En cas d'usage de ces textes en vue de citations,
merci de bien vouloir mentionner leur source (site histrecmed), ses auteurs et leurs dates de réalisation
| Entretien avec Jean Bernard
Des entretiens
réalisés les 26 octobre 1990, 29 mai 1991, 25 septembre 1998 (E.
et J.-F. Picard) |
|
![]() DR |
|
Dans votre livre - C'est de l'homme qu'il s'agit (Buchet Chastel, 1988)
- vous écrivez qu'à l'époque où vous faisiez
votre médecine, la part scientifique dans le cursus des
études était extrêmement faible
Lorsque j’ai commencé mes études en 1925, j’ai connu
pendant une dizaine d’années une médecine totalement
inefficace. Tout le monde me regardait comme un fou parce qu'en 1933-36,
j'avais fait une thèse expérimentale sur la
leucémie. La tradition voulait qu'un interne fasse une bonne
thèse clinique sur la cuti-réaction ou la radio des
poumons, mais rien de plus. La physiologie de Claude Bernard n'avait pas
encore vraiment transformé la médecine. Le vitalisme
n'était pas mort. On parlait encore dans les cours de physiologie
de la vis a tergo, la force qui vient de l'arrière, responsable
du mouvement des cellules, des humeurs. L'anatomie restait la reine des
batailles. On nous apprenait à palper un ventre et si jamais le
chirurgien opérait, on faisait la correspondance
anatomo-clinique. C'était la méthode de Laennec. Vous
auscultiez un poumon, vous entendiez des souffles et des râles, si
le malade mourait, on faisait une autopsie, on trouvait les
lésions. Nous avons tous été instruit comme
ça. Mes maîtres, les grands patrons de l’époque, ne
pensaient qu’à la qualité du diagnostic. Ils passaient
beaucoup de temps à examiner les malades ou à pratiquer
des autopsies pour vérifier que les lésions
correspondaient à ce qu’ils pensaient, mais ne s’interrogeaient
pas au sujet du traitement.
La médecine traversait alors un désert thérapeutique
Il suffit de relire Molière pour comprendre que les médecins
avaient l’habitude de voir des malades pour lesquelles ils ne pouvaient
rien faire, sinon de belles ordonnances. On vivait dans un désert sans
le dire ouvertement. Les très grands médecins de l’époque faisaient des
diagnostics très précis, sans aucune conséquence thérapeutique. C'était
leur gloire. Même quelqu'un comme monsieur Debré, pendant très
longtemps, ne s’est pas préoccupé des thérapeutiques. Ce n’est qu’après
la découverte des sulfamides qu’il a, lentement et progressivement,
évolué. Son service aux Enfants Malades est alors devenu le seul
endroit à Paris où l’on s’occupait de traiter les enfants. Dans les
autres services pédiatriques ont continué de faire des diagnostics
exacts sans penser aux traitements. Il est très difficile aujourd’hui
de se représenter une époque où les médicaments n’étaient pas
efficaces. Mes maîtres rédigeaient des ordonnances de deux pages qui ne
servaient à rien, mais jamais les malades n'auraient accepté qu'on ne
les leur donne pas.
La Faculté ignorait la recherche…
Nous
devions tout apprendre par nous-mêmes. À la
Faculté, le discours avait remplacé la méthode, les
grandes synthèses mi-philosophiques mi-médicales, la
recherche de la spécificité du cas clinique. Le doctorat
était une formalité administrative. Ce qui est particulier
à la France est qu'il n’y avait pratiquement aucune recherche
dans les facultés de médecine. Les premiers travaux
importants ont tous été faits en dehors de l’hôpital
et des facultés de médecine, i.e. à Pasteur,
à l'Association Claude Bernard, au Collège de France ou
à la Sorbonne. La médecine française avait
été très grande jusqu'au tournant du XIXème
et du XXème siècle. Tout bascule dans
l'entre-deux-guerres où, seul l'Institut Pasteur, maintient une
activité scientifique de haut niveau (découvertes des
vaccins antidiphtériques, antitétanique par Gaston Ramon,
du BCG par Calmette et Guérin, des sulfamides par Jacques
Tréfouël), mais ailleurs, c'est le déclin qui sera
précipité par le désastre de 1940 et les
années noires qui suivent. Après la guerre, la France
devient l’un des très rares pays où la recherche se soit
développée dans des organismes créés
spécialement pour cela, le CNRS, l'Inserm, donc en dehors de
l’université. Dans tous les autres pays, la recherche est
universitaire. Les Italiens, les Américains, les Anglais
dégagent 40, 50 ou 80% de leur temps pour la recherche, mais ils
sont avant tout universitaires. Ceci explique que souvent en France la
recherche médicale n’ait pas été faite par des
médecins. Louis Pasteur n’était pas médecin et
Claude Bernard, le plus glorieux des anciens internes des hôpitaux
de Paris, n’a jamais fait de clinique.
...et la clinique négligeait la
physiopathologie
Le legs de la physiologie bernardienne avait été
complètement occulté par la clinique. Je prends un exemple
très simple, celui des anémies. Les anémies
auraient dues théoriquement être au premier rang des
maladies bénéficiant des progrès de la
physiopathologie. Claude Bernard avait montré que s’il y avait
insuffisance de globules rouges, cela pouvait être ou un
défaut de production ou une hémorragie ou un trouble de
destruction. Or, lorsque j’étais encore chef de service au milieu
des années 1950, c'est-à-dire presque cent ans plus tard,
on enseignait encore aux étudiants à distinguer une
pâleur qui tire sur le jaune ou sur le vert, ou d’une blancheur
d’albâtre (une formule consacrée), pour établir un
diagnostic. En fait, ce sont deux grands savants américains en
réfléchissant aux maladies de l’hémoglobine - qui
comme vous savez touchent et les noirs et les
méditerranéens dont le nombre est extrêmement
fréquent chez les enfants d’émigrés aux Etats-Unis
- ont compris que ces maladies du sang (J. Herrick pour la
drépanocytose en 1904, T. Cooley pour les thalassémies en
1925) étaient définies par un changement chimique
minuscule de l'hémoglobine, mais susceptibles d'entraîner
la mort. Et c’est ainsi que, curieusement, l’hématologie,
discipline longtemps secondaire et méprisée, s'est
hissée au premier rang de la recherche biologique (notamment sur
les protéines), inspirant les grands changements qui gouvernent
la médecine d'aujourd'hui.
Dans ce livre, vous évoquez
ainsi les quatre périodes de l'histoire de la médecine
C'est-à-dire une interminable enfance qui s'étend sur
plusieurs millénaires, d'Hippocrate au début du
XIXè, puis s'ouvre une deuxième période très
courte de 1857 à 1863 (les 'six glorieuses') qui voit la
publication de L'origine des espèces de Charles Darwin, Louis
Pasteur réfuter la génération spontanée, le
moine Gregor Mendel croiser des petits pois pour découvrir les
lois de la génétique et Claude Bernard publier
L'Introduction à l'étude de la médecine
expérimentale. La troisième période qui
débute dans les années 1930 marque l'aube de la
révolution thérapeutique. La chimie et la biologie donnent
aux médecins le pouvoir de guérir la tuberculose, la
syphilis, les septicémies, les grandes maladies des glandes, les
désordres de la chimie des humeurs, près de la
moitié des cancers. Désormais, les méningites
aigues, la méningite tuberculeuse, les tuberculoses aigues, les
infections générales, l'endocardite maligne, les
broncho-pneumonies peuvent évoluer vers la guérison. La
maladie d'Addison peut être équilibrée.
L'anémie pernicieuse n'est plus pernicieuse. En même temps,
les chirurgiens ouvrent les cœurs et les cerveaux, les
hématologues sauvent les nouveau-nés en changeant tout
leur sang. Les psychiatres devenus chimistes corrigent les graves
désordres de l'esprit. Les sondes, les lampes, les rayons, les
microscopes explorent les viscères, les tissus, les cellules, les
molécules mêmes. Dans la quatrième
période, celle de l’essor d’une médecine
moléculaire que l'on voit s'affirmer en cette fin de
vingtième siècle, on assiste au triomphe d'une
médecine rationnelle, mais avec un paradoxe intéressant
souligné par Georges Canguilhem : "la médecine
puisqu'elle est désormais scientifiquement et techniquement
armée doit accepter de se voir radicalement
désacralisée". Aujourd'hui on pourrait presque dire qu'il
ne lui reste plus à régler que des problèmes de
neurobiologie. Pour autant, faut-il être triomphaliste ? Combien
d'autres choses ne nous menacent-elles pas encore ? Dans ma jeunesse,
lorsque j'étais l'élève du grand Charles Nicolle,
je me souviens de son très beau livre (Destin des maladies
infectieuses) dans lequel il avançait que tous les cent ans, il
nous tombe dessus quelque chose de diffèrent. L'histoire du sida,
c'est cela ! Le sida nous a troublé parce que nous pensions que
nous étions définitivement installés dans un monde
aseptique, alors qu'en fait...
Vous fûtes l'un des acteurs de cette
révolution thérapeutique
En 1933-34, lorsque j’étais interne à l’hôpital
Claude Bernard où l'on s'occupait des maladies infectieuses, il y
avait encore 80% de morts parmi les diabétiques, les vieillards
ou les alcooliques. Mais lorsque je suis revenu en tant que chef de
clinique en 1937-38, tout le monde guérissait grâce aux
sulfamides, soit un extraordinaire changement. Puis, un peu plus tard
les antibiotiques sont apparus. Chaque année je reçois la
visite d’une dame âgée d’une cinquantaine d’années,
professeur de lycée, qui a été en 1951 la
première enfant européenne guérie d’une
méningite tuberculeuse grâce à la streptomycine (de
tous ceux dont je me suis occupé, je dirais que je garde environ
20% de malades reconnaissants !). Beaucoup de pédiatres
préféraient ne pas employer la streptomycine car, dans
certains cas, elle pouvait provoquer une surdité. Cette enfant
qui était la fille d’un de mes amis, nommé jeune
médecin des hôpitaux j’avais la charge de la consultation
des Enfants Malades. Je voyais très souvent monsieur Debré
et je me rappelle nos hésitations quant au traitement de la
fillette. Nous nous demandions s’il valait la peine de donner un espoir
à ses parents, de risquer de la rendre sourde alors qu’il ne lui
restait peut-être que quelques mois à vivre. Nous avons
décidé de le tenter et elle a guéri sans devenir
sourde. De même, en tant que médecin militaire, en 1940 je
crois avoir été l'un des premiers médecins à
saupoudrer avec des sulfamides l'abdomen ouvert d'un blessé.
Cette révolution thérapeutique n’avait donc pas
modifié le côté empirique de la médecine.
Si nous évoquons vos
débuts, comment êtes-vous devenu hématologue ?
L’hématologie d’avant la guerre était une discipline tout
à fait subalterne qui ne concernait que quelques laborantins,
mais certainement pas les cliniciens. C'est le hasard des concours qui
m'a conduit vers cette discipline. L’externat des hôpitaux
était assez facile puisqu’il y avait en moyenne 300 places pour
900 candidats. Les études de médecine, on s’en sortait
toujours, mais l’internat était un concours extrêmement
sélectif avec, à l’époque, environ 1500 candidats
pour 80 places. On comprend qu'on n’était presque jamais
nommés la première fois. Ainsi, au premier concours
d'internat, il me manquait trois quarts de point. Je suis donc devenu ce
que l’on appelait 'interne provisoire'. Cela veut dire qu’on devrait
repasser le concours, mais qu’on assurait déjà de fait les
fonctions d’interne. Pour me ménager du temps de travail, j’avais
choisi de faire une consultation, ce qui était moins prenant que
d'assurer un service hospitalier, près de l'endroit où
j’habitais, c'est-à-dire chez le pr. Paul Chevalier,
hématologue dans le vieil Hôpital Beaujon. Mes amis me
disaient que ça ne me mènerait à rien ! Cependant,
par la suite, j'ai décidé de suivre Paul Chevalier
à l'hôpital Broussais et, comme vous le savez,
l'hématologie s'est révélée l'une des
disciplines qui a le plus bouleversé la médecine pour
aboutir à ce que l’on appelle aujourd'hui la biologie
moléculaire. J’étais aux Etats-Unis en 1948-1950 quand
Castle a raconté la naissance de la biologie moléculaire.
Nous étions dans un train entre Boston et Washington avec Linus
Pauling et tous deux conversaient sur l’hémoglobine.
Le promoteur de l'hématologie
moderne : Paul Chevalier
À ses débuts, Paul Chevalier était dermatologue,
mais il avait été l'élève d'un très
illustre professeur du Collège de France, Justin Jolly, un
hématologue qui n'était pas médecin. Voilà
qui confirme que les immunologistes se sont intéressés
à l'étude du sang avant les médecins. Reste que le
professeur Chevalier a été le premier titulaire d’une
chaire à la Faculté qui s’appelait des maladies du sang et
qui est en fait une chaire d’hématologie (1948). De même
c'est lui qui a ouvert de premier service d’hématologie à
l’Hôpital Saint-Louis. C'était un homme hors du commun qui
avait tendance à prendre le contre-pied de tout le monde, ce qui
n'est pas toujours la manière la plus efficace d'agir. Il fut
l’un des premiers à passer toute la journée à
l’hôpital, les mauvaises langues disant que c'est parce qu’il
n’avait pas de clientèle. Lors de notre première
rencontre, j’avais vingt ans, je suis allé le voir chez lui rue
Châteaubriant dans le 8ème arrondissement où l’on
m’a fait attendre dans un salon avec d’eux dames très
fardées et un bébé qui pleurait. J’ai appris qu’il
était médecin à la préfecture de police et
chargé de la surveillance des prostituées. Mais Chevalier
était un novateur dont le grand mérite fut de concevoir
l’hématologie comme une discipline alliant sciences fondamentales
et pratique clinique. Il perçut très tôt le
rôle des virus dans certaines leucémies humaines. En 1930,
il avait lancé la première revue française
d'hématologie - Le Sang -, la deuxième dans le monde
(après Folia hæmatologica) pour démarquer cette
discipline de la cardiologie. Jusque-là les cardiologues avaient
annexé l'hématologie (cf. leur revue Les archives des
maladies du cœur, des vaisseaux et du sang) selon le vieux débat
entre le contenu et le contenant. À l'inverse, après le
travail réalisé sur les plaquettes, les vaisseaux sanguins
sont tombés dans le domaine de l'hématologie. En 1931,
Paul Chevalier a créé la Société
internationale (en fait européenne) d'hématologie dont
j'ai assuré le secrétariat.La Société se
réunissait à l’Hôtel-Dieu et les comptes rendus des
réunions étaient publiés dans Le Sang et dans Folia
hæmatologica. Plus tard, cette société
européenne a été débordée par la
Société internationale d'hématologie et l'influence
de la médecine nord américaine y est devenue
prépondérante. Mais, phénomène curieux, les
Anglo-saxons furent longtemps réticents vis-à-vis de cette
discipline. Avant-guerre, les quelques pionniers se rencontraient en
Allemagne où l'on mettait l'accent sur la cytologie alors qu'en
France l'approche était plutot physiologique.
Monsieur Tzanck
et la transfusion sanguine
En 1900, la découverte des groupes sanguins ABO est due à
un charmant viennois du nom de Karl Landsteiner. Mais il a fallu
attendre la première guerre mondiale pour qu’on fasse les
premières transfusions dont les premières ont d'abord
été faites pendant la campagne d’Orient, i.e. sur le front
de Salonique. Après la grande guerre, la transfusion a connu un
très important essor en France grâce au docteur Arnault
Tzanck. À l'époque où j’étais interne, on la
pratiquait déjà largement et le centre de transfusion
sanguine de l'hôpital Saint Antoine s'avérait un
merveilleux endroit pour la recherche en immunologie. Cela pour deux
raisons, la première étant la disposition de sang, la
seconde celle de moyens financiers conséquents. Chevalier et
Tzanck étaient très amis comme confrères, mais en
matière de recherche, ils ne s'entendaient pas. C'est d'ailleurs
un peu pour contrer la revue de Chevalier, que Tzanck a lancé la
sienne, la Revue d’hématologie. Mais finalement nous avons fini
par nous entendre. En fait, Tzanck a eu une descendance plus importante
que son œuvre personnelle, contrairement à Chevalier.
Après la guerre, ont travaillé à la Transfusion
sanguine : Jean Dausset, Marcel Bessis ou Jean-Pierre Soulier un
spécialiste des maladies de la coagulation et du saignement avec
lequel j'ai décrit le 'BSS' (Bernard-Soulier-syndrome).
L'hémato-typologie
Dans l'étude des maladies, j'ai toujours considéré
que la recherche des causes était la voie royale de la recherche.
Or l'hématologie, si développée du
côté de la physiologie puis de la biologie
moléculaire, n'est pas très avancée en
matière d'étiologie. Vous savez que de tout temps, la
médecine s’est intéressée aux maladies
héréditaires. On trouve des descriptions de
l’hémophilie dans de vieux livres religieux comme le Talmud de
Jérusalem ou le Coran. Mais le fait qu’on puisse un jour
comprendre ces maladies dépassait l'entendement avant la
découverte capitale du moine morave Gregor Mendel qui avait
croisé ses pois de senteur en 1865 pour établir les
premières lois de l'hérédité. Ainsi, le
développement de la génétique a permis de
comprendre le mode de transmission des maladies de l’hémoglobine,
la thalassémie ou anémie méditerranéenne,
l’anémie à hématies falciformes, qui touchent des
dizaines de millions d’êtres humains sur cette terre. Ce qui a
conduit plus tard, grâce à la compréhension des
anomalies génétiques et aux espoirs que l'on met dans les
thérapies géniques. L’apport de l’hématologie est
donc essentiel à l'avancée des connaissances biologiques,
mais il s'est aussi avéré très important en
philosophie. En effet, l'hématotypologie permet de retracer
l’histoire de l'humanité puisque les migrations de populations
peuvent se reconstituer grâce aux groupes sanguins. Au
début des années 1960, quelques voyages m'ont conduit,
avec mon ami Jacques Ruffié, à étudier les
Peaux-Rouges d’Amérique pour découvrir qu'ils ont
exactement les mêmes groupes sanguins que les Mongols. Donc il y a
des milliers d’années ces derniers sont passés par ce qui
était à l’époque, l’Isthme de Behring, il n’y avait
pas encore le détroit, pour coloniser le continent
américain. À mon avis, c’est probablement autour des
groupes sanguins, du HLA - i.e. de la définition de l’homme et du
concept d’hématologie géographique - que l'on trouve
l'apport le plus original de l’hématologie.
La maladie de Hodgkin et
l'anémie pernicieuse
La maladie de Hodgkin avait été décrite en 1832 et
cent ans plus tard, Paul Chevalier et moi en avons fait une
étude complète (1932). Certes il a fallu attendre le
début des années 1960 pour avoir un traitement efficace,
cependant il fut un des premiers à dire qu'il faut irradier
ailleurs que sur la lésion, i.e. sur les ganglions proches.
N'oubliez pas que le tableau des maladies du sang était
compliqué par la confusion avec d'autres maladies comme
l'anémie pernicieuse. Précisément, le seul grand
événement dans cette période d'avant-guerre
concerne le traitement de cette pathologie (ou maladie de Biermer)
grâce à une découverte américaine faite par
hasard : la consommation de foie de veau cru. C'est ainsi que mon
premier article avec Paul Chevalier concernait la manière de
faire avaler un kilogramme de foie de veau cru par jour à un
malade. Puis on s’est aperçu, vers 1936, que ça marchait
aussi bien avec du foie cuit, puis une troisième équipe a
réussi à extraire des extraits de foie. Beaucoup plus
tard, on a découvert que la vitamine B12 était la
substance active. Il s’est passé à ce moment-là un
phénomène remarquable qui nous a un peu
déçus, la maladie a disparu. La raison en est probablement
le fait que la nourriture en 1950 était beaucoup plus riche en
viande qu’en 1920. Dans le passé, beaucoup de personnes pauvres
ne consommaient pas de viande or la vitamine B12 se trouve dans la
viande. Il y a donc eu curieusement une concordance chronologique entre
la découverte d’un traitement efficace et la grande diminution de
la maladie. Il reste que jusqu'au milieu des années 1930, la
médecine était inefficace dans tous les domaines, elle
utilisait beaucoup de palliatifs. Les maladies du sang étaient
traitées par radiothérapie. Pour la maladie de Hodgkin,
cela améliorait juste la vie du malade. Mais pour la
leucémie myéloïde chronique, il n’y avait ni
guérison, ni prolongation de la durée de vie. Ce n'est que
beaucoup plus tard, c'est-à-dire au début des
années 1970 que nous avons obtenu des guérisons de la
maladie de Hodgkin grâce aux progrès de la
radiothérapie et de la chimiothérapie.
C'est ainsi que vous voyez les mobiles
de la recherche pour un médecin
Il y a deux grandes voies vers la recherche médicale, celle qui
part du fondamental et qui descend vers les applications, on
découvre les oncogènes et c'est ensuite que cela aura des
conséquences pour le traitement du cancer et l'autre qui est la
motivation du praticien, l'autre étant celle d'une observation
clinique qui peu à peu vous fait remonter vers la
découverte. C'est ce qui m'est arrivé pour les
leucémies. Lorsque je suis devenu chef de clinique à
Hérold à la Libération, c'était le moment
où, grâce à la pénicilline, les enfants ne
mourraient plus d'infection, mais toujours de leucémie. Je crois
que cela a joué un très grand rôle dans les efforts
que nous avons fait pour développer la recherche. En fait,
l’idée de m’occuper de problèmes résolus ne
m’intéressait pas et je pensais que la leucémie aiguë
était un domaine très important de la médecine,
d’autant qu’elle frappait davantage d’enfants que d’adultes. Il ne
m’intéressait pas de donner quelques mois de sursis à un
vieillard alors que l’idée de la mort d’un enfant entre 3 et 7
ans m'était insupportable. Mais, mon intérêt pour la
recherche vient aussi de ce que j'ai été l'heureux
disciple de deux grands médecins, Paul Chevalier dont je viens
de parler et Robert Debré. Avec ce dernier, j'avais des relations
familiales par sa première épouse, née Jeanne
Debat-Ponsan, la mère de Michel et d'Olivier, l'une des
premières femmes internes des hôpitaux de Paris (à
une époque où les hommes étaient violemment
anti-féministes et mettaient des notes très moyennes
à l’oral pour les empêcher les femmes d’être
nommées aux concours !). Vous savez que Robert Debré,
étudiant en philosophie, collaborait aux Cahiers de la quinzaine de Charles Péguy. Mais il avait un ami médecin (Etienne
May) qui lui propose, un jour, de venir voir comment cela se passe
à l'hôpital. Cristallisation ! Debré annonce à
Péguy qu'il veut faire des études de médecine et
celui-ci lui rétorque : "alors, tu veux gagner de l'argent comme
les autres !". Remarquez qu’il y a un fond de vrai dans cette remarque,
un médecin gagne plus qu'un philosophe ! Il reste que si
Robert Debré fut vraisemblablement l'un des plus grands
pédiatres de son temps, il n'a fait lui-même aucune
découverte. Mais, s’il n'était pas lui-même un
chercheur, il relevait d'une catégorie intéressante et
très importante, celle de l'entrepreneur de recherche comme on
dit aux Etats-Unis. Il avait compris l'importance de la recherche et il
avait le génie de saisir l'importance d'une découverte.
Quand par exemple Charles Nicolle montre que le sérum de
convalescence-rougeole a une action préventive, en quelques
semaines Debré installe un centre de sérothérapie
à l'Hôpital des Enfants malades. De même à
propos du BCG, a t-il toujours défendu Albert Calmette. Enfin,
c'est lui qui a créé dans son sous-sol des Enfants
malades un laboratoire de chimie avec Georges Schapira et Jean Claude
Dreyfus. Ainsi, c’est lui qui m'a introduit dans le laboratoire de Gaston Ramon à l'Institut Pasteur de Garches afin de travailler
sur le sang des petits diphtériques. Ramon qui venait de
découvrir le vaccin anti-diphtérique n’était pas
médecin, mais vétérinaire (il avait
également découvert le vaccin contre le tétanos).
Là, pendant près d'un an, je n’ai rien fait d’autre que
livrer le matériel et rester debout. Ramon m'a expliqué
que c'était cela l'enseignement de Pasteur : "tout faire
soi-même, sinon on n’est jamais sur de la qualité du
travail", une bonne méthode pour inculquer la rigueur
scientifique, mais évidemment pas très favorable à
l’enseignement.
Vous-même avez établi que
les leucémies sont des cancers
Actuellement, personne ne conteste plus que la leucémie soit un
cancer. Mais, bien que le mot de cancer du sang ait été
employé dès le XIXème siècle par les
premiers à avoir décrit la leucémie, en 1930, il y
avait dix hypothèses pour expliquer cette maladie. Une des plus
habituelles était qu'il s'agissait d'un trouble de
régulation, une sorte de diabète... Un mot au passage sur
celui qui a découvert la leucémie : c'est un
médecin de l'Hôtel-Dieu qui s'appelait Alfred Donay et qui
avait décidé de se nommer lui-même professeur pour
justifier la haute opinion qu'il avait de lui-même. Il a
découvert les plaquettes sanguines (la troisième formule
du sang) et donné la première description anatomo-clinique
de la leucémie, réalisant les premières
microphotographies. Moyennant quoi, la Faculté a ratifié
son auto appréciation et il est officiellement devenu professeur
(il a même fini recteur de la Faculté). En 1933, j'ai
donc commencé mes premières recherches personnelles en
travaillant à mi temps chez Ramon à l'Institut Pasteur et à l'hôpital Claude Bernard en tant qu'interne du
pr. André Lemierre qui dirigeait la clinique des maladies
infectieuses. Dans cet hôpital, James Reilly un savant de haut
rang au parler franc et rude dirigeait les laboratoires. Comme les
maladies infectieuses étaient la préoccupation majeure de
cet hôpital, d'importants crédits de recherche
étaient accordés aux laboratoires. C'est donc grâce
à la bienveillance de Reilly que j’ai pu disposer de 200 souris
pour faire ma thèse sur les leucémies
expérimentales. J'avais lu les vieux auteurs et j'avais
donc dans la tête que la leucémie était un cancer,
mais je me rappelle l'un de mes maîtres qui, apprenant ce que je
faisais, m’avait dit : “vous n’êtes pas de ceux qui sont
suffisamment sots pour croire que la leucémie soit un cancer (!)”. Or, à ce moment-là, fait intéressant, car si
j'ai fait dans ma vie quelques découvertes ce fut le plus souvent
le fait du hasard, ma première trouvaille a été
rationnelle (ce qui était extrêmement rare en
médecine). Le raisonnement était le suivant : une
équipe japonaise venait de démontrer que si on frottait la
peau du lapin avec du goudron, on créait des cancers
cutanés. Donc premier point : le goudron a un pouvoir
cancérigène. Deuxièmement, la moelle osseuse est
l'usine qui fabrique les globules du sang
(hématopoïèse). Donc, trois, si je mets du goudron
dans la moelle osseuse et que j'obtiens une leucémie, j'aurais
démontré le caractère cancéreux de la
maladie. J'ai ainsi passé quatre ans à l'hôpital
Claude Bernard ce qui m'a permis de soutenir ma thèse de
médecine en 1936. Finalement, un chercheur anglais a isolé
les composants cancérigènes du goudron, des
hydrocarbures, et un italien nommé Storti a reproduit mon
expérience en les utilisant pour obtenir les mêmes
résultats.
Les historiens signalent de vives
discussions sur le normal et le pathologique dans
l'hématopoïèse
Il y a eu de nombreuses controverses sur la nature de
l'hématopoïèse. Si l'accord s'est établi
rapidement autour de l'idée du renouvellement du sang dans la
moelle osseuse, les biologistes s'opposaient sur la nature
singulière ou plurielle du processus. Le chimiste Paul Ehrlich
soutenait la dualité des lignées leucocytaires en arguant
qu'il convenait de distinguer les myéloblastes de la moelle
osseuse à l'origine des cellules myéloïdes et les
lymphoblastes des ganglions lymphatiques source de cellules
lymphoïdes. En revanche Arthur Pappenheim et Adolfo Ferrata
soutenaient l'idée de l'unicité de la cellule souche
originaire; en 1913, Pappenheim décrit le promyélocyte, il
conçoit la leucémie comme une dissociation une asynchronie
de l'hématopoïèse, un concept inspiré de la
physiologie cellulaire puisque le biochimiste Rudolf Virchow pour qui
l'une des caractéristiques des cellules cancéreuses
était la conséquence d'une hétérochronie du
développement cellulaire. Mais il y avait aussi les tenants d'une
thèse trialiste, comme Ludwig Aschoff. Notez à ce propos
qu'il y aurait un gros livre à écrire un jour sur
l’histoire des erreurs scientifiques. Les principaux globules du sang
ont été décrits dans le courant du
dix-neuvième siècle et surtout à la fin du
dix-neuvième siècle par l’école allemande. Et
à ce moment-là, on distinguait très bien
polynucléaires, lymphocytes etc. Puis on a découvert dans
le premier quart, premier tiers du vingtième siècle, ce
que l'on pensait être une nouvelle cellule qu’on appelait
'réticulaire'. Elle devait son importance, me semble t il
à des travaux de nature non pas anatomiques mais physiologiques
qui ont conduit Aschoff à imaginer le concept de système
réticulo-endothélial. Il s'agissait de décrire une
branche du tissu conjonctif qui jouait un rôle dans cette affaire.
Une certaine confusion s'en est ensuivie, même chez des
biologistes de très haut rang, qui a duré une trentaine
d’année et n'a disparu que lorsque des travaux ultérieurs
ont mis le lymphocyte au premier rang, éliminant le rôle de
la cellule réticulaire. Ainsi tout le monde admet aujourd’hui que
la maladie de Hodgkin est une maladie du lymphocyte.
C'est alors que vous rencontrez Marcel
Bessis
Les premières tentatives thérapeutiques contre la
leucémie ont été provoquées par une
rencontre avec Marcel Bessis à son retour de la campagne d'Italie
et alors que je venais d'être nommé médecin des
hôpitaux à Hérold (un établissement
aujourd'hui disparu). Pendant la guerre, Marcel Bessis avait franchi les
Pyrénées pour rejoindre la France libre et devenir
médecin d'une ambulance dans la campagne d'Italie. Un jour, on
lui conduit un blessé victime d'un énorme traumatisme,
muscles broyés, dont le rein ne fonctionnait plus. C'est en cette
occasion qu'il a eu pour la première fois l'idée de
pratiquer une exsanguino-transfusion, i.e. de substituer à la
fonction rénale une transfusion complète destinée
à remplacer le sang urémique par du sang normal. Mais son
médecin colonel lui avait interdit l'intervention et il en
était resté là (le blessé serait
probablement mort de toute façon).
Savez-vous que je partage avec Bessis l'une des qualités dont je
suis le plus fier, celle d'avoir l'une des 500 cartes de
résistant de 1940 (ils étaient beaucoup plus nombreux
à la Libération) ? Notre engagement durant la guerre nous
était dicté par la honte. Il est en effet, difficile pour
ceux qui n’ont pas vécu cette période de se
représenter ce qui s'est passé au moins de juin 1940. La
France était une nation puissante depuis la Première
Guerre mondiale et tout d'un coup, elle sombrait dans le
déshonneur ! C’était une impression de malheur national
absolument inacceptable. Voir le maréchal Pétain serrer la
main de Hitler à Montoire ! Je sais qu'il était d'un age
avancé...
L'exsanguino – transfusion
Je vous disais qu’à la fin des années 1940, la
leucémie restait la dernière des grandes maladies
infantiles à l'issue toujours fatale et c’est pendant la
Deuxième Guerre mondiale aux Etats-Unis que l'on invente cette
technique qu'on appelle l'exsanguino-transfusion qui consiste à
enlever tout le sang d'un organisme pour le remplacer par du sang
étranger. Vous avez entendu parler de la maladie
hémolytique du nouveau-né, son explication a suivi de peu
une très grande découverte en hématologie
(Landsteiner et Levine), celle du facteur Rhésus, le
deuxième groupe sanguin des globules rouges. On a aussitôt
compris que certains enfants mourraient à la naissance parce
qu’il y avait une incompatibilité sanguine avec la mère.
Le pédiatre américain L. K. Diamond et Marcel Bessis
pensaient que les anticorps ne se forment que pendant les derniers mois
de la grossesse. Bessis travaillait alors au Centre de transfusion
sanguine à l'hôpital Saint-Antoine où il avait un
laboratoire (il avait eu très tôt la vocation pour la
recherche, sa famille fortunée faisant qu'il n‘avait pas besoin
d’exercer). Dans le cas d'incompatibilité du facteur
Rhésus entre la mère et l'enfant, lui et Diamond ont
imaginé de déclencher un accouchement
prématuré puis de pratiquer une exsanguino-transfusion.
Dès les premières tentatives, le nouveau-né
survécut (pour réaliser une exsanguino-transfusion, il
faut d'ailleurs très peu de sang). Ils furent donc les deux
premiers médecins à soigner ce choc hémolytique qui
tuait auparavant environ 3000 enfants par an. C'est ainsi qu'en
octobre 1947 entre à l'hôpital Hérold un enfant de
5-6 ans (Michel) atteint d'une leucémie aiguë. Avec Bessis,
nous discutons et là me vient l'idée que sa technique
permettrait de ne pas détruire les cellules leucémiques de
notre petit malade, mais de les modifier (entre parenthèses
c'est ce que l'on fait aujourd'hui avec les nouvelles thérapies
anti-leucémiques). J’apportais donc le concept : que se
passerait-il si, suivant la grande idée de Claude Bernard, on
pouvait changer complètement le milieu intérieur ? - et
Marcel Bessis la méthode, i.e. l'exsanguino-transfusion. Ainsi
fut fait et après deux ou trois semaines, la moelle osseuse avait
retrouvé son état normal. Je me souviens que lors de la
présentation de ce résultat à la
Société médicale des hôpitaux, un vieux et
éminent hématologue, Prosper Emile-Weil, examinant nos
lames au microscope exprimait son scepticisme : "c’est vrai, ces
cellules ressemblent beaucoup à des cellules leucémiques,
mais s'il y a rémission, ce n’est sûrement pas une
leucémie ”. Malheureusement, deux mois plus tard, Michel faisait
une rechute.

La chimiothérapie
Les deux premières rémissions de leucémies
aiguës se sont suivies à quelques mois près. Nous
avons donc eu le privilège, Marcel Bessis et moi, d’avoir eu le
premier cas publié en octobre et novembre 1947 dans la Revue of
transfusion alors que notre confrère américain Sydney
Farber a publié la sienne dans le courant en mars 1948. Mais sa
méthode était tout à fait différente de la
nôtre. Sydney Farber travaillait sur la leucémie de la
souris et il s’est aperçu que si on lui donnait une vitamine B
(l’acide folique), on aggravait la maladie. Il en a alors déduit
un concept remarquable, "essayons de trouver un produit qui soit un
anti-folique". C’est ainsi qu’avec l'aminoptérine, son
mérite est d’avoir ouvert la voie des chimiothérapies
anti-leucémiques avec, à la suite,
l'améthoptérine ou méthotrexate.Mais ces
médicaments de la famille des antimétaboliques agissaient
dans une logique destructive, comme les irradiations, alors que
l'exsanguino-transfusion avait tracé le premier chemin vers la
greffe, vers des traitements de substitution auxquels on revient
aujourd'hui. Il reste que des années 1950 aux années 1980,
on n'a plus fait que des chimiothérapies. Mais, au début,
nous n'obtenions qu'un prolongement de trois mois à deux ans de
vie, c’était très dur pour les parents. Comme le disait
mon ami Sydney Farber, en fait nous tuions deux fois leurs enfants. Nous
révélions d'abord le terrible diagnostic aux parents puis
nous améliorions l’enfant et les parents reprenaient espoir,
mais l’enfant mourait hélas quelque temps plus tard. Cependant,
alors que jusque-là les cancérologues méprisaient
les maladies du sang (leucémies ou autres), on voit comment de
l’étude des maladies sanguines ont surgi des progrès qui
ont bouleversé la cancérologie. Tout ce que l’on appelle
dans le jargon actuel chimiothérapie vient de l'étude des
maladies sanguines (et notamment de la première que l'on a pu
guérir, la maladie de Hodgkin). Un début de collaboration
s’est donc mis en place entre cancérologues et
hématologues, en particulier avec l’Institut Gustave Roussy.
Madame le docteur O. Schweisguth était le patron de la
cancérologie de l’enfant. Je la connaissais un peu, nous avons
conclu un accord : elle traitait les tumeurs solides et moi les
leucémies. Puis, après les anti-foliques, plusieurs
substances induisant une diminution du nombre des globules blancs et
susceptibles de bloquer la prolifération cellulaire ont
été essayées parmi lesquelles des
dérivés de la pervenche, des antibiotiques de la famille
des anthracyclines, etc.
À l'époque vous
entreprenez d'organiser la recherche médicale avec votre ami Jean Hamburger
Jean Hamburger avait deux ans de moins que moi et il a
été mon premier élève dans les
conférences d’internat. Nous préparions l’internat par
groupes de huit, dirigés par un interne en exercice, un
conférencier qui avait trois ou quatre ans de plus que les
autres. Parmi les élèves de la première
conférence dont j’ai eu la charge, il a été
nommé au premier concours. En réalité il en savait
déjà davantage que son conférencier ! Nous
étions très différents lui et moi et c'est
peut-être la raison pour laquelle nous nous sommes si bien
entendus. Vous connaissez sa remarquable carrière, son apport
princeps à la recherche concerne les maladies du rein et, on
l'oublie souvent, la réanimation.
À la veille de la guerre, Jean Hamburger, René Fauvert et
moi avons décidé de passer le concours de médecin
des hôpitaux. À l'époque, il s'agissait d'une
épreuve très difficile, le sommet du cursus, car
l’administration de l’Assistance publique se méfiait de la
tendance des grands patrons à nommer à ces postes les
membres de leurs familles. Le concours commençait donc par deux
épreuves théoriques et deux épreuves cliniques,
anonymes. Lors des épreuves cliniques, le jury examinait un
malade avec attention, rédigeait dix lignes et disparaissait.
Ensuite le candidat examinait à son tour le malade et disposait
d'une heure pour décrire le cas. On imagine l’énorme
risque d’une erreur de diagnostic, d'autant que le jury pouvait
s'être trompé ! Nous étions une soixantaine de
candidats internes ou chefs de clinique alors qu’il n’y avait que quatre
ou six places offertes au concours. C'est ainsi que nous avons
passé de nombreux dimanche, Fauvert, Hamburger et moi, à
préparer ce concours et nous avons été
nommés Hamburger à Necker, Fauvert à Beaujon et moi
à Saint-Louis. C'est en le préparant que nous avions
envisagé pour la première fois l'idée de
réunir un groupe de médecins qui seraient
intéressés, chacun, par une discipline, le foie pour
Fauvert, le rein pour Hamburger et le sang pour moi. Évidemment
la guerre a mis un terme à ce projet, mais dès
l'après-guerre, nous avons repris l'idée de chercher
autour de nous un certain nombre de personnes représentant
d'autres disciplines médicales et c'est ainsi qu’est né ce
groupe que j’ai eu l’honneur de baptiser le 'Club des Treize'.
Le Club des Treize et sa
postérité
Au lendemain de la guerre, l'idée de nous réunir entre
médecins intéressés par la recherche a ressurgi
lors des entretiens amicaux que j'avais avec Jean Hamburger, alors qu’il
avait déjà son service à l'hôpital Necker et
que j'étais responsable de la consultation aux Enfants malades.
Par la suite, on a décidé de mettre René Fauvert
dans le coup, puis les gastroentérologues Lambling et Charles
Debré, Jean-Pierre Soulier (le futur directeur du CNTS) et Pierre
Soulié le cardiologue, le chirurgien pulmonaire Jean Mathey,
mademoiselle Le Breton, professeur de la faculté des sciences,
remarquable cancérologue, la seule femme du groupe, Castaigne,
le neurologue... En fait, il est probable que nous n'ayons
été que dix au début et que le nom de treize ne
soit qu'une référence balzacienne (vous le savez, je suis
l'homme de Balzac). Plus tard, nous avons introduit nos
élèves dans le groupe. Par exemple, Gabriel
Richet et Maurice Tubiana. Nous nous
réunissions à peu près toutes les trois semaines de
18h à 22h, dans un petit hôtel près de la rue du
Bac. À chaque séance, deux d’entre nous faisaient un
exposé sur leur domaine que les autres ne connaissaient pas du
tout. Il y avait un exposé avant le dîner et un autre
après. Le principe du club était que les méthodes
d’une discipline pouvaient rendre de grands services à celui qui
n’avait pas l’idée de cette méthode.
L'intérêt du Club était donc de s'informer
mutuellement, d'apprendre ce qui se passait ailleurs, d'abaisser les
barrières entre les spécialités. Tant que nous
étions entre nous, avec les premiers de nos élèves,
ça a marché. Mais au bout d'un certain temps, on a
dû se dire qu'il fallait élargir notre audience et l'on a
introduit plusieurs de nos jeunes collaborateurs, le Club a alors
décliné. Il n'y avait plus la tension, la pression
initiale, le goût que nous avions d'être informé des
travaux les uns des autres. Bien qu'il ait disparu, la
postérité du Club est loin d'être
négligeable. Les Treize sont tous devenus professeurs à la
faculté de médecine ou académiciens parce qu'ils
ont été parmi les premiers à penser qu’il fallait
appliquer la recherche fondamentale en milieu hospitalier. Mais le Club
a aussi joué un rôle très important dans la
création de l’'Association Claude Bernard'
(ACB). L'Association est née des conversations que j’avais
avec René Fauvert et Jean Hamburger et de la tristesse que nous
éprouvions de ne pas avoir de crédits de recherche
disponibles à l’hôpital. Raoul Kourilsky qui faisait partie
du Club, mais qui n’y venait jamais, était un ami intime du
maire de Paris et de Xavier Leclainche, le directeur de l'Assistance
publique de Paris et c'est ce trio qui a eu un rôle très
important dans sa naissance. Ainsi, nous avons eu la chance, Fauvert,
Hamburger et moi d’avoir été parmi les premiers à
avoir un centre de recherche ouvert par l'Association Claude Bernard.
Comment installer la recherche
à l'hôpital
J’ai eu la privilège de pouvoir disposer très tôt
dans ma vie de médecin des hôpitaux de l’argent
nécessaire pour construire un grand institut, ce que je dois
à un heureux concours de circonstances. À l'époque,
je m’occupais beaucoup de la Ligue Nationale contre le Cancer. La ligue
demandait chaque année à l’un d’entre nous d’être
l’orateur principal de sa semaine de propagande. Or en cette
année 1956, c'est moi qui était désigné pour
cette entreprise que je qualifie de bio mendicité (une notable
partie de ma carrière a consisté à faire de la bio
mendicité !). Or, il se trouve qu'un peu auparavant j’avais
été appelé en consultation à Moscou par une
importante personnalité politique, alors que je devais
déjeuner chez des amis parisiens avec l'éminent
journaliste qu'était Raymond Aron. Je m'excuse auprès de
mes hôtes qui parlent de mon empêchement en foi de quoi, le
lendemain, j’avais droit à cinq lignes dans Le Figaro.
Évidemment, à mon retour, la presse m’attendait à
l’aéroport, or nous étions quelques jours avant la semaine
annuelle de la Ligue contre le cancer. Lors de ma conférence de
presse, j'étais plus nerveux que d'habitude, d'autant que,
grâce au voyage de Moscou, une soixantaine de journalistes
m’attendaient. Cette publicité aussi extraordinaire
qu'imprévue a permis à la Ligue de recevoir quelques
millions de francs au lieu des quelques milliers habituels. Le
lendemain, Robert Lazurick, le patron de L'Aurore me
téléphone pour me dire qu'il ouvre une souscription dans
son journal. J'exprime des réticences, à l'époque
nous n'étions pas habitué à cette forme de
publicité et nous étions encore très pudibonds !
Mais Lazurick me dit que l'affaire était lancée, moyennant
quoi sa souscription nous a rapporté 600 000 francs.
L'histoire ne s'arrête pas là. Vous savez que Jean Dausset faisait alors partie du cabinet du
ministre de l'Education national (René Billères) où
il était en train de mettre sur pied un comité
interministériel pour la réforme de l'enseignement
médical. Il se trouve que nous nous connaissions bien. Dausset
doit avoir huit ans de moins que moi et je me rappelle que nous avons
constitué le groupe d'hématologues français au
premier congrès international d'hématologie qui s'est tenu
à Buffalo (N.Y.) en 1949. Donc, en 1956, le ministre le convoque
dans son bureau, il avait L'Aurore déplié sous les yeux
(c'est Dausset qui m'a donné ces détails) et il
l'interpelle :
"Mais enfin, qu'est-ce que c’est que cette histoire, qui est ce Jean
Bernard ?
- C'est l'un de nos grands hématologues lui explique Dausset, un
spécialiste des leucémies à l'hôpital
Saint-Louis. Les médecins comme lui manquent d'argent pour mener
leurs recherches....
- Très bien, convoquez-le pour qu’on voie ce qu'il veut".
Je me rends rue de Grenelle où nous sommes reçus, Dausset
et moi, par le directeur des programmes qui nous demande combien il nous
nous faudrait. Je n'ai heureusement pas répondu sur l'instant,
car j'aurais fourni un chiffre (trop) modéré. Le directeur
a alors ajouté que le Ministre comptait consacrer
l'équivalent de 10 millions de francs à la construction
d'un institut de recherche.Moyennant quoi, grâce à la
sollicitude de monsieur Billères, je me suis retrouvé
responsable d'un formidable budget d'équipement. En fait, nous
avons compris que, la semaine suivante, le Ministre présentait
son budget à l’Assemblée nationale et qu’il craignait
quelques interpellations désagréables à la suite de
la publication des articles de L’Aurore.
Le Centre de recherches sur les
leucémies et les maladies du sang à l'hôpital
Saint-Louis
Comme entre le moment où un ministre prend sa décision et la
réalisation, il se passe beaucoup de temps, j'en ai
profité pour réfléchir à l'organisation de
notre futur institut. J'estimais que notre vocation était de lier
la recherche à la clinique, il fallait donc le bâtir
à proximité d'un hôpital et ne pas faire comme les
Américains qui installent des centres de recherche sur des campus
situés à cent kilomètres de la ville. L'idée
était la suivante, nous aurons trois sortes de personnes, des
fondamentalistes (biochimistes et biophysiciens), des cliniciens qui
passeraient tout leur temps auprès des malades puisque la
réforme Debré et sa trilogie allaient commencer à
être appliqué et des cliniciens chercheurs, le matin
auprès des malades et l'après-midi au laboratoire. Nous
avons heureusement bénéficié du soutien de
l'Assistance publique pour nommer des cliniciens et celui des organismes
de recherche, CNRS puis Inserm, pour payer les chercheurs. C'est ainsi
que nous avons construit à Saint-Louis un institut de quatre
étages (pas davantage car l'hôpital est classé
monument historique) qui abrite aujourd'hui plus de deux cents
personnes et où s’est pratiquement développée
toute l’hématologie moderne depuis quarante ans. L'idée
était d'instituer un fonctionnement en départements. Dans
le nouveau bâtiment inauguré en 1961, au
rez-de-chaussée nous avons installé les malades, au
premier Yves Najean avec la biophysique et le marquage isotopique
(Inserm U 204, cinétique des populations cellulaires en
hématologie), au second l'immunologie dans ses deux
variétés, moitié Jean Dausset (laboratoire
d’immunologie des leucémies, CNRS LA 47), moitié Maxime
Seligmann (structure et synthèse des immunoglobulines en
pathologie humaine, CNRS ERA 239), en haut les purs fondamentalistes, le
département de Michel Boiron avec ses souris et les travaux sur
la leucémie murine (travaux qui ont davantage apporté
à nos connaissances biologiques qu’au progrès
thérapeutique puisqu’on a découvert que l’oncologie murine
n’avait pas d’équivalent dans les leucémies humaines).

Cet ensemble de laboratoires a formé le Centre Hayem du nom de
Georges Hayem auteur du traité ‘Du sang et des altérations
anatomiques’ (Paris, 1889), la bible de l'hématologie naissante.
J’ai connu Georges Hayem sur ses 90 ans alors qu’il était encore
assez vert avec sa belle barbe blanche pour venir animer les
séances de la Société d’hématologie à
l’Hôtel-Dieu. Nous l’entendions nous dire : “mes enfants, j’ai
vu un cas comparable avant la guerre”, mais sans que nous sachions de
laquelle il s’agissait, la campagne de Crimée, la guerre
d’Italie, celle de 1870 ? Il était né au début des
années 1830 ! En tant que directeur du Centre, j’approchais de
la cinquantaine et je savais bien que je n’étais plus aussi
créatif qu'à 25 ans. En avançant dans la vie, on
acquiert l’expérience et la sagesse, mais on perd ses
capacités à innover. La plupart des grandes
découvertes sont faites à vingt ans en
mathématiques et entre trente et quarante ans en biologie. J’ai
donc décidé de me cantonner dans des fonctions
d’administration. J’ai pris l’habitude d’aller une après-midi
dans chaque laboratoire, ce que j’ai fait pendant des dizaines
d’années, pour régler des problèmes financiers ou
de carrières. J’avais réussi après une longue
bagarre avec l’administration de l'Assistance publique à obtenir
une cuisine et une salle à manger pour l'ensemble du personnel,
ceci afin de les obliger à se rencontrer. Mais je dois
reconnaître que l'organisation de la vie commune a tout de
même été quelque peu décevante, il y avait
une table de la coagulation, une table de la leucémie etc. mais
les gens ne se mélangeaient pas. De même, j'invitais tous
les mardis un collègue éminent, mais
non-hématologue, à venir faire un séminaire et nous
avons eu André Lwoff, Jacques Monod, des chercheurs
étrangers... Mais s'il y avait beaucoup d'enthousiasme au
début, bientôt les gens ne sont plus venus, sauf si on
parlait de leurs disciplines (ce qui était l'inverse de ce que
j'avais souhaité en les organisant). Malgré tout, ma
grande fierté est d’avoir fait découvrir la recherche
à de jeunes médecins de qualité, i.e. ceux de la
génération suivante qui ont fini par prendre le relais. En
réalité, je suis assez âgé pour avoir eu deux
successeurs à la direction du centre. Dans ma
génération, on prenait sa retraite universitaire à
70 ans et comme les années de guerre et de résistances s’y
ajoutaient, j’ai pris la mienne à 73 ans (en 1980). Michel Boiron
a été mon premier successeur pendant 7 ou 8 ans, puis il
a pris sa retraite à son tour et Laurent Degos lui a
succédé.
Après ma retraite universitaire, j’ai gardé une
consultation à l’hôpital pendant une douzaine
d’années. Je m'y rendais tous les mardis matin. J’étais
d'ailleurs assailli par mes anciens élèves qui me
demandaient conseil. Mais, vers 1993-94, j’ai compris que cela ne
marchait plus car il y avait eu tellement de changements et
d’évolution de la médecine que, n’étant plus
complètement au courant, j'estimais ne plus pouvoir faire de bon
travail. D’autant plus qu’on ne m’envoyait que les cas les plus
complexes ! J’ai alors décidé d’arrêter, même
si cette consultation hebdomadaire m’a un peu manqué.
Les progrès thérapeutiques
On sait qu'il y a quatre méthodes de traitement des maladies de
type cancéreux : 1/ la destruction, 2/ la correction, 3/ le
remplacement et 4/ l'action sur les causes. Historiquement tout a
commencé par les techniques de destruction dont font partie la
radiothérapie, la chirurgie et la chimiothérapie lourde
à laquelle on doit des progrès thérapeutiques
décisifs notamment grâce à l'usage de nouvelles
molécules : ACTH, cortisone, puis à partir du début
des années 1960, donorubicine, cytosine, arabinoside,
L-asparaginase,... qui ont permis d'obtenir des rémissions de
très longue durée pour certaines leucémies. Par
exemple, nous avons montré que la daunorubicine, moyennement
active sur les leucémies myéloblastiques, est très
active sur les leucémies à promyélocytes et peu
après l'installation de notre hôpital de jour à
l'hôpital Saint-Louis (Jacques Caen), nous avons pu observer la
première guérison (Myriam, 1969). Puis, sont apparues des
nouvelles pratiques thérapeutiques correctrices et non plus
destructrices. Le cancer de la prostate par exemple est
maîtrisé par les hormones féminines, de même
c'est l'usage de l'interféron qui modifie l'environnement de la
cellule cancéreuse. C'est ensuite ce qui a été fait
à Saint Louis par mes successeurs avec des toutes petites doses
de cito-cinéraminosyne (?), puis c'est la découverte
franco-chinoise des acides rétinoïques. On assiste alors
à une mutation profonde de la pathologie : de Virchow
jusqu'à Bessis, nous étions dans le domaine cellulaire,
désormais elle devient moléculaire. Dans le cas des
leucémies, cette évolution s'est opérée en
trois temps. Tout d'abord, un Américain devenu illustre à
cause du sida, Robert Gallo, montre qu'on peut faire mûrir les
cellules leucémiques grâce à l'acide
rétinoïque. Jusque-là, le dogme était que ces
cellules ne mûrissaient pas. Dans un deuxième temps,
l'acide trans-rétinoïque est découvert par
l'équipe du pr. Zhen-Yi Wang à l'université
médicale de Shanghai. Wang avait été
élève des jésuites à l’université
Aurore à Shanghai, il parle très bien français et
un jour je lui ai demandé : “quelles sont les raisons de votre
magnifique découverte ?”. Il m'a répondu : “il y a deux
raisons : premièrement je n’avais pas d’argent pour acheter les
médicaments occidentaux qui étaient très
coûteux et deuxièmement la philosophie chinoise enseigne
qu’il vaut mieux corriger que détruire". Enfin, dans un dernier
temps, mon ancien chef de clinique et interne à Saint-Louis, Laurent Degos, démontre que la rémission d'une
variété de leucémie est associée à
une translocation chromosomique qui s'exprime par la création
d'une protéine chimère par fusion de gènes
impliquant le récepteur de l'acide rétinoïque.
Georges
Mathé et les greffes de moëlle
La troisième voie de la thérapeutique consiste à
remplacer quant on le peut, l'organe défaillant. C'est la mise au
point du rein artificiel, les essais de coeurs artificiels, puis les
greffes de rein, de moelle, etc... Pour essayer de soigner nos petits
leucémiques, nous avons essayé la greffe de moelle. En
fait, elle a eu une genèse extrêmement compliquée.
Elle commence par deux découvertes américaines, l'une
montre que si l'on irradie tout le corps d'une souris, mais que l'on
protège son fémur (i.e. les cellules
hématopoïétiques), l'animal ne meurt pas. Une autre
montre que si l'on injecte de la moelle osseuse après irradiation
totale, la souris ne meurt pas non plus. On comprend alors que l'on peut
envisager de réaliser des greffes de moelle sous irradiation
afin de soigner des leucémies... Je lance donc Georges
Mathé, mon adjoint à l'époque, dans une
étude expérimentale. C'est alors que surgit l'affaire des
physiciens atomistes yougoslaves et que Mathé a l'occasion de
pratiquer la première greffe de moelle chez l'homme. Il y avait
eu un accident dans un laboratoire atomique à Vinca et quelques
techniciens yougoslaves avaient été gravement
irradiés. Devant la gravité de leur état, on les a
transportés à Paris, d'abord à Saint-Louis, mais
nous ne disposions d'aucun équipement pour mesurer les doses de
radiations qu'ils avaient subies, puis à l'Institut Curie
où l'on a fait appel à Mathé dont on connaissait
les travaux sur les greffes de moelle. Sur les six Yougoslaves, l'un
était très peu atteint, l'un est mort tout de suite, mais
les quatre autres ont été greffés avec de la moelle
et ils ont guéri. Certes, il y a encore une grande controverse
avec les Américains pour savoir s'ils ont été
sauvés par la greffe (non réalisée en HLA
compatible) ou s'ils doivent leur guérison au fait que le
traitement symptomatique dont ils ont bénéficié
(transfusions, antibiotiques etc.) leur a permis de passer la
période d'aplasie. Mais comment savoir si la greffe de moelle
réalisée par Mathé est responsable de ce beau
résultat ? La question reste en suspens. Pour ma part j'opterais
pour l'hypothèse de sa réussite : la violence de
l'irradiation subie par les techniciens yougoslaves, en tout cas
très supérieure à ce que nous faisons quand nous
irradions un malade a probablement permis de prendre à une greffe
réalisée sans compatibilité HLA.
À la suite de l'affaire des Yougoslaves, Mathé a donc
voulu développer cette technique à l'hôpital
Saint-Louis. Mais nous avons subi sept ou huit échecs,
c'est-à-dire que nous avons aggravé le sort de quelques
malheureux enfants leucémiques. On ne pouvait pas continuer ainsi
et je lui ai demandé d'arrêter. Mais il venait d'être
nommé professeur et il m'a quitté pour prendre la
direction d'un service à Villejuif. En fait, je n'ai jamais eu
d'élève aussi brillant que Georges Mathé. À
trente ans, il était admirable ! Mais, entêté comme
il est, 'stubborn' disent les Anglais, il ne voulait pas
m'écouter. Certes, il avait ouvert avec la greffe de moelle une
voie très intéressante, mais il a cependant commis une
grosse erreur qui était de s'inspirer de l'immunologie
bactérienne. En fait il espérait faire une vaccination
anti-cancéreuse, avec l'idée, certes intéressante,
d'utiliser les moyens de défense de l'individu, mais alors qu'il
reste toujours de nombreux phénomènes d'immunité
anti-cancéreuse que nous ne comprenons pas comme on l'a bien vu
avec l'interleukine par exemple.Récemment il y a eu
l'expérience d'un Israélien (Leo Sachs) qui prend des
cellules leucémiques pour les mettre dans un embryon et qui
cessent alors d'être leucémiques, ce qui est
extraordinaire ! Mais nous, nous avions eu une aventure inverse avec les
greffes de moelle, la rechute s'étant faite sur les cellules du
donneur, les cellules saines introduites dans l'organisme étaient
devenues leucémiques. Évidemment, tout cela confirme la
pertinence de la voie immunologique, mais au sens large dirais-je.
Jean Dausset et le
système HLA
On sait que grâce aux travaux de Jean Dausset, nous avons enfin
pu corréler la réussite de la greffe de moelle avec la
compatibilité du système immunologique HLA, la
découverte de ce système d'histocompatibilité qui
lui a valu le prix Nobel de 1980. Mais savez-vous comment s'est produit
sa découverte ? Pour gagner sa vie, Dausset était
médecin transfuseur au Centre nationale de transfusion sanguine
(CNTS) dirigée par monsieur Tzanck. Je signale qu'une grande
partie de la recherche française vient de là : Dausset,
Bessis, Soulier et beaucoup d'autres étaient médecins
transfuseurs. Un jour, Dausset observe une jeune femme qui fait une
hémorragie après un accouchement. Il transfuse, mais sa
patiente fait un choc (hémolytique) formidable, ce qui arrive
quand on s'est trompé de groupe. Il vérifie, 'ABO' et
'rhésus' coïncidaient. Pourtant, il y avait
incompatibilité et, là, c'est l'éclair de talent ou
le coup de génie comme vous voudrez. Dausset se demande s'il n'y
aurait pas un système d'histocompatibilité propre aux
globules blancs (leucocytes). Mais il m'avait dit qu'il voulait quitter
le CNTS pour venir avec moi construire le nouvel institut. Monsieur
Tzanck venait de mourir et cela ne lui disait pas de passer sous les
ordres de J.-P. Soulier qui prenait la succession, mais qui abandonnait
la recherche. C'est ainsi qu'il est venu s'installer à
Saint-Louis pour reprendre ces expériences qui devaient le
conduire à la description du système immunologie HLA.
Là, avec son collègue américain Rapoport, ils se
sont fait des greffes de peau en s'utilisant eux-mêmes comme
cobayes, cela jusqu'au jour où je leur ai dit d'arrêter.
Ils avaient des cicatrices sur tous les avant-bras. Dausset m'a alors
dit : "vous voulez ruiner les progrès de la recherche !".
En fait, la découverte du système HLA date du milieu des
années 1950 et si trente ans plus tard, on est entré dans
l'ère de la biologie moléculaire, cela montre comment,
à partir de la clinique, on peut aboutir à une
découverte fondamentale. Aujourd'hui Dausset et ses
collègues définissent tous les caractères
hématologiques par le génome et il a créé un
Institut du génome (le CEPH) à l'hôpital
Saint-Louis. Si le système HLA représente une
avancée fondamentale de l'immunologie, il a aussi des
conséquences très frappantes sur le plan philosophique.
Avec le HLA, six cents millions de combinaisons sont possibles, si vous
ajoutez ABO-Rhésus, cela fait des milliards de milliards.
D'où l’idée que, depuis qu’il y a des hommes et tant qu’il
y en aura, il n’y en aura jamais deux de semblables (exception faite des
jumeaux vrais bien entendu).
Cette découverte lui a valu le prix Nobel. Au vrai, j’avais
proposé sept fois sa et c'est la septième qui a
été la bonne. Vous savez que c'est le second prix
décerné à des Français en médecine
depuis 1945. Mais reconnaissons que ce petit nombre de
récompenses est aussi de notre faute. Le Nobel des trois
pasteuriens en 1965 leur a été décerné parce
qu'ils furent les premiers à comprendre qu'il fallait publier en
anglais. Jacques Monod dont la mère était
américaine avait une excellente connaissance de cette langue. En
matières de greffes et en particulier pour le rein, alors
qu'Hamburger avait joué le rôle le plus important et parce
qu'il n'avait jamais pris l'habitude de publier en anglais, il s'est
retrouvé scandaleusement évincé du prix
de 1990 (J. E. Murray et E. D. Thomas pour leurs travaux sur la
transplantation de cellules et d'organes dans le traitement des maladies
humaines). Certes, il ne faut jamais protester dans ces cas-là,
mais si l'attribution du Nobel avait été équitable,
on aurait pu le décerner à deux équipes
françaises (encore que, comme nous à Saint-Louis,
l'américain Donald Thomas ait fait de remarquables travaux sur
la moelle osseuse). En fait, la recette pour avoir un prix Nobel en
science est d'appartenir à un lobby américain. Quant
à celui de littérature, si vous voulez l'avoir, il vaut
mieux être Congolais ou originaire des îles Fidji puisque
le comité Nobel adore le décerner à quelqu'un qui
n'appartient pas aux cercles habituels.
Agir sur les causes de la maladie
Le quatrième chapitre de la thérapeutique, c'est l'action
sur les causes de la maladie. En réalité, il s'agit d'une
pratique qui remonte à Pasteur et à la vaccination. Mais
la médecine a fait une grosse erreur en adoptant une optique
exclusivement pastorienne, à savoir, une cause provoque une
maladie, un bacille pour la tuberculose, un tréponème pour
la syphilis, etc. Nous savons désormais que ce constat est vrai
dans le cas des maladies infectieuses, mais qu'il est faux pour le
cancer, pour les maladies du coeur dont les causes sont multiples. Si
vous prenez l'exemple de la maladie de Burkitt (un cancer de la
mâchoire) qui sévit en Afrique, à son origine il y a
un virus plus le parasite du paludisme, plus une anomalie des
chromosomes, plus la pauvreté. Lorsque le gouvernement de
Tanzanie a décidé de lutter contre le paludisme et a
élevé le niveau économique du pays, il a
supprimé deux des quatre facteurs et la maladie a fini par
disparaître. Dans le même ordre d'idée, je me
souviens d'avoir été très frappé lors d'une
mission à Hiroshima par le fait que, globalement, s'il y avait
dans cette ville sept fois plus de leucémies qu'à Tokyo,
beaucoup d'habitants d'Hiroshima situés à faible distance
de l'explosion n'avaient pas eu de leucémie. Donc, même un
événement aussi formidable que la bombe atomique n'avait
pas suffi à provoquer la maladie de manière
systématique. Avec certains confrères, nous avions
supputé soit le rôle d'une prédisposition
génétique, soit d'un virus. Voilà qui va sans aucun
doute guider toute la médecine de l'avenir et c'est là une
autre conséquence de la découverte du système HLA.
On sait par exemple aujourd'hui que, si vous appartenez à tel
sous-groupe, vous avez tant de fois plus de risque d'avoir du
diabète que la normale. La médecine du XXIème
siècle va donc devenir une médecine de prédiction
(et non pas 'prédictive' comme on a malheureusement tendance
à la répéter aujourd'hui car ce mot n'existe pas
dans la langue française) avec de très bon
côté, c'est-à-dire la possibilité d'informer
les gens donc de prévenir certaines maladies, voire de
réduire les dépenses de santé, mais avec d'autres
aspects moins favorables, comme la possibilité d'une
discrimination par les compagnies d'assurances. On peut d'ailleurs
s'interroger sur l'état d'esprit du garçon ou de la fille
de quatorze ans à qui l'on prédira un risque de
diabète ou de cancer mammaire. Il n'est donc pas évident
que tout ceci soit bien accepté. Comment se passeront les
mariages bourgeois du futur lorsque la future belle-famille apprendra
que le conjoint présente tel ou tel risque ?
Les années soixante voient un
certain nombre de réformes concernant l'enseignement ou la
recherche médicale : la réforme Debré, la
création de la DGRST, de l'Inserm....
La réforme Debré du plein temps hospitalier
(création des C.H.U. en 1958) a joué un rôle
très important pour l'organisation de l'enseignement et dans
celui de l'hôpital, non pas pour ma génération qui
n'en a pas bénéficié, mais pour la suivante.
Avant-guerre, l'un de mes patrons d'internat, dont je tairai le nom,
n'était à l'hôpital que de 11 h. à 11 h. 20
car les chefs de service n'étaient pas rétribués,
mais le fait d'être 'Médecin des Hôpitaux de Paris'
permettait d'avoir une fructueuse clientèle extérieure.
Même un homme aussi éminent que le professeur Robert
Debré ne restait à l'hôpital que de dix heures et
demie le matin à une heure de l'après-midi.
Si la réforme a été un élément
essentiel de modernisation de l'hôpital, j'ajouterais qu'elle a
aussi présenté un certain nombre d'inconvénients.
Ainsi, elle n'a rien prévu pour le garçon qui sort de
l'internat ou du clinicat et qui n'est pas nommé professeur. On
sait qu'il n'y en a qu'un sur trente ou quarante qui sera nommé
agrégé et l'on n'a pas créé
l'équivalent du poste de maître-assistant, comme il en
existe à la faculté des sciences par exemple. Une des
solutions, à mon avis, aurait été que les internes
aient eu la priorité absolue pour être nommé
médecin des hôpitaux dans des hôpitaux de
deuxième catégorie (dans les villes de provinces). Je
l'avais proposé à monsieur Debré, mais il y a eu
obstruction des pouvoirs locaux. La réforme a donc
été assez mal acceptée par les chirurgiens, comme
par certains enseignants. Ainsi le professeur Mollaret a
été l'un des principaux adversaires de Debré, un
chercheur de très grande qualité, mais qui
n’exerçait pratiquement pas la médecine, n’aurait jamais
eu l’idée d’aller voir un malade à l’extérieur de
l'hôpital. Deuxièmement la réforme a eu tout
à fait tort de créer un secteur privé dans les
hôpitaux. Debré l'avait fait pour allécher ses
collègues, mais je trouve tout à fait immoral que dans le
même hôpital il y ait une différence de soins entre
les riches et les pauvres. Il y aurait bien eu une autre solution, mais
elle n'a rencontré aucun succès. Mon ami Waldenström
(celui de la maladie du même nom) me disait qu'en Suède,
les hospitaliers sont dans leur service jusqu'à 17 heures,
après ils rentrent chez eux. Les uns peuvent ainsi écrire
leur mémoire, les autres recevoir leur clientèle
privée. Cette disposition a le grand avantage de maintenir le
contact de ces professeurs avec la médecine de ville. En effet,
l'un des inconvénients de la réforme Debré fut de
couper le praticien des familles. Personnellement, comme j’étais
intéressé à pénétrer dans l’univers
médical des familles - pour moi soigner une famille
représentait le noble côté balzacien de la
médecine -, voilà l'une des raisons pour lesquelles je ne
suis pas entré dans le nouveau système bien que, tout au
long de ma carrière, je fus présent à
l’hôpital de 8h à 14h.
Vous avez discuté de sa
réforme avec Robert Debré ?
Monsieur Debré était un personnage remarquable, un homme
pour lequel j'ai le plus grand respect, mais il était
très entier et il ne demandait conseil à personne. Bien
entendu, j’ai eu de nombreuses conversations avec lui à
l'époque, notamment sur l’intérêt de
développer la recherche à l’hôpital puisque sa
maison de Touraine (les Madères) était à dix
kilomètres de l’endroit où habitaient mes grands-parents.
Donc nous étions voisin de campagne et il aimait bien me demander
d'aller le voir pour discuter, mais cela ne veut pas dire qu’il tenait
compte de mes avis. Un jour, il m'appelle, il avait alors environ
quatre-vingt quinze ans : "j'ai accepté d'écrire trois
livres, par lequel me conseillez-vous de commencer ?", il en a
écrit deux sur les trois ('Souvenirs de Péguy' et un autre
sur la femme et l'enfant), mais pas celui sur la recherche
médicale comme je le lui avais suggéré. En
réalité Robert Debré se comportait exactement comme
les ministres qui me consultaient et qui tiennent rarement compte de ce
qu'on leur dit ! Enfin, on imagine comment arriver à
soixante-seize ans et voir brusquement son fils (Michel) devenir Premier
ministre du général De Gaulle, donc avoir tous les
pouvoirs, cela était prodigieux ! D'autant qu'il n'y avait plus de
Parlement, des ordonnances suffisait pour faire aboutir la
réforme. Il a alors rajeuni de dix ans !
Lors de la création de la
Délégation générale à la recherche
scientifique et technique, vous fûtes l'un des douze sages
nommés au Comité consultatif de la recherche (CCRST)
En fait, je ne sais pas trop comment il s'est fait que je sois
nommé au Comité des sages. Je présume que c'est le
fait des bonnes relations que j'avais eu avec deux ou trois ministres.
Ainsi, je connaissais un peu André Malraux qui s'occupait de la
recherche à l'époque et vous souvenez que le
général De Gaulle ne jurait que par son ministre de la
Culture. J'ajoute que Malraux qui consultait assez souvent Hamburger
avait très bien vu l'importance de la recherche médicale.
D'autre part, il y avait une règle d'âge pour constituer le
Comité des sages : aucun membre de l'Académie des Sciences
ne pouvait y être nommé et je vous rappelle que son
premier président, le physicien Pierre Aigrain, n'avait pas
quarante ans à l'époque.
Le Comité et la DGRST n'ont pas peu contribué à
réorienter les crédits publics vers la recherche
biologique et médicale. Depuis le début du
(vingtième) siècle, la physique avait eu le rôle
prééminent. Au cours de la décennie
précédente, les crédits alloués par le CNRS
entre la physique d'un côté et la médecine de
l'autre étaient sans commune mesure, mais il est vrai que les
machines nécessaires aux physiciens coûtaient des fortunes.
Cependant, certains d'entre eux ont perçu l'extraordinaire
expansion de la biologie et de la médecine. Maurice Ponte, par
exemple, qui a longtemps présidé le Comité nous a
énormément aidé.
Vous aviez aussi le soutien de
certains hommes politiques...
En septembre 1958, le Comité des Sages a été
reçu par le général De Gaulle (il était
encore président du Conseil). Ensuite, quand le
Général a été élu président de
la République, il nous recevait tous les douze chaque
année à l'Elysé pour nous demander ce qu'il y avait
de nouveau. J'avais vraiment l'impression de repasser mon bachot ! Plus
on était jeune, plus le Général nous donnait du
"mon cher maître"... Avec les années, j'ai compris qu'il y
avait deux sortes d'hommes d'Etat, ceux qui se projettent dans l'avenir
et ceux qui décident au jour le jour. Excepté Malraux qui
n'était d'ailleurs pas un politicien, je n'ai rencontré
que deux vrais hommes d'Etat, le général De Gaulle et
Pierre Mendès-France. Tous les autres se limitaient à la
perspective du budget annuel, même un homme aussi éminent
que Georges Pompidou que j'ai bien connu parce que je l'ai
soigné. Quand il est tombé malade, il n'en parlait pas
parce qu'à la campagne, en France, il était
déshonorant d'être malade. Il m'a dit un jour : "je trouve
ça très bien qu'il y ait en France quatre ou cinq grands
instituts de recherche, comme le vôtre, celui de Hamburger. Mais
cela suffit. Le reste c'est les médecins de campagne...". Quant
à Valéry Giscard-d'Estaing, je me souviens que le ministre
des Finances (Antoine Pinay) envoyait au Comité des sages un
charmant jeune homme, sous-secrétaire d'Etat aux Finances, lequel
nous disait : “le Ministre ne m'a pas donné son accord, je ne
peux rien faire”. Déclaration extraordinaire ! Je vois encore
Latarjet dont le visage s'allongeait. Mais il se trouve que
j'étais ami d'enfance de Michel Debré. Après
quelques réunions de ce style, mes collègues ont fini par
me demander d'aller voir le premier Ministre, ce que j'ai fait et nous
avons obtenu satisfaction. Mais il y a un autre point à souligner
concernant les relations entre les hommes politiques et la
médecine. Le fait qu'un l'un d'eux ait un parent malade peut
profondément modifier son rapport à la recherche
médicale. Ainsi la création du Centre international de la
recherche sur le cancer (C.I.R.C.) à Lyon est due à
l'influence d'un des proches du général de Gaulle atteint
d'un cancer.
En matière d'organisation de la
recherche médicale, le fait majeur est la transformation de
l'Institut national d'hygiène en Inserm, comment cela s’est–il
opéré ?
L’INH dirigé par monsieur Bugnard avait bien aidé la
recherche médicale en des temps particulièrement
difficiles. Au lendemain de la guerre, alors qu'il était
professeur de biophysique à Toulouse, Robert Debré l'a
convié à venir à Paris pour prendre la direction de
l'INH. Malgré ses maigres budgets, il a réussi à
envoyer des jeunes chercheurs aux Etats-Unis, et à les installer
à leur retour. Il a même tenté de faire revenir en
France André Cournand, un ancien interne de Debré,
installé à New York qui a obtenu le prix Nobel (1956) pour
ses travaux en cardiologie (Debré a tenté d'obtenir pour
Cournand une chaire Collège de France que celui-ci aurait cent
fois méritée, mais il y a eu de petites intrigues, comme
plus tard pour Roger Guillemin, un autre Nobel, auquel Robert Courrier
refusait les moyens de travailler...). Il demeure que si la recherche
doit beaucoup à l'INH et à son directeur, en
matière de gestion budgétaire, Louis Bugnard était
assez ...éparpillé. Il saupoudrait ses maigres
crédits entre les demandeurs en fonction de certaines sympathies.
Je me souviens d'une conversation avec lui : "...en somme lui
disais-je, vous donnez un franc à chaque Français, deux
francs s'il est de Toulouse et quatre s'il est au Parti
socialiste !..." Il avait éclaté de rire. En 1958,
lorsque les crédits de la recherche médicale ont
brusquement augmenté et que je suis allé lui annoncer la
bonne nouvelle, sa réaction m’a surpris : "mais que vais-je faire
de tout cet argent !?". Bugnard était quelqu'un qui avait compris
l'importance de la recherche ; c’était un homme fort courageux
qui malgré une très grave maladie a tenu le coup
longtemps, mais sa manière de gérer l’INH est l'une des
raisons qui ont poussé à la
création de l'Inserm. Bien entendu il y en a d'autres. Ainsi,
Georges Mathé a eu un rôle capital dans cette
transformation, mais que, curieusement, le ministre de la Santé
de l'époque, Raymond Marcellin, n'a jamais reconnu. En
réalité, ni Marcellin, ni Mathé
n'appréciaient Bugnard et l'une des raisons du passage de l’INH
à l’Inserm est un problème de personnes. La
création de cet institut résulte d'une décision
ministérielle, largement faite en dehors de nous, sous la
responsabilité du quatuor Aujaleu, Bugnard, Marcellin,
Mathé.
Ne peut-on dire que l'Inserm a
contribué à démédicaliser la recherche
médicale ?
Probablement et j’ajouterais que c'est regrettable. Je conseillais
à mes collaborateurs, médecins des hôpitaux, parfois
même agrégés, d'abandonner pour quelques
années les responsabilités de leur salle, voire leurs
charges d'enseignants, pour se consacrer uniquement à la
recherche pendant deux ans. Le système imaginé par Robert
Debré, avec ses trois fonctions - soins-enseignement recherche -
permettait cette souplesse. J'ai donc déploré que l'Inserm
réalise ce que l'on a appelé la fonctionnarisation de la
recherche. Je vois encore le jour de la création du Comité
d'éthique en présence du Premier ministre, Laurent Fabius
et de Philippe Lazar, alors que nous attendions le président
Mitterrand (contrairement au général De Gaulle, il
était toujours un peu en retard). Les décrets de 1984
venaient de passer et Laurent Fabius me demande : "Vous êtes
content de cette réforme monsieur le professeur ?
- Non monsieur le Ministre. On peut certes fonctionnariser les gens
dans le secteur de la santé ou de l'éducation, mais pour
d'autres fonctions que celles de la recherche".
En réalité, on ne compte pratiquement aucune
découverte faite par des chercheurs professionnels. Presque
toutes les grandes avancées de la recherche sont le fait
d'universitaires. En outre, très peu de découvertes sont
faites après quarante ans. Ceci pose d'ailleurs un
problème en biologie où la durée de la formation
est très long ce qui laisse une courte période pour faire
de la recherche. Combien de fois dans les commissions du CNRS où
je siégeais et où se présentait le cas d'un
chargé de recherche de cinquante-huit ans qui voulait une
promotion, n'entendais-je pas l'argument ‘n'a pas
démérité’. En matière de recherche ne
faut-il pas, au contraire ‘mériter’ ? La vraie difficulté
pour un directeur d'institut réside dans le fait que tout bon
chercheur est un psychopathe. Ce n'est jamais un le 'bon petit' qui fait
une découverte fondamentale, c'est celui qui se met à
part, celui qui est diffèrent, l'anticonformiste. C'est aussi
vrai pour le chercheur que pour l'écrivain ou l'artiste. Quand
vous êtes directeur d'un institut de recherche qui compte environ
deux cents chercheurs et techniciens, comme je l'ai été
pendant plusieurs années, vous assistez ainsi aux
désordres les plus divers. Je pense par exemple à un
chercheur de première grandeur qui avait trente-trois ans et qui
vient un jour me trouver à Saint-Louis pour me dire qu'il avait
de graves problèmes. Je le reçois chez moi le surlendemain
et il m'annonce qu'il est au bord du suicide : il avait
été abandonné en même temps par sa femme et
par ses deux maîtresses. C'était assez risible, mais j'ai
dû jouer mon rôle de patron. Je lui ai fait une
séance de psychothérapie qui a eu deux heureuses
conséquences : la première que dix-huit mois plus tard il
faisait une magnifique découverte, la seconde qu'il trouvait une
nouvelle épouse.
Faut-il laisser la recherche libre ou
la programmer ?
Il arrive que des programmes de recherche aboutissent à des
résultats, mais pas toujours là où on les attend ni
surtout dans les délais fixés. J'en prendrais pour exemple
le programme Cancer lancé par le Président Nixon dans les
années 1970. Nixon avait réuni d'éminents
cancérologues américains pour leur demande s'il pouvait y
avoir avait une relation entre l'argent investi dans la recherche et la
découverte de nouvelles thérapeutiques. Ces messieurs lui
ont répondu par l'affirmative. Très bien, combien vous
faut-il ? Les médecins ont avancé un chiffre formidable,
les Etats-Unis traversaient une période de grande
prospérité. Combien de temps faut-il pour réaliser
une avancée décisive ? Dix ans ont répondu les
cancérologues. Malheureusement, passé ce délai,
aucune découverte n'a été faite et ils
étaient très ennuyés. A l'issue du programme
cancer, ils ont organisé une réunion à New York
à laquelle ils ont demandé à quelques
Européens, dont j'étais, de participer. Ce fut très
pénible. Mais, quelques mois plus tard, voilà qu'est
publiée la première annonce des travaux sur les
oncogènes. Cette percée en cancérologie avait pris
dix ans et six mois ! En fait, il est impossible de circonscrire un
programme de recherche dans le temps.
Les questions d’éthique
médicale
Les questions d'éthique médicale constituent un
phénomène très intéressant. Dans le
passé, le concept de morale avait un sens très fort,
notamment en médecine, mais il a peu à peu disparu du fait
du progrès médical. Les premiers comités
d’éthique sont née dans les pays scandinaves avec les
problèmes nouveaux posés par les progrès de la
médecine, je me souviens notamment d’une conférence
à Stockholm en 1951-52 à laquelle j'avais
participé. Par la suite, des comités d’éthique
localisés sont nés un peu partout en France puis lorsqu'il
est devenu directeur de l'Inserm, Philippe Lazar a
été le premier à généraliser ce type
de réflexion. À l'époque, je passais 3 heures
toutes les semaines avec lui et c'est dans son bureau qu’est né
le Comité d’éthique.

C'est alors que j’ai découvert un champ de débats
passionnants entre les médecins biologistes du Comité et
l’autre moitié de ses membres qui ne l’étaient pas. Quand
des non-médecins ont découvert que pour essayer un nouveau
médicament nous procédions par tirage au sort, cela a
déclanché un véritable scandale. J’ai
expliqué que c’était la seule méthode viable et
s'il est vrai que ce procédé pouvait paraître
choquant, notamment aux infirmières, cela nous a permis de
progresser. Les plus récents progrès de la recherche sont
venus de ces essais. De même, nous avons eu de nombreuses
discussions autour du nouveau concept de consentement
éclairé. Vous connaissez la loi de décembre 1988
qui porte le nom du sénateur Huriet. Cette loi exige que les
médecins disent toute la vérité au patient (ou
à ses parents) et tout ce que on va lui faire. Bien entendu, je
suis tout à fait opposé au mensonge, mais j'estime qu'il
faut annoncer les choses progressivement, i.e. amener les parents de nos
petits malades aussi bien que des patients à concevoir la
vérité. Un jour ou l'autre il faudra retravailler cette
loi qui comporte de très bons côtés, mais d'autres
assez discutables. Ce que le législateur appelle le consentement
éclairé est en fait une notion bien confuse. Comme je l'ai
dit à monsieur Huriet, un homme très estimable, si vous
avez devant vous deux garçon de vingt ans dont l'un a du
diabète, l'autre une leucémie, vous obtiendrez le
consentement du premier sans difficulté puisqu'on peut le
soigner, en revanche dans le cas d'une maladie mortelle, devra t-on
annoncer sa mort au patient dans les quatre prochains mois ? De plus, il
y a des gens qui ne veulent pas savoir la vérité. J'ai
raconté dans l'un de mes livres l'histoire de cette dame
très gentille, mère d'un petit leucémique, qui m'a
remercié de l'avoir rassuré alors que je venais de lui
expliquer que son fils était perdu.
J'ai donc présidé le comité d'éthique
pendant dix ans, c'est-à-dire beaucoup trop longtemps ! J’ai
essayé plusieurs fois de m'en décharger, mais les
ministres avaient d'autres préoccupations que de me trouver un
successeur. Je pense qu’il ne faut pas rester plus de cinq ans à
ce poste. La biologie et la médecine évoluent tellement
vite que si vous n’êtes plus dans le coup, cela crée des
risques de dysfonctionnement.
De plus, on s'aperçoit que plus la médecine progresse,
moins les gens reconnaissent les progrès réalisés
(à part quelques rares cas, il n’y a plus de mortalité
infantile par maladie alors que j’ai connu l'époque où un
nombre considérable d’enfants mourraient de la diphtérie,
de la typhoïde ou de la rougeole). Enfin, le grand
événement de notre temps est la prolongation-statistique
de la durée de la vie humaine. Dans le théâtre de
Molière, un homme de trente ans est vieux et lorsque
j’étais enfant, un homme de soixante ans était un
vieillard. L’une des grandes inégalités de la vie moderne
est donc liée au vieillissement de la population. Aujourd'hui, le
problème est que si, entre 65 et 90 ans, certaines personnes
comme monsieur Debré restent extraordinaires, d’autres se
trouvent sérieusement diminuées. Notre
société va donc devoir décider ce qu'il faudra
faire dans ces cas là.