, non pas au-dessous, on a mis un responsable administratif.
Mais ce décret du 31 mars 1966 était très ambigu : sans doute le directeur administratif et financier exerçait-il sous l'autorité du directeur général puisque le texte disait par ailleurs que le directeur général assurait la direction administrative et scientifique du centre. Mais cette formule était par la suite largement vidée de son contenu, puisque le directeur administratif et financier exerçait ses fonctions en vertu d'une délégation de pouvoir. Dans le décret de 1966, le directeur général vient en premier : "le directeur général assure la direction administrative et scientifique du centre", il est "nommé par décret sur le rapport du ministre de l'Éducation nationale après avis du ministre délégué chargé de la Recherche scientifique et des Questions atomiques et spatiales". On lit ensuite "sous l'autorité du directeur général", et par la force des choses puisque le directeur général est au sommet, "le directeur administratif et financier nommé par décret sur le rapport du ministre de l'Éducation nationale et après avis du ministre délégué chargé de la Recherche scientifique et des Questions atomiques et spatiales" [...] "est chargé de l'administration du CNRS". Et ce n'est pas pour rien que le gouvernement a voulu pour le directeur administratif et financier le même mode de nomination que pour le directeur général. S'il avait été nommé par arrêté, le niveau du texte de nomination aurait entraîné une subordination. Or on voit tout de suite que bien que le texte annonce une subordination formelle entre le directeur général et le directeur administratif et financier, on a voulu, et ça s'explique par la suite du décret de 1966, que le directeur administratif et financier soit placé à côté du directeur général et pour cela qu'il soit nommé dans les mêmes formes que le directeur général, par un texte de même valeur, de même niveau juridique.
Voyons maintenant plus en détail de quoi il s'agit. Premièrement, "il assure, sous réserve des dispositions de l'article 18 ter" (c'est-à-dire certaines matières directement rattachées au directeur général, les services chargés des affaires du plan scientifique et des programmes de recherche qui préparent en liaison permanente avec le directeur administratif et financier et les directeurs scientifiques les projets de programmes de recherche du CNRS), "la direction de l'ensemble des services administratifs et financiers du centre et notamment des services chargés du budget et des affaires financières, des statuts et des carrières de personnel, de l'équipement et du matériel, de la gestion des ressources affectées, des inventions et brevets". Ce premier volet concerne des attributions qui sont exercées sans délégation de pouvoir, par conséquent sans autonomie. Dans ces matières donc, il y a subordination entre le directeur administratif et financier et le directeur général.
Deuxièmement, "il prépare le budget du centre et en assure l'exécution, il présente au conseil d'administration les affaires sur lesquelles celui-ci est appelé à délibérer". Ce deuxième volet ne comporte pas d'autonomie, puisqu'il n'est pas question jusqu'à présent de délégation de pouvoir.
Troisièmement, "il reçoit délégation de pouvoir du directeur général", suit l'énumération d'attributions qui sont évidemment très importantes : "pour représenter le CNRS dans tous les actes de la vie civile", ce qui signifie que pour passer un contrat c'est le directeur administratif et financier qui est compétent ; "pour représenter le CNRS devant notaire" ; "pour tester et défendre en justice ", donc représenter le CNRS devant toutes les juridictions de l'ordre administratif et judiciaire, apanage exclusif du directeur administratif et financier ; "pour engager ou gérer le personnel technique et administratif dont la nomination n'est pas réservée au ministre de l'Éducation nationale ", donc pour engager et gérer les ITA ; "pour engager, liquider et ordonnancer les dépenses à la limite des crédits régulièrement inscrits au budget ", c'est-à-dire pour exécuter le budget ; « pour établir les titres de recette et pour signer les marchés, il tient la comptabilité des dépenses engagées, liquidées ou ordonnancées et les titres de recette".
Par conséquent, sur les trois volets de la compétence du directeur administratif et financier, deux volets ne sont pas autonomes ; mais pour le troisième volet, de loin le plus large, le directeur administratif et financier est seul maître à bord, puisqu'il est protégé par une délégation de pouvoir inscrite dans le texte.
Le texte prévoyait que le directeur administratif et financier pouvait être autorisé par un arrêté du ministre à déléguer sa signature, de même que le directeur général. "Il peut recevoir du directeur général délégation de signature pour engager et gérer le personnel scientifique", le directeur administratif et financier avait donc non seulement le pouvoir exclusif de gérer les ITA, mais aussi la possibilité, par délégation de signature cette fois, de signer, si le directeur général y consentait, des décisions relatives au personnel scientifique, "ainsi que pour attribuer après avis des sections compétentes et sur proposition du directeur général les allocations subventions et indemnités de toute nature". Autrement dit, sur le plus clair de ses attributions, le directeur administratif et financier était seul maître à bord ; et pour tout le reste, ou à peu près, le directeur général pouvait lui confier non pas ses pouvoirs, mais la possibilité de signer en son nom. Possibilité dont d'ailleurs le directeur général a usé. Le directeur administratif et financier pouvait aussi déléguer sa signature, mais pas les pouvoirs qu'il avait lui-même reçus, la subdélégation n'existant pas en droit français. Enfin le directeur administratif et financier pouvait représenter le directeur général auprès des administrations, services, établissements et commissions pour tout ce qui ne présentait pas un caractère proprement scientifique.

C'était donc lui qui avait le lien privilégié avec par exemple les Finances ?
Absolument. Le directeur administratif et financier était l'ordonnateur du budget, c'était lui qui exécutait le budget et non pas le directeur général. Mais le lien avec les Finances ne concernait pas seulement l'exécution du budget, c'était aussi la préparation du budget et à cet égard il n'avait pas de délégation de pouvoir ; c'était aussi la préparation des projets de statut de personnel pour laquelle il n'avait pas non plus de délégation de pouvoir. Mais il se trouve que dans la pratique, et par la force des choses, le directeur administratif et financier était un très haut magistrat, puisque membre du Conseil d'État. Et le directeur administratif et financier conduisait les opérations en ce qui concernait la préparation des statuts, et aussi bien des chercheurs que des ITA, et aussi en ce qui concernait la préparation du budget et sa présentation au conseil d'administration.

La question du statut des ITA

Y a-t-il eu des moments-clés de modifications de ces statuts depuis 1971 ?
Bien sûr! Il y a eu la réforme de 1974 et celle de 1976 pour les statuts des ITA. La réforme de 1974, complétée en 1976, a été une réforme importante qui a notamment permis d'introduire de nouvelles professions. Les statuts des personnels au CNRS, conformément d'ailleurs à ce qui se passe d'une façon générale dans la fonction publique, sont un statut de profession et non pas un statut de niveau, ce qui veut dire que les gens sont classés à l'intérieur de professions énumérées au statut. Toute personne engagée au CNRS est nommée, certes, dans un certain grade mais pour exercer une profession déterminée. Et cette profession est nécessairement l'une des professions énumérées au statut à l'intérieur du grade considéré. On s'était aperçu qu'il y avait un certain nombre de professions essentielles au CNRS qui existaient en fait mais qui n'étaient pas prévues, par exemple les professions d'informaticiens, les professions ouvrières, les professions sociales, je veux dire les employés de cantine, les infirmières et les assistantes sociales. Cela a fait l'objet des décrets statutaires modificatifs de 1974 et de 1976.

C'était un élargissement de l'ensemble des professions ?
C'était une mise à jour, parce que ces professions se pratiquaient ; mais quelqu'un travaillant à la cantine par exemple était classé parmi les laborantins. Très souvent, faute de disposer au statut de la profession correspondant réellement à l'aptitude et à l'activité de la personne recrutée, on était obligé de baptiser cette personne recrutée selon une autre profession. C'est ainsi qu'un ouvrier ou un travailleur manuel étaient baptisés aide physiciens !

Mais il y a eu aussi des projets qui n'ont pas nécessairement abouti ?
Bien entendu. Pour les chercheurs, mais aussi en ce qui concerne les ITA, avec le projet de fusion des catégories B et D. C'est quelque chose qui a toujours créé un malaise au CNRS, les professions administratives à niveau égal étant moins bien traitées que les professions techniques. La grille indiciaire est moins favorable en D qu'en B; de plus les B, les techniciens, perçoivent la prime de participation à la recherche plus importante que les heures supplémentaires que perçoivent les administratifs. Pour résoudre le problème, la direction du CNRS avait, en 1972, proposé une fusion des catégories B et D.
Cette fusion était nécessaire d'une part car c'était considéré comme une injustice dont pâtissaient les administratifs, mais elle était aussi une nécessité du fait de la spécificité du CNRS ; parce qu'après tout, le traitement défavorisé des administratifs par rapport au personnel technique existe ailleurs dans la fonction publique et c'est d'ailleurs ce que les Finances n'ont pas manqué de nous rétorquer. Mais, avons-nous répondu, au CNRS, il existe une situation particulière. Si rien ne distingue la dactylo du CNRS de la dactylo du ministère des Finances, il existe cependant des problèmes de frontières. Pour certaines professions, il était très difficile de dire si elles étaient techniques ou administratives, en réalité elles étaient les deux. Bien souvent, les directeurs de laboratoire exigeaient que leur secrétaire soit bilingue, trilingue, on était donc à la limite de l'administratif et du technique. Quelle est la secrétaire de laboratoire qui ne fait pas en même temps de la documentation ? Or, la profession de documentaliste est une profession technicienne, alors que la profession de secrétaire est une profession administrative. Très souvent, on ne peut pas dire à propos des fonctions exercées par un agent administratif si elles sont plus techniciennes ou plus administratives. J'ajoute qu'il y avait une mauvaise pratique qui existait à l'époque dans les laboratoires. Quand un directeur de laboratoire avait besoin d'une secrétaire, et qu'on ne disposait pas d'un poste 3D ou 4D permettant de recruter la secrétaire voulue, mais d'un poste 1B, on disait au patron de laboratoire, ou plutôt le patron nous disait qu'il allait recruter une documentaliste ; on recrutait la documentaliste qui faisait un travail de secrétariat, ou le contraire. Tout ça, ça n'était pas bon. C'est la raison pour laquelle on a demandé la fusion pure et simple des deux catégories.

Et qui a fait obstacle ?
Le ministère des Finances. Il a parfaitement compris qu'il existait au CNRS non pas un problème particulier des administratifs, mais que certaines fonctions administratives mordaient sur les attributions techniques et ne ressemblaient pas pour le coup aux mêmes fonctions exercées ailleurs. Mais toute réforme en hausse comportant un caractère contagieux, si le ministère des Finances disait oui au CNRS, il allait être assailli de moultes demandes provenant d'ailleurs ; or ce qui est possible financièrement pour le CNRS ne l'était pas au niveau du budget national.
À l'époque le problème était aigu et provoquait une forte pression syndicale. À l'heure actuelle, le problème semble moins aigu, voire même ne l'est plus car on n'en entend plus guère parler. Je peux donc vous expliquer de ce qui se passait au moment où la réforme a été tentée ; mais ce qui se passe actuellement dans la pratique, je peux moins vous en parler, car nous n'en avons plus d'échos. En tout cas personnellement, je n'en ai plus d'échos. La différence par rapport à ce qui se passait à l'époque a été la déconcentration avec l'institution des administrateurs délégués. On fait dorénavant au niveau de la circonscription administrative ce qui se faisait auparavant au niveau de la direction du CNRS. C'est une simplification des procédures, un allègement, mais je ne crois pas que les problèmes de fond de ce type aient pu davantage trouver de solution. Non, je crois qu'on est devenu plus sage, et surtout qu'on a amélioré la situation des administratifs en les rapprochant des techniciens, de façon telle que le problème se pose moins aujourd'hui qu'il ne se posait à l'époque.

Et en ce qui concerne le statut des chercheurs ?
Il y a eu, entre 1971 qui est pour moi ma date de naissance au CNRS, et 1979, des projets de réforme qui ont abouti plus tard. Par exemple, il est vrai que l'un des points importants du nouveau statut de fonctionnaire chercheur trouve sa source dans ce que le directeur administratif et financier de l'époque avait proposé.


Des difficultés de la diarchie à la disparition du directeur administratif et financier en 1979

Le premier directeur administratif et financier a été Monsieur Lasry, qui est resté, je crois, deux ans ou deux ans et demi ; puis il a été remplacé par Monsieur Creyssel et le poste de directeur administratif et financier a cessé d'exister en 1979. Que s'est-il passé? Je ne veux pas porter de jugement de valeur, mais, en raison de l'enchevêtrement de leurs responsabilités, le directeur général et le directeur administratif et financier étaient condamnés à s'entendre. C'était donc un système qui avait incontestablement sa valeur, puisqu'il instituait une direction administrative dans une large mesure autonome à la tête du CNRS. Mais encore fallait-il que les hommes s'entendent ! Cela s'est bien passé dans les premières années, disons qu'ensuite l'entente a été moindre, dans les années qui ont précédé la réforme de 1979. D'ailleurs certains directeurs, un directeur général déjà, l'avant-dernier avant la réforme, Monsieur Grégory, s'était ému de la situation. J'ai participé aux conversations qui ont eu lieu dans le cabinet de Monsieur Grégory entre Monsieur Grégory et Monsieur Creyssel... Monsieur Grégory ignorant les statuts du CNRS à son arrivée a vite déchanté quand il a vu qu'il ne dirigeait pas pleinement en raison de l'existence du directeur administratif et financier. Ceci étant, les personnalités respectives de Monsieur Grégory et de Monsieur Creyssel se sont emboîtées et une collaboration s'est faite entre les deux hommes. Il n'en reste pas moins que faisant allusion au monopole du directeur administratif et financier pour l'engagement des dépenses et l'exécution du budget, j'ai entendu un jour Monsieur Grégory dire : "toute décision se traduisant d'une manière ou d'une autre par un engagement de dépenses, il n'y a, à vrai dire, dans les statuts actuels, qu'un homme au CNRS qui ne puisse pas prendre une telle décision c'est le directeur général !". Ce n'était pas tout à fait vrai, le propos était dicté par une certaine amertume, mais il traduisait tout de même la réaction de ce directeur général devant les statuts qui existaient à l'époque.

Quel type d'homme était Monsieur Grégory ?
C'était un homme tout à fait éminent. C'était une intelligence extrêmement profonde qui avait une façon particulière de cheminer dans ses raisonnements, dans son appréhension intellectuelle des problèmes. Je vous livre là mon appréciation purement personnelle... Monsieur Grégory était physiquement une force de la nature, c'était un homme lent dans son parler, dans son comportement et aussi dans son appréhension des problèmes. Je ne veux pas dire qu'il ne comprenait pas vite, je veux dire qu'il voulait aller au fond des choses, et que de ce fait, voulant aller au fond des questions, les choses étaient lentes : un problème nouveau se posait, il posait quantité de questions, il enregistrait les réponses, il posait de nouvelles questions à partir des réponses reçues et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il ait bien compris.
Il y avait une grosse différence avec Creyssel. Creyssel, que j'ai connu bien avant que je vienne au CNRS, était une intelligence fusante. C'était une mécanique intellectuelle comme j'en ai rarement rencontrée. C'était un homme qui, lorsque vous lui exposiez un problème très délicat, non seulement avait compris alors que vous n'aviez pas fini d'exposer, mais à ce stade avait déjà pensé à deux solutions, et alors que vous étiez à la fin de votre exposé était déjà en train de réfléchir à une troisième solution. Grégory, ce n'était pas du tout le même type de personnalité. Grégory était un homme qui voulait comprendre à fond le problème. Il le comprenait beaucoup moins vite que Creyssel, mais il allait beaucoup plus en profondeur et il ne se livrait pas tant qu'il n'avait pas le sentiment d'avoir totalement compris. C'était assez long par la force des choses. Mais une fois qu'il avait compris, c'était gravé dans le marbre. Grégory et Creyssel étaient deux intelligences entre lesquelles il est difficile de faire une hiérarchie, c'étaient deux intelligences de type très différent, mais qui étaient surtout très complémentaires. C'est la raison pour laquelle, bien que Grégory ait mal réagi à ce qui résultait des statuts du CNRS, un couple Creyssel/Grégory s'est formé. Il n'en reste pas moins que Grégory souhaitait vivement que les statuts soient modifiés dans le sens d'un pouvoir unique confié au directeur général. Il y a eu des projets, mais qui n'ont pas abouti : transformation du directeur administratif et financier en directeur général adjoint par exemple. Ce qui était déjà une réforme d'importance si elle avait abouti, parce que certes le directeur administratif et financier prenait le titre de directeur général, ce qui ne changeait pas grand-chose car il était directeur général bis en ce qui concernait les pouvoirs qui lui étaient délégués, mais adjoint, ce qui signifiait qu'il y avait une subordination au directeur général qui n'existait pas jusque-là en ce qui concernait les pouvoirs délégués. Mais enfin, ça n'a pas abouti et Monsieur Grégory s'est résigné aux statuts tels qu'ils existaient. Il a quitté le CNRS pour devenir Délégué général à la Recherche scientifique et technique, sans que le problème ait trouvé de solution.
Monsieur Grégory a été remplacé par Monsieur Chabbal qui était déjà dans nos murs puisqu'il était directeur scientifique pour la chimie. Monsieur Chabbal était un homme lui aussi remarquablement intelligent, mais ce qui a peut-être à l'époque rendu les choses plus difficiles, c'est qu'il avait une forme d'intelligence qui ressemblait quelque peu à celle de Monsieur Creyssel. Alors que l'entente était parfaite entre Monsieur Creyssel, directeur administratif et financier et Monsieur Chabbal, directeur scientifique, cette entente est devenue de jour en jour plus discutable entre le directeur général Chabbal et le directeur administratif et financier Creyssel.

Est-ce qu'il y a eu des points précis de désaccord ?
F. Aboucaya : Non, il n'y avait pas des points précis, c'était un conflit d'autorité. On ne peut pas dire que Monsieur Creyssel et Monsieur Chabbal sont à l'heure actuelle les meilleurs amis du monde, parce que l'un n'est plus directeur général du CNRS et l'autre n'est plus directeur administratif et financier du CNRS ! Ils étaient d'ailleurs restés les meilleurs amis du monde, car quand Monsieur Chabbal a été nommé directeur général, il était un ami très proche de Monsieur Creyssel, mais leurs fonctions et la nature de leurs personnalités respectives les ont opposés quand ils ont coopéré, parce qu'ils se ressemblaient. L'entente qui était possible avec Monsieur Grégory, dont la forme d'intelligence était complémentaire de celle de Creyssel, est devenue beaucoup plus difficile entre Creyssel et Chabbal. Si bien qu'il y a eu des conflits d'autorité, des frictions, l'un invoquant sa fonction de directeur général pour dire : "je dirige l'ensemble du CNRS", l'autre qui n'était pas un physicien mais un juriste disant : "ce n'est pas ce que prévoient les textes". Un modus vivendi était trouvé entre les deux hommes au jour le jour, mais une certaine tension se faisait jour et s'accentuait avec le temps. Si bien qu'on a déduit, à tort ou à raison, de cette espèce de mésentente feutrée par la bonne éducation, mais non moins existante, que le système de la diarchie était un mauvais système. Il n'était pas mauvais en soi, c'est un système qui avait parfaitement fonctionné quand les hommes s'entendaient. Je ne pense pas que le jugement ait été exact qui a consisté à dire : le directeur administratif et financier, la délégation de pouvoir, le pouvoir bicéphale sont mauvais, la preuve! En fait, le système est mauvais quand les deux hommes ne s'entendaient plus. Il y avait une autre solution : le départ de l'un ou de l'autre, ou le départ des deux ! et changer les hommes. Mais en 1979, on a dit qu'il fallait mettre fin à ce système, qui n'avait pas fait ses preuves. C'est très discutable, mais il est vrai qu'on peut dire qu'un système est mauvais quand sa réussite ne tient qu'à des personnalités.

Qui était ce "on" ?
C'était Alice Saunier Séité, ministre des Universités et Monsieur Aigrain, secrétaire d'État à la Recherche. En 1979, il a donc été décidé que c'était la fin du bicéphalisme. Une réforme a institué un patron du CNRS, le directeur général, mais également un second patron, le président du CNRS. Celui-ci présidait le conseil du CNRS qui remplaçait le conseil d'administration, une sorte de gouvernement scientifique du CNRS ; il décidait des programmes, proposait à la nomination les directeurs scientifiques.
La réforme instituait un directeur général qui était responsable de la direction administrative, scientifique, budgétaire du CNRS, le premier a été Ducuing, et un secrétaire général du CNRS. Ce secrétaire général était nommé par décret, mais le texte prévoyait qu'il assistait le directeur général dans la gestion administrative et scientifique du Centre. Par conséquent, différence énorme avec le directeur administratif et financier, il n'avait pas de pouvoirs propres et n'était qu'un adjoint. Comme le disait d'ailleurs avec amertume le secrétaire général de l'époque, Monsieur Roux : "je suis un assistant !". Monsieur Roux était sous préfet ; son dernier poste avant d'être nommé au CNRS était le secrétariat général de la préfecture du Morbihan, je crois. Il avait appartenu à des cabinets ministériels, celui du ministre de l'Intérieur, des Affaires étrangères, c'était un fonctionnaire de très haut niveau, mais dont les fonctions n'avaient plus grand chose à voir avec celles de Monsieur Creyssel dans la mesure où Monsieur Creyssel était patron administratif du CNRS alors que Monsieur Roux n'était qu'adjoint administratif du directeur général. À partir de 1979, le directeur général avait non seulement le droit, mais le devoir d'avoir des idées, puisqu'il devenait responsable de ces problèmes. Mais il pouvait avoir des idées erronées puisque sa formation n'était pas administrative, financière ou juridique ; et si le secrétaire général lui disait : "attention Monsieur le directeur général, vous faites fausse route, ce que vous voulez faire ne peut pas aboutir pour telles et telles raisons techniques qui vous échappent", le directeur général pouvait répondre à son secrétaire général : "mon cher ami, je vous ai écouté, mais je ne vous ai pas entendu ; vous estimez que cela ne peut pas se faire, mais cela se fera quand même parce que j'en ai décidé ainsi !". Si le secrétaire général n'était pas d'accord et se sentait mal dans sa peau, il n'avait qu'à partir!
En ce qui concerne la direction du CNRS, c'est toujours ce système-là qui prévaut. Mais en 1982, le décret du 24 novembre, sous l'empire duquel nous vivons toujours, a modifié le décret organique de 1979. D'une part, le Conseil du CNRS a cessé d'exister, et est redevenu le Conseil d'administration classique ; d'autre part, il n'y a plus de président du CNRS, mais à nouveau un président du Conseil d'administration. Mais dans les rapports entre le directeur général et le secrétaire général, rien n'a changé structurellement.

Les structures sont désormais plus fortes que les personnes d'une certaine manière ?
Je ne crois pas. Mon expérience des textes et de leur application m'a depuis longtemps conduit à penser que les personnalités étaient souvent plus fortes que les textes. Un même texte appliqué par deux personnalités différentes ne s'applique pas du tout de la même façon. Si Monsieur Creyssel avait été secrétaire général du CNRS, les choses auraient été différentes de ce qu'elles ont été avec Monsieur Roux, ni mieux ni plus mal, mais différentes. De même qu'elles sont différentes entre Monsieur Roux et Monsieur Didier.
Si les textes présentent un cadre, il y a quand même des mesures qui les accommodent. Il y a la façon de meubler ce cadre, et en ce qui concerne le cadre lui-même, ce n'est pas un règlement de garde champêtre ! Ce qu'on pense souvent à tort quand un problème juridique se pose et que je dis : "nous ne pouvons pas faire ça !" ; on me demande : "où est-ce écrit ?". Ce n'est écrit nulle part, cela résulte de principes généraux de la fonction publique et de la jurisprudence du Conseil d'État. Le texte constitue donc un cadre et les dispositions juridiques constituant ce cadre laissent elles-mêmes la place à l'interprétation.
 

Le conseiller juridique du CNRS

Vous dites que vous êtes entré au CNRS en 1971 ; pourriez-vous nous rappeler par qui vous avez été appelé?
J'ai été appelé par Monsieur Creyssel. Je suis magistrat de profession, j'étais en poste dans la région parisienne. J'avais connu Pierre Creyssel au Cabinet du Garde des Sceaux en 1967, quand Pierre Creyssel a été directeur adjoint d'abord puis directeur du cabinet de Louis Joxe. J'ai été son collaborateur direct, non seulement nous avons travaillé ensemble, mais nous sommes devenus amis, si bien que lorsque nos voies ont divergé et que Pierre Creyssel a quitté le ministère de la Justice, et que je l'ai quitté moi-même pour reprendre du service dans les tribunaux, nous avons continué à nous voir. Un jour, Pierre Creyssel m'a demandé si je serais intéressé par les fonctions que j'exerce maintenant.

Vos fonctions sont demeurées indépendamment des modifications de structure ?
Quand je suis arrivé, j'étais chef de bureau, (le 5A puis 4A cela n'a pas beaucoup d'importance) ; puis le bureau des affaires juridiques est devenu le service des affaires juridiques. Entre-temps, une partie des fonctions que j'exerçais a reçu sa véritable appellation, c'est-à-dire que j'ai reçu le titre que je porte toujours de conseiller juridique du CNRS. Je l'étais en fait, mais je ne m'appelais pas comme ça. À présent, je suis à titre personnel conseiller juridique du CNRS ; c'est Creyssel qui l'a voulu à un moment donné.
J'ai d'abord été chef du bureau des affaires juridiques puis ensuite conseiller juridique du CNRS et chef du service du conseiller juridique et des affaires statutaires, puis conseiller juridique du CNRS et chef du service juridique, puis à nouveau conseiller juridique du CNRS et responsable du service du conseiller juridique ; à l'heure actuelle conseiller juridique du CNRS et directeur de la division des affaires juridiques.

Vous êtes conseiller juridique du CNRS rattaché directement au Directeur Général ?
À titre personnel, oui. Je suis d'une part conseiller du directeur général pour les affaires juridiques, d'autre part conseiller juridique du CNRS. Ce qui veut dire que je suis le conseiller de Monsieur Papon en ce qui concerne les affaires juridiques comme d'autres sont ses conseillers pour d'autres matières. D'autre part, je suis conseiller non plus seulement du directeur général, mais de l'ensemble du CNRS, du secrétaire général, des directeurs scientifiques, des directeurs administratifs, des administrateurs délégués...

Est-ce qu'il y a une décentralisation, une déconcentration des questions juridiques ?
Non, je suis "le" juriste du CNRS !

Et vous êtes "CNRS" ?, contrairement au contrôleur, qui n'est pas conseiller... ?
Oui, le contrôleur est une antenne du ministère des Finances greffée sur le CNRS alors que moi j'appartiens au CNRS. Je suis détaché de la magistrature, mais détaché sur un emploi CNRS. J'ai trois qualités : conseiller du directeur général pour les affaires juridiques, conseiller juridique du CNRS et responsable d'une unité administrative qui fait partie du secrétariat général. Cette unité administrative a plusieurs attributions. Elle comporte trois bureaux : d'une part, le bureau des textes réglementaires, dont s'occupe Mademoiselle Texier, et qui consiste à préparer des projets de textes réglementaires. Dans le temps, nous préparions tous les textes réglementaires intéressant le CNRS ; à un moment donné, quand Monsieur Gabriel a été nommé directeur du personnel, il m'a demandé mon accord pour une petite réforme. Il estimait que les projets de textes statutaires de personnel devaient partir sous le timbre de la direction du personnel et souhaitait que ce soit sa direction qui élabore ces projets en s'appuyant sur le conseiller juridique puisque c'est lui qui dit le droit, en lui soumettant les projets pour qu'il en fasse quelque chose de viable. J'en ai été d'accord. C'est comme ça que nous avons cessé d'être maître d'oeuvre pour les projets de statuts de personnel. Nous sommes maître d'oeuvre pour tous les autres textes, c'est-à-dire les textes d'établissement. En principe, parce que l'habitude s'est instaurée depuis quelques années que les textes soient faits au niveau du ministère.

Par exemple, s'il y avait aujourd'hui l'équivalent de la création des instituts nationaux des années 1964-1966, est-ce que la rédaction des projets dépendraient de vous ?Avez-vous directement préparé le projet de l'INSU ?
En ce qui concerne l'INSU, nous avons été saisis d'un projet qui venait d'ailleurs, mais ce projet a été discuté de très près avec moi. De même en ce qui concerne la réforme de l'IN2P3. Il y a eu plusieurs réunions de travail tant pour le projet INSU que pour la réforme de l'IN2P3 auxquelles j'ai été très étroitement associé. En bonne règle, c'est vrai que nous aurions dû préparer le texte, mais quand un projet a été établi ailleurs qu'au CNRS, je le lis, nous l'examinons, nous faisons des critiques des contre-propositions, on assiste aux réunions...

Quel a été l'impact et l'accueil de ce service juridique de plus en plus important par la communauté scientifique, pas simplement au niveau des directions, mais au niveau du Comité national, par exemple?
- Mlle Texier : Je crois que le service juridique est souvent un peu vécu comme... un service qui vous embête...
- Je n'ai pas du tout ce sentiment !
- Mlle Texier : En Comité national, on a eu des remarques, des réflexions tout de même, vous vous souvenez, des sections disant "le service juridique, on n'en a rien à faire !" et c'était des réactions de scientifiques !
- Non, cela n'est jamais venu du Comité national ! Mettons les choses au point : je suis très consulté par le directeur général, par les directeurs scientifiques, par la secrétaire générale du Comité national. S'il y a quelquefois des problèmes en section, jamais on n'a discuté l'avis juridique que j'avais donné.

Peut-être y a-t-il parfois le sentiment que le juridique fait intrusion ?
- Mlle Texier : Oui, c'est ce sentiment.
- Non!, ce n'est pas mon avis !

Est-il est arrivé qu'il y ait des conflits entre des choix scientifiques et des impossibilités juridiques ?
Il y a eu des divergences entre des choix scientifiques faits par certains membres du comité national qui n'étaient pas viables juridiquement. Quand j'ai été consulté par le directeur scientifique ou par le secrétariat général du comité national et que j'ai dit : "telle chose ne peut pas être faite en vertu de telle jurisprudence ou elle peut être faite mais pas tel aspect de ce qui est envisagé, etc.", on en a pris note. Il est certain que j'ai quelquefois entendu parler de grincements de dents qui ne se sont pas manifestés directement par rapport à moi. Mais ça, c'est classique. On ne peut pas faire ce qu'on veut, parce qu'il y a des textes, parce qu'il y a une jurisprudence. Je pense bien que des gens qui vivent dans un milieu scientifique exclusif, pour qui ce qui est bon pour la science doit être fait et qui voient leur proposition refoulée en raison d'impératifs juridiques, s'ébrouent un petit peu contre un poids qu'ils jugent excessif. Je n'y peux rien. On m'a dit un jour : "je préfère être illégal qu'impuissant" et j'ai répondu : "qui est illégal est impuissant " car qui prend une décision illégale s'expose à une annulation par jugement sur recours ou par arrêt du Conseil d'État et par voie de conséquence risque fort d'être impuissant un jour.

Sans parler d'illégalité, est-ce qu'il n'y aurait pas une certaine tendance des chercheurs par exemple à s'appuyer sur la décentralisation pour passer certains contrats sans en référer aux instances nationales ?
Sans en référer aux instances nationales, sûrement pas puisqu'un contrat ne peut être signé que par le directeur général ou par quelqu'un qui a la délégation de signature du directeur général. On ne peut donc pas court-circuiter la direction du CNRS en matière de contrat.

Il y a la création d'associations qui permettent à des chercheurs CNRS de signer des contrats sans que le CNRS le fasse en son nom ?
Plus depuis très longtemps, car la Cour des Comptes a réagi à juste titre contre ce qu'elle appelle l'existence d'associations relais. Ce qui n'est pas possible, c'est de constituer une association qui serait transparente, qui serait en fait le CNRS, mais qui pourrait faire, parce qu'elle est une association, ce que le CNRS ne pourrait pas faire, qui gérerait des contrats du CNRS, des crédits du CNRS. Nous avons à la tête du CNRS un directeur général et un secrétaire général qui sont tous les deux très légalistes, et ce n'est pas moi qui m'en plaindrais ! En général, les avis que nous donnons sont suivis, mais on a parfaitement le droit de passer outre. De toute manière, ce n'est pas propre à la communauté scientifique : quand on veut faire quelque chose et qu'on en est empêché par un juriste pointilleux, cela peut agacer les scientifiques parce que c'est au milieu des scientifiques que nous vivons au CNRS, mais cela agace aussi bien d'autres que les scientifiques. Non seulement, cela impose des délais plus longs, mais quand on a une idée dont on pense qu'elle serait bonne, et qu'on ne peut pas la conduire à son terme parce que ça pose un problème juridique qui fait obstacle, on est obligé d'abandonner le projet ! Quand il s'agit de gens qui ont, de par leur fonction, certaines lumières juridiques, même s'ils ne sont pas juristes, ils comprennent ; quand il s'agit de gens qui sont totalement étrangers au droit, il peut arriver qu'ils ne comprennent pas. Mais ces personnes-là peuvent évidemment être des directeurs de laboratoire, des directeurs scientifiques, des personnalités scientifiques, mais aussi des non scientifiques.

Vous étiez donc en train d'expliquer que vous aviez trois bureaux dans votre unité administrative...
Il y a donc d'une part Mademoiselle Texier qui, premièrement, prépare les projets de textes réglementaires, décrets, arrêtés ou autres pour le personnel ; deuxièmement, donne son avis à la direction du personnel en ce qui concerne la préparation des statuts de personnel ; troisièmement, donne son avis à la direction du personnel ou aux administrateurs délégués en ce qui concerne l'interprétation et l'application des textes de personnel ; quatrièmement, donne à tout le CNRS ses avis en ce qui concerne l'interprétation ou l'application de telle ou telle disposition des textes d'établissement. Le même bureau examine au plan juridique les projets de statut des unités de recherche, unités propres et associées. Et enfin le principal : les actions contentieuses en ce qui concerne le personnel.
Nous sommes des consultants jusqu'au moment où il nous apparaît à l'évidence que telle décision qui a été prise à l'égard du personnel, sans qu'on nous ait consulté et qui provoque un recours, est illégale et par conséquent va provoquer un jugement d'annulation ; à ce moment-là nous nous mettons en rapport avec le service gestionnaire pour conseiller le retrait de la décision. Cela n'arrive pas souvent.
Le deuxième bureau s'appelle bureau des consultations et du contentieux. C'est idiot, mais ce n'est pas facile de donner des titres aux bureaux, parce que Mademoiselle Texier fait aussi des consultations et du contentieux ! Il est placé sous la responsabilité de Madame Turin et porte le nom d'affaires générales de droit public. Il concerne les questions de principe qui permettent à la direction du CNRS de prendre position sur un problème donné en prenant en compte d'une part les impératifs de fait et les spécificités de l'établissement, mais d'autre part aussi les textes et la jurisprudence applicables, de manière à ce que la position prise ne soit pas illégale. Par exemple, sur l'application de la TVA au CNRS, sur une étude sur la légalité des manipulations génétiques ou sur les expérimentations sur des sujets humains volontaires, ce que devrait ou ne devrait pas faire le CNRS à la lumière de la loi sur l'assurance construction. Il s'agit de "consultations sur les problèmes juridiques autres que ceux relatifs au personnel et aux textes régissant l'établissement" : application des marchés par exemple, droit des constructions ; mais aussi les "actions contentieuses autres que celles relatives au personnel" ; "examen des projets de conventions" : les relations avec l'industrie. L'examen des conventions est systématique. Le directeur général ne signe pas une convention sans avoir l'avis de la division des affaires juridiques, et il y en a beaucoup, de même qu'il y a beaucoup d'affaires contentieuses, devant les tribunaux administratifs, le Conseil d'État, les tribunaux de grande instance, les cours d'appel, ou la cour de cassation, c'est très lourd !
Le bureau des consultations et du contentieux a aussi pour attribution la "préparation des délibérations du Conseil d'administration en matière de dons et legs et suivi des procédures relatives à la réception de ces libéralités" : le CNRS a ce qu'on appelle une personnalité morale, c'est-à-dire qu'il existe juridiquement non pas à travers son ministère de tutelle mais par lui-même, et en cette qualité peut non seulement passer des contrats en tant que CNRS, mais aussi être bénéficiaire de donations ou de testaments. Dans leur immense majorité, ces dons et ces legs sont faits au bénéfice de la recherche sur le cancer. Il y en a énormément et de très gros legs ! Nous avons eu un legs de l'ordre de 4 ou 5 millions de francs lourds. Il y a d'une part à 98% des legs pour le cancer, mais aussi des legs pour d'autres activités du CNRS et quelques legs sans affectation. Ces legs doivent être approuvés par le Conseil d'administration du CNRS. Le bureau de Madame Turin fait le travail en amont : saisine par le notaire chargé de la liquidation de la succession, contact avec ce notaire, contact avec les héritiers du testateur, contact avec des banques, avec la Caisse des Dépôts et Consignations, etc. pour liquider la montant de l'avoir réel du testateur jusqu'au moment où on saisit le Conseil d'administration en lui proposant d'accepter le legs. Si l'on estime que le legs est déficitaire pour le CNRS, qu'il comporte des charges plus importantes que l'actif, on le refuse sans le présenter au Conseil d'administration. On ne va devant le Conseil d'administration qu'à des fins d'acceptation. Une fois que le conseil d'administration a accepté, il y a le suivi des procédures relatives à la réception de ces libéralités et la gestion ou la vente des immeubles légués. Il y a aussi, pour être complet, les accidents d'automobile concernant les véhicules du CNRS. Le CNRS est, comme tout organisme d'état, son propre assureur. Quand il y a un accident de voiture dans lequel un véhicule du CNRS est impliqué, le bureau des consultations et du contentieux agit exactement comme une compagnie d'assurances.
Le troisième bureau est le bureau des accidents du travail. On s'étonne quelquefois de ce que les accidents du travail soient rattachés à mon équipe. Mais il y a une imbrication trop forte des problèmes juridiques avec la gestion des accidents du travail pour que cela puisse être traité par des services qui ne sont pas juridiques. La première démarche de n'importe quel service administratif chargé d'accident du travail, quand il reçoit une déclaration, consiste à se demander s'il s'agit bien d'un accident du travail. Quelquefois, la réponse est évidente ; mais très souvent, elle ne l'est pas du tout et pour répondre à la question, il faut faire appel à une jurisprudence extrêmement complexe et évolutive. Si nous ne reconnaissons pas l'accident du travail, l'accidenté peut se pourvoir contre notre décision, d'abord devant une commission de recours gracieux, puis éventuellement au plan contentieux devant la commission de première instance de la sécurité sociale, service de tous les tribunaux de grande instance, dont le jugement peut être frappé d'appel, qui peut être lui-même frappé d'un pourvoi en cassation ! Les accidentés, ou les gens frappés d'une maladie professionnelle, peuvent ensuite faire un pourvoi en ce qui concerne le taux d'incapacité ; c'est le contentieux médical qu'on appelle contentieux technique. La gestion des accidents du travail a un caractère juridique sur lequel peuvent se greffer toute sorte de contentieux. Si les accidents du travail étaient gérés par les affaires administratives ou par la direction du personnel, cela voudrait dire qu'ils devraient nous consulter de façon constante pour la reconnaissance du caractère professionnel de l'accident ou de la maladie, et, le contentieux du CNRS n'étant pas déconcentré, il faudrait que le dossier fasse des navettes constantes entre chez moi et chez eux ou qu'on fasse des copies... Dans tous les ministères, c'est le service ou la sous-direction chargée des affaires juridiques qui gère les accidents du travail.

Ce n'est pas la première fois que je vous entends faire la comparaison entre le fonctionnement du CNRS et le fonctionnement d'un ministère
Bien sûr, nous sommes un organisme d'état et nous sommes une administration centrale. Pourquoi ne pas comparer avec les autres administrations centrales des services de l'État ? La science est la finalité du CNRS. L'administration de la science repose sur une infrastructure juridico-administrative qui obéit aux mêmes impératifs que l'administration tout court.

Est-il possible de faire la part des questions juridiques qui sont directement en prise avec la finalité scientifique du CNRS de celles qui ne sont pas spécifiques à cette finalité ?
Il est bien évident que la gestion ou le refus de gestion d'un accident du travail est sans aucun impact sur la gestion scientifique. Je n'en dirais pas autant des autres activités de ma division. Les positions que nous prenons peuvent, dans certains cas, contrecarrer tel ou tel projet scientifique. À l'égard de la finalité scientifique du CNRS, le plus important est notre rôle de conseiller. Dans la mesure où nous formulons des avis sur ce que veut faire le CNRS, sur les conventions qu'il veut passer ou sur un projet de statut de laboratoire, il est vrai que nous pouvons gêner les scientifiques dans ce qu'ils veulent faire. Pour autant, il ne faudrait pas penser que l'activité juridique au CNRS est une espèce de verrue surajoutée à l'organisme. C'est totalement faux, car cette activité s'inscrit dans un ensemble et elle est interdépendante de cet ensemble. Je pense qu'entre la fonction du juriste et celle du chercheur, il y a une véritable interaction. Imaginons qu'à la suite d'une étude faite chez moi sur la légalité d'un projet scientifique tel que les manipulations génétiques ou certains modes d'expérimentations, on s'aperçoive que ce qu'on projette de faire se heurte à la législation existante ; j'en ferai part alors au directeur général. Je présume que le réflexe du directeur général consisterait à saisir le ministre de tutelle en lui demandant d'envisager de déposer un projet de loi modificatif du texte existant pour tenir compte des réalités concrètes de l'établissement. Il en résulterait un assouplissement de la législation pour prendre en compte les spécificités du CNRS et la nécessité des modes d'actions dont il s'agit.
Le droit n'évolue pas à la même rapidité que la science, la science va vite et les textes, législatifs ou réglementaires, ne naissent qu'après un délai de gestation qui est souvent très long. Il faut savoir que quand un texte sort, quelqu'il soit, il est déjà dépassé, parce que quand ce texte est conçu, c'est que sa nécessité s'en fait sentir. Entre le moment où le texte est conçu et le moment où ce texte voit le jour, s'écoule un délai très long. Compte tenu de ce délai de gestation, le texte d'actualité quand il a été conçu est dépassé quand il naît. Et le travail du juriste est très difficile en ce qu'il consiste à le faire respecter sans être pour autant ignorant des réalités de la vie dans l'organisme. Il faut être ouvert sur les réalités concrètes tout en veillant à ce que la légalité ne soit pas piétinée.
Le CNRS a imaginé quantité de modalités d'interventions. Je crois qu'il en a imaginé dix en dix ans : les laboratoires associés, les actions thématiques programmées, les actions spécifiques, les recherches coopératives sur programme, etc., parce que de façon empirique la nécessité de ces modes d'intervention se faisait jour au contact des réalités. Toutes ces choses-là n'ont pas été codifiées et pourtant elles existent, le droit suit et même en l'absence de texte. Quand on me propose des projets de convention aux fins de création de groupements scientifiques, je pourrai dire qu'il n'y a pas de textes sur les groupements scientifiques, que je ne les connais pas. Mais il y a une jurisprudence interne qui s'est créée et je prends position à partir de cette jurisprudence interne, mais aussi à partir de ce que, sur un plan plus général, le CNRS et un organisme d'État peuvent faire ou ne pas faire.

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