Infodoc.Inserm
Xème anniversaire de l’Inserm
Aberrations chromosomiques et troubles du développement 1964 - 1974
André Boué
En
1965, suite à la mise en évidence, au cours des cinq années
précédentes, d’anomalies chromosomiques responsables de la naissance
d’enfants malformés, on a été amené à penser que ces anomalies devaient
être à l’origine de troubles plus importants du développement,
empêchant la venue à terme. Les recherches de ces dix dernières années
ont permis de démontrer l’importance de ces accidents. Dans
un premier temps, il a été montré que des anomalies chromosomiques
étaient responsables de 60% des avortements spontanés. Il s’agit
essentiellement d’anomalies du nombre des chromosomes, résultant soit
d’erreurs dans la répartition des chromosomes au cours des divisions de
la gamétogenèse, mâle ou femelle, conduisant à des monosomies ou à des
trisomies, soit d’erreurs au moment de la fécondation, l’un des parents
donnant deux jeux de chromosomes au lieu d’un, conduisant à des
triploïdies. Ce sont donc des accidents survenant alors que les parents
sont normaux et dont le pronostic est en général excellent. A
partir de l’analyse des résultats des recherches sur les avortements,
on a pu déduire les anomalies numériques responsables des arrêts des
tous premiers stades de l’embryogenèse, la grossesse restant ignorée de
la mère, et évaluer ainsi qu’une conception sur deux environ conduisait
à un oeuf anormal qui, dans 99% des cas, ne va pas jusqu’au terme. A
côté de ces anomalies numériques, accidents de la répartition des
chromosomes, il existe des anomalies de la structure des chromosomes
qui peuvent être également responsables de la formation d’œufs anormaux
éliminés très précocement. L’application des nouvelles techniques
d’identification des chromosomes, mises au point depuis 1971, a permis
de mieux aborder ce domaine et d’en mesurer l’importance. Lorsqu’un des
géniteurs est porteur d’une telle anomalie de la structure, chez lui
équilibrée, on constate alors une succession d’échecs de la
reproduction (enfants malformés , avortements précoces, etc), pouvant
également se traduire par une stérilité apparente résultant de
fécondations qui évoluent vers des arrêts très précoces du
développement qui passent inaperçues. Les premiers résultats de ces
recherches montrent l’importance de ces anomalies quand elles sont
portées par le mari chez qui elles se traduisent alors par des troubles
quantitatifs et qualitatifs de la spermatogenèseDe tous ces
travaux, il ressort que les anomalies chromosomiques représentent une
des causes les plus importantes des échecs de la reproduction.
Colloque du XXème anniversaire de l’Inserm
« Recherche médicale, santé société »
Sorbonne, 27 et 28 octobre 1984
Diagnostic prénatal : nouvelles perspectives
André Boué
Depuis
environ les années 1950, les progrès de la médecine et, en particulier,
de la lutte contre les maladies infectieuses, grâce aux vaccinations et
aux antibiotiques, ont fait qu'un enfant né sain a pratiquement, en
dehors des accidents, peu de risques vitaux. Les progrès de la
périnatalogie et de la néonatalogie ont réduit de façon spectaculaire
et la mortalité périnatale et la morbidité néonatale. Ces progrès dans
la prévention et les soins ont profité non seulement aux enfants sains
mais aussi aux enfants nés porteurs d'un handicap congénital. Parfois
ces progrès ont été aussi thérapeutiques ; c'est le cas des
malformations cardiaques qui peuvent être traitées par des
interventions chirurgicales. Malheureusement, le plus grand nombre des
handicaps congénitaux, les maladies chromosomiques et les maladies
métaboliques, sont au-dessus de toute ressource thérapeutique et les
soins les plus élaborés, les plus dévoués, permettent seulement un
allongement de la durée de la vie, sans toujours une amélioration nette
de la qualité de cette vie et avec inexorablement une issue fatale
prématurée.
La « qualité » de l'enfant à naître est pour les
parents une juste préoccupation. Cette «qualité» est devenue une
exigence, du fait de la généralisation du contrôle quantitatif de la
descendance et de la planification de la naissance de l'enfant. Les
couples veulent ainsi mettre au monde des enfants sans malfaçon car ils
redoutent le poids affectif et économique représenté par la présence
d'un enfant handicapé. En fait, les recherches des vingt dernières
années ont montré que ces malformations que nous décelons à la
naissance ne représentent qu'une toute petite partie de ce qu'on peut
appeler les erreurs de la reproduction. En effet, la transmission du
capital génétique des parents aux enfants est un mécanisme qui comporte
un nombre invraisemblable d'erreurs ; celles-ci sont le prix à payer
pour la réussite de ce bricolage, cher à François Jacob, et pour le
maintien de notre individualité. Ces erreurs sont extraordinairement
courantes, puisqu'on estime qu'entre la moitié et les deux tiers des
fécondations comportent des erreurs de la programmation, soit dans le
nombre de chromosomes, soit dans la structure des gènes. La plus grande
partie de ces erreurs s'élimine très rapidement au cours du
développement embryonnaire, car une mauvaise programmation entraîne un
arrêt précoce du développement ; la plupart s'élimine dès les premiers
jours et la conception restera absolument méconnue de la femme. On sait
que, entre le 8e et le 15e jour après la fécondation, un tiers des
conceptions se termine. Dans d'autres cas, le développement
embryonnaire est plus important et l'arrêt sera responsable d'un
avortement spontané. En fait, une minorité de conceptions présentant un
défaut va à terme et rend compte de la naissance d'enfants porteurs de
malformations.
La connaissance de toutes ces erreurs, erreurs
chromosomiques, erreurs biochimiques, erreurs au niveau du gène, a été
le résultat des recherches, en particulier, de ces vingt dernières
années. Ces dix dernières années, des techniques permettant le
diagnostic in utero de nombreuses anomalies foetales se sont
développées; elles sont extrêmement variées et en perpétuel progrès,
allant des analyses de biologie moléculaire pour déceler les anomalies
d'un gène à partir de l'ADN extrait de quelques cellules d'une
villosité choriale prélevée à dix semaines de grossesse, jusqu’au
raffinement des appareils d'échographie qui permettent de visualiser
les détails de la morphologie externe et interne du foetus in utero, en
passant par tous les diagnostics réalisés grâce à l'amniocentèse, qui
permet de procéder à des analyses chromosomiques et biochimiques.
Cependant,
ces progrès fabuleux posent plusieurs questions. Celle d'abord de leur
application dans le cadre d'une politique de santé publique et celle
des limites entre ce que Jean Dausset appelle l'acceptable et
l'inacceptable tant au niveau de l'individu que de la société. De
telles possibilités soulèvent la grave question de la définition de la
normalité, concept éminemment variable dans le temps comme dans
l'espace.
