En cas d'usage de ces textes en vue de citations,
merci de bien vouloir mentionner leur source (site histrecmed), ses auteurs et leurs dates de réalisation
| Entretien avec Jean Dausset
(Le texte de ces entretiens réalisés le 20 mai 1994 (J.F. Picard, W.H. Schneider) et le 22 août 2001 (S. Mouchet, J-F Picard) a été revu et amendé par le pr. Dausset) |
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![]() DR |
L'internat
pendant la guerre
En
1939, je terminais mes études de médecine à Paris.
Pendant la drôle de guerre, j'ai été affecté
comme médecin auxiliaire à Rennes, puis à Autun que
j'ai dû évacuer sur ma moto en juin 1940. Notre
unité devait se replier dans les Alpes, mais on savait que les
Allemands allaient descendre la vallée du Rhône et, avec un
copain, on a bifurqué vers Toulouse (ma ville natale) où
l'exode avait rassemblé tout le corps médical
français. Là on a essayé de se faire affecter en
Afrique du nord. J'ai dû m'embarquer vers le mois d'août
1940 à Port-Vendres et je me suis retrouvé affecté
à Tlemcen (Algérie) où j'ai finalement
été démobilisé. Je suis alors revenu
à Paris pour passer l'internat ; j'avais été
collé comme tout le monde au premier concours et je l'ai
réussi en 1941.
Une
ambulance au Maroc
C'est
en passant l'internat que j'avais vu dans une salle de garde une petite
annonce de la comtesse de Luart, une personne qui recrutait des
médecins pour ses ambulances. Je suis donc allé voir
celle-ci. Elle habitait Paris, rue de la Faisanderie, et l'on
était introduit par un larbin en tenue. C'était une femme
d'origine circassienne (née Hakondokoff), une superbe blonde qui
avait fait du cinéma aux États-Unis et qui avait
épousé noble français. Elle recherchait des
volontaires pour partir au Maroc où elle avait
équipé des ambulances grâce aux Américains.
La première chose qu'elle m'a demandée était si je
ne voyais pas d'inconvénient à être commandé
par une femme. J'ai répondu non et elle m'a engagé dans
son aventure marocaine. Je connaissais déjà ce pays que
j'avais parcouru à moto en 1939. Il m'avait d'ailleurs tellement
séduit que j'avais failli m'installer à Agadir. Quant
à l'ambulance, ce choix relève de ce qu'on pourrait
appeler ma spécialité puisque, durant mes études
médicales, je m'intéressais à l'hématologie.
J'avais fait mon externat comme assistant chez Maurice Lamy et j'avais
travaillé dans son laboratoire. Bref, en 1942, me voici donc au
Maroc où la comtesse gardait "...sa matériel au repos"
(elle ne parlait pas très bien le français). Il s'agissait
d'une dizaine de grosses ambulances, très bien
équipées en matériel chirurgical. Nous disposions
aussi d'uniformes (non militaires) et pour les soirées de boubous
de soie blanche avec l'écusson de la Comtesse sur la poitrine. En
novembre 1942, les Américains débarquent et les ambulances
s'engagent dans l'Armée. La bataille la plus dure avait lieu en
Tunisie où se trouvaient les Allemands, mais la Comtesse ne
voulait pas y engager ses ambulances. On a donc quitté le Maroc
pour la Tunisie, mais seulement début 1943. La traversée
de l'Afrique du Nord a d'ailleurs été difficile sous des
pluies diluviennes. Arrivé en Tunisie, on a vu arriver la colonne
Leclerc qui venait de Libye, les tanks peints en jaune, les types
surexcités qui venaient de faire des kilomètres de
victoire, le Fezzan, Bir Hakeim. Avec les copains, on se disait que
c'était avec eux qu'il fallait aller, moins par esprit belliqueux
que par besoin d'action. En fait, il y avait une forte rivalité
entre les armées Leclerc et Giraud. Je me souviens d'une
cérémonie militaire avec la musique de Giraud d'un
côté couvrant le discours d'un sergent recruteur Leclerc de
l'autre. Ensuite, elles ont fusionné.
Médecin
réanimateur aux armées
J'étais
donc devenu médecin réanimateur aux Armées. C'est
notre ambulance qui, parait-il, a introduit le mot réanimation
dans le service de santé des Armées, une traduction de
l'anglais ressuscitation. Il faut dire que la chirurgie de guerre
est quelque chose d'affreux. Vous avez des ambulances qui arrivent
pleines de blessés, le sang qui coule... On sort des morts et des
blessés en vrac pour les trier. C'étaient mes premiers
blessés, Allemands, Italiens, Arabes, etc. On les étalait
dans la tente et mon rôle était de choisir les premiers
à faire passer en salle d'opération. Croyez-le, c'est dur.
Le critère était évidemment les chances de survie
du blessé. Cela pouvait être un officier allemand avant un
tirailleur marocain de chez nous. C'est cela le serment d'Hippocrate.
Pour la collecte du sang, j'allais dans un camp de prisonniers italiens
à côté et je proposais une boule de pain à
des volontaires qui venaient avec moi et je les mettais à
côté du blessé pour transfuser celui-ci avec
l'appareil de Tzanck (transfusion bras à bras). On ne se
préoccupait guère des hépatites ou du reste, mais
on tenait naturellement compte du groupage ABO (facteur d'agglutination
des globules rouges). Curieusement, les blessés allemands
refusaient le sang des Italiens, ils préféraient qu'on les
laisse mourir, je me souviens au moins de deux cas de ce genre. Mais je
recevais aussi du sang du Centre de transfusion d'Alger dirigé
par le Dr. Benhamou. Pour le transport, ce sang citraté
était stocké dans des biberons d'enfants et je transfusais
souvent le contenu de ces bouteilles aux blessés allemands qui
ignoraient évidemment qu'il pouvait s'agir de sang arabe ou juif
! Après la campagne de Tunisie, on a repris le chemin du Maroc.
On est repassé par Alger où on s'est longuement
arrêté. C'est là que j'ai passé un certificat
de transfuseur aux armées chez Benhamou, promotion `Larrey', la
première. J'étais le seul à avoir une
expérience vécue. Théoriquement, je suivais un
cours, mais, en fait, j'enseignais. Je crois que c'est à Alger
que nous avons du avoir du plasma d'origine américaine. Il n'y
avait évidemment pas de production française. C'est
également durant l'été 1943 que j'ai dû
entendre parler du facteur Rhésus (Wiener, Levine et Landsteiner)
et que j'ai appris l'existence de la pénicilline. Cela dit,
l'incompatibilité Rhésus n'a pratiquement pas d'importance
en transfusion. Elle concerne surtout la relation mère-enfant.
La
Libération
Après
la campagne de Tunisie, je suis revenu au Maroc. Je m'étais
fâché avec la comtesse, son ambulance devait aller en
Italie, mais elle voulait m'envoyer au fin fond du Sahara. Je me suis
donc retrouvé à Mekhnès, responsable d'un
hôpital. Au rez-de-chaussée, j'avais des Arabes et des
Vietnamiens, au premier des Français, dans la cave des
prisonniers allemands et italiens. Quand je passais dans la cave, les
Allemands se mettaient au garde à vous, alors que les Italiens
continuaient à jouer de la mandoline. Mais j'ai eu des
problèmes avec des évadés allemands qui ont
tué un gardien. Ensuite, grâce à un contact avec un
collègue britannique, j'ai pu être affecté à
Londres où se constituait une Mission de liaison médicale
administrative destinée à prendre en main la santé
publique en France. Elle préparait la future administration du
pays libéré. J'ai donc suivi quelques cours
d'hygiène à Alger pour acquérir des
compétences en la matière et je suis parti en Angleterre
où je suis arrivé en plein bombardement des V1. On nous a
fourni des battle-dress et tout l'équipement de médecin
officier. Je me souviens avoir reçu une grande bassine en
plastique pour les bains, une petite chaise et une mitraillette (j'ai
dû appr endre à tirer, ce qui pour un médecin
militaire était contraire aux accords internationaux). C'est
comme cela que j'ai débarqué à Arromanche sous une
pluie battante, une dizaine de jours après le D-Day. Je me
souviens de la ronde des avions, les lueurs de Caen qui brûlait
encore. . . On m'avait confié la mission d'amener à Paris
un stock de médicaments laissés dans un camion
bloqué en Angleterre depuis la campagne de Norvège, en
1940. Pour faire monter le camion dans le bateau de débarquement,
il avait fallu le pousser avec un bulldozer. Résultat, la
moitié des médicaments était cassée.
Arrivé à Paris, je suis tombé en panne sur les
Champs Elysée, il a fallu nous remorquer jusqu'au Val-de-
Grâce, en tressant une corde avec un filet de camouflage.
Arnault Tzanck, un pionnier de la transfusion sanguine
C'est
à ce moment que j'ai été affecté chez le
dr. Tzanck qui avait créé avant-guerre le service de
`Transfusion Sanguine d'Urgence' de l'hôpital Saint-Antoine. Celui-ci était devenu, en 1944, le Service central de transfusion
réanimation de l'Armée. Notre tâche était la
collecte de sang pour les troupes françaises qui entraient en
Allemagne. J'allais dans les usines parisiennes où tout le monde
voulait donner son sang. La collecte ne posait pas de problème
à l'époque, mais il n'en allait pas de même pour
trouver du carburant et nous tombions en panne tous les jours parce
qu'on nous volait notre essence ! Au cours de l'hiver 1944/1945, j'ai
donc été chargé de conduire un de ces camions
à l'armée de De Lattre qui passait le Rhin. La technique
de transfusion avait encore évolué. On ne faisait plus de
bras à bras. On utilisait des flacons spéciaux en verre.
Le flaconnage plastique a été plus tardif, c'est un
Américain, L. K. Diamond, qui nous a présenté les
premiers, mais quelques années après la guerre. Quant aux
méthodes de conservation, elles étaient restées les
mêmes. Quinze jours maximum à 4° c. , le citrate
étant utilisé comme anticoagulant. La technique du plasma
avait été développée pendant la guerre par
les Américains pour la médecine de choc. Le fractionnement
est une invention américaine qui ne s'est
développée en France que plus tard. Certes, le plasma
était parfait pour faire remonter la pression artérielle
d'un blessé, mais il ne fallait pas oublier d'injecter un minimum
d'hématies. Puis, le Dr. Tzanck a fini par
récupérer l'usine militaire de la pénicilline rue
Cabanel dans le XVème arrondissement pour la transformer en
centre de fractionnement des produits sanguins. Ce centre Cabanel est
d'ailleurs aux origines du `Centre national de transfusion sanguine'
(CNTS).
De
la transfusion à la recherche médicale
Le
dr. Tzanck qui était conscient de l'importance de la recherche,
avait accepté de consacrer le deuxième étage du
CNTS à l'activité de laboratoire. C'est là que je
me suis installé, aux côtés de Marcel Bessis et de
Jean-Pierre Soulier, un spécialiste de l'hémostase. Je
connaissais bien Marcel Bessis depuis que nous étions
étudiants et il est même possible que nous ayons suivi
ensemble le cours d'anatomie de Rouvière avant-guerre, mais je ne
l'ai revu qu'après la Libération. Il avait quitté
la France occupée pour échapper aux lois
antisémites de Vichy, puis il était passé en
Espagne (où il a d'ailleurs été emprisonné)
et finalement il a fait la campagne d'Italie.
Le Dr. Tzanck
était davantage un organisateur philosophe qu'un chercheur, mais
il avait un aphorisme que je cite souvent : " pourquoi croire quand on
peut savoir ? ",ce qui est une justification de la recherche
médicale. En fait, nous avions tous compris, et Tzanck le
premier, qu'il y avait un terrible déficit dans notre pays en
matière de recherche médicale. De plus, l'arrivée
des Américains a incontestablement renforcé la prise de
conscience de ce retard. C'est ainsi que Marcel Bessis et
Jean-PierreSoulier ont joué un rôle très important
pour la recherche au côté de Tzanck. J. -P. Soulier lui a
d'ailleurs succédé à la direction du CNTS lorsque
le Dr. Tzanck est mort brutalement en 1954 d'une infection intestinale.
Jean-Pierre Soulier était le plus âgé d'entre nous
et il avait une plus grande expérience dans l'administration du
Centre. Il l'a développé, mais il a dû un peu
négliger la recherche pour diriger cette grosse entreprise qu'est
devenu la transfusion sanguine, notamment avec la création du
centre des Ulis. Il reste qu'après la guerre, la recherche
médicale française est sortie du berceau de la transfusion
sanguine.
Peut-être
peut-on l'expliquer, nous étions davantage
considérés comme des biologistes que comme des
médecins. En fait, les `médecins de paillasse'
étaient très rares à l'époque. Bien
sûr, il y avait de la recherche médicale à
l'Institut Pasteur, notamment en hématologie avec Dujarric et
Eyquem, mais elle était bien retombée. Beaucoup plus tard,
Jacques Monod m'a proposé de venir à Pasteur. Mais je
n'étais pas un `vrai' pasteurien et puis j'aime ma
liberté. D'ailleurs, Pasteur ne s'est jamais vraiment
intéressé au sang (j'y avais cependant des amis, par
exemple Elie Wollman qui s'est marié sous mon nom pendant la
guerre, alors que j'étais en Tunisie).
Bref, lorsque
j'étais au CNTS, je voyais nos camarades partir à Limoges,
à Poitiers, etc. On les appelait les `agrégés
itinérants'. La recherche ? Il n'y en avait pratiquement
qu'à Paris et à Strasbourg. Ailleurs, c'était
quasiment le désert, tant en matière de recherche
d'ailleurs que d'enseignement. Un hôpital français au
milieu des années 1950, c'était un interne de
médecine, un interne de chirurgie, du midi au lendemain matin
pour deux mille malades. Tout cela était la conséquence
des guerres, cinq ans coupé de tout pendant la Seconde et,
pendant la Première, la disparition des élites
françaises fauchées dans les tranchées (je suis
né en 1916, au creux de la vague).
L'exsanguino-
transfusion
À
Saint-Antoine au lendemain de la guerre, Marcel Bessis avait un
microscope électronique, un instrument très exceptionnel
à l'époque. Il commençait à installer au
CNTS un service de traitement de la maladie hémolytique des
nouveau-nés - l'incompatibilité materno-foetale du facteur
Rhésus - par exanguino-transfusion, une technique importée
des États-Unis. Avec Jean Bernard,
il l'a appliqué au traitement des leucémies chez
l'enfant. C'est d'ailleurs mon équipe qui pratiquait ces
transfusions et j'ai signé un article avec Jean Bernard et Marcel
Bessis. Mais nous n'obtenions que des rémissions temporaires et
cette technique a été abandonnée, au moins pour
cette pathologie. On a alors eu l'idée d'appliquer
l'exsanguino-transfusion aux insuffisances rénales. Nous avions
à l'époque beaucoup de femmes qui faisaient des
septicémies après avortement, les reins bloqués. On
pouvait les sauver par des exsanguino-transfusions effectuées
tous les deux jours, soit la transfusion d'une vingtaine de litres de
sang, ce qui impliquait une trentaine de donneurs
bénévoles. Il s'agissait de types formidables, des gens
qui acceptaient une opération susceptible de durer deux heures et
qui se succédaient jusqu'à ce que la patiente retrouve ses
fonctions rénales. Une dizaine de jours plus tard, la femme
était sauvée, en l'occurrence il ne s'agissait pas d'une
simple rémission. La pratique de l'exsanguino-transfusion a
aujourd'hui disparu, d'abord à cause des antibiotiques puis de la
légalisation de l'avortement. Enfin, il y a eu le
développement de la dialyse rénale. Kolff, le Hollandais
inventeur du rein artificiel, était venu en France faire une
démonstration à l'Hôtel-Dieu dans le service de
néphrologie de Dérot. Pour remplir l'énorme tambour
tournant du dialyseur qui servait à laver le sang, on ne pouvait
utiliser l'hémoglobine du malade. On a donc fait appel à
moi, le transfuseur, et je suis venu avec mes donneurs, une
séance mémorable sur la terrasse de l'Hôtel-Dieu
avec mon ami Marcel Legrain. Là aussi, il s'agissait de sauver
des femmes en état d'anurie. C'est ainsi que les deux
premières thérapeutiques en néphrologie ont
été l'exsanguino-transfusion et la dialyse rénale.
Comment
avez-vous découvert le phénomène d'agglutination
leucocytaire ?
Grâce
au plan Marshall chaque année une demi-douzaine d'internes
intéressés par la recherche étaient envoyés
aux Etats-Unis. En 1947, poussé par Robert Debré, j'ai
fait partie de la troisième fournée et c'est ainsi que je
suis allé à Boston au Peter Bent Brigham Hospital, chez le
pédiatre Louis K. Diamond. J'avais déjà pas mal
travaillé sur les maladies auto-immunes des globules rouges.
À cette occasion, j'étais aussi allé voir Sydney
Farber, le spécialiste des leucémies que j'accompagnais
dans la visite de sa clinique. En fait, j'ai alors fait pas mal
d'hématologie clinique, mais je n'ai pas gardé un
très bon souvenir de ce séjour américain. Je ne me
sentais pas à l'aise, peut-être à cause de ma
timidité et probablement de ma mauvaise pratique de l'anglais. De
plus, je me souviens de l'extraordinaire rivalité qui existait
sur les campus, Diamond détestait son collègue Damaschek
et, pour voir ce dernier, le samedi matin, j'étais obligé
de dire à Diamond que j'allais au cinéma ! En revenant de
Boston, je suis allé voir Coombs en Angleterre qui avait
réalisé un test utilisé dans les anémies
hémolytiques (j'ai publié quelques articles à ce
sujet) et j'ai noué des contacts avec la Société
britannique d'immunologie. J'étais donc revenu en France avec
l'idée que ce phénomène d'auto-immunité des
globules rouges pourrait également exister avec les globules
blancs. C'est ainsi que, en 1952, à l'époque où je
`squattais' les anciens labos de Fernand Widal à Saint-Antoine,
j'ai découvert le phénomène de leuco agglutination
des globules blancs. J'avais décidé d'essayer le test de
Coombs sur des leucocytes. Je m'étais aménagé un
coin pour travailler au milieu de vieux microscopes et autres
instruments poussiéreux. Nous faisions pas mal de ponctions de
moelle sur des patientes dont je gardais les échantillons dans un
réfrigérateur. Je mettais ceux-ci dans un tube, j'ajoutais
le sérum d'une patiente et j'étalais le tout sur une lame.
C'est comme cela qu'un beau jour, avec le sérum d'une
polytransfusée,j'ai pu observer ces agglutinats leucocytaires
alors qu'on ne connaissait jusque-là que l'agglutination des
globules rouges.
Du
groupe MAC au système HLA
Lorsque
le CNTS s'est déplacé rue Cabanel, j'ai pu occuper une
partie du deuxième étage. C'est là que j'ai fait ma
deuxième découverte importante, celle du premier groupe
leucocytaire humain que j'ai appelé MAC. Cette découverte
m'a pris six ans, ce qui n'est pas brillant. J'aurai du aller plus vite,
mais on avait un système très compliqué
d'antigènes anticorps qu'il n'était pas facile de
comprendre. Les murs du labo étaient couverts de tableaux avec
des '+' et des '-'` et des '+ ou -'. car nos tests étaient
douteux. En 1957, je me suis dit qu'il fallait en sortir et que, pour
cela, il fallait simplifier le protocole. La solution était de
transfuser toujours le même malade avec toujours le même
donneur. À ce moment-là, j'allais à la clinique
d'hématologie du Pr. Marchal à l'hôpital Broussais
(Jean Bernard était son assistant). C'est à Broussais que
j'ai trouvé un homme qui n'avait jamais été
transfusé, mais qui avait besoin de transfusions
fréquentes que je faisais une fois par semaine avec le même
donneur. Et c'est vers la quatrième ou la cinquième
transfusion que j'ai vu apparaître dans son sang un magnifique
anticorps. Ensuite, j'ai testé son sérum sur mon panel de
volontaires du centre Cabanel. Certains étaient
`agglutinés' et d'autres pas. J'avais donc découvert un
nouveau groupe sanguin que j'ai appelé `MAC' (aujourd'hui, on
parle de HLA-A2) non parce que j'aime les Écossais, mais parce
que ces lettres correspondaient aux initiales de trois de mes donneurs
dont le sérum n'avait pas agglutiné
Dans la
dernière phrase de l'article qui présentait le groupage
MAC en 1958 (Acta Hæmatologica), l'éventuelle importance de
celui-ci pour les transplantations d'organes était
signalée. Mais s'il était important de l'annoncer, il
l'était encore plus de le prouver et j'ai alors commencé
à pratiquer des greffes de peau. Il s'agissait de greffons sur
les avant-bras que je faisais avec mon collaborateur, le Dr. Jacques
Colombani. Mais nous avions la plus grande difficulté à
déterminer les dates de rejet exactes de nos greffons. Lors d'un
congrès en Italie, j'ai rencontré John M. Converse, un
grand chirurgien esthétique de la New York University Medical
School qui m'a présenté Felix Rapaport, son
élève. Rapaport, qui avait déjà eu
l'intuition de l'existence des groupes tissulaires, avait mis au point
une technique remarquable. Il s'était rendu compte que les
deuxièmes ou troisièmes greffons provenant d'un même
donneur étaient rejetés plus vite que les premiers. Il est
venu chez nous à partir de 1962 et, grâce à des
centaines de volontaires réunis grâce à des appels
dans la presse (L'humanité, Le Figaro), on a
réalisé des greffes de peau dans mon nouveau service de
l'hôpital Saint-Louis en utilisant mon bureau et les paillasses
comme tables d'opération. Évidemment, à
l'époque, il n'y avait pas de comité d'éthique. On
prélevait de la peau sur des enfants, sous le bras des filles
pour ne pas laisser de cicatrice visible, et on greffait sur le
père, la mère était déjà
immunisée par ses grossesses antérieures. On
établissait la date de rejet des greffons grâce à la
technique de Rapaport- vérification au microscope de la
vascularisation de la greffe -, ce qui nous permettait de
déterminer cette date au demi-jour près. Les gens venaient
présenter leurs bras tous les soirs, après le travail,
pleins d'une extraordinaire bonne volonté, ils savaient que cette
recherche était importante. C'est ainsi que nous avons mis en
évidence la fonction système HLA pour les transplantations d'organes, des résultats
présentés en 1964 lors d'un premier workshop
organisé à Durham (Caroline du Nord) et
récompensés par le prix
Nobel de médecine en 1980.
Transplantation
rénale...
En
fait, la transplantation rénale avait débuté avant
nos travaux. C'étaient les expériences de John Merill
à l'Hôpital Peter Bent Brigham de Boston, puis celles de Jean Hamburger à l'Hôpital Necker
à Paris. Quant aux premières greffes de moelle, elles
ont été réalisées par Georges Mathé dans le service de Jean
Bernard à Saint-Louis, mais sans aucune connaissance de nos
travaux sur l'histocompatibilité (le premier donneur de
Mathé ayant été Léon Schwartzenberg, ce qui,
entre nous, traduit un certain courage !). Mathé ne m'a jamais
cité, il ne se référait qu'à J. Colombani,
c'était la concurrence, comme dans le système
américain. Peut-être Mathé considérait-il que
la greffe de moelle était son affaire personnelle. . . Quant
à nos travaux, ils le laissaient incrédule, il parlait des
maladies 'GvH' ' (greffe v/ hôte). Ce qui est curieux car, en
matière de moelle, la compatibilité est indispensable dans
les deux sens. Lui, il en faisait une maladie alors qu'il s'agit d'une
réponse immunitaire normale. En effet, avec la moelle, on injecte
des cellules capables de fabriquer des anticorps, les leucocytes, en
revanche dans le cas dans une greffe de rein, le receveur se
défend contre le greffon vice-versa. . . Je dois dire que
Hamburger non plus n'était pas convaincu, "c'est très bien
ton système, mais il y a certainement un tas d'autres facteurs
d'histocompatibilité..." et il avait en partie raison, mais il
demeure qu'il avait perdu la plupart de ses transplantés !J'ai
même appris, par l'un de ses collaborateurs qu'il avait
envisagé un moment d'abandonner les greffes. C'est alors que je
lui ai montré un tableau d'histocompatibilité des
leucocytes humains, je ne connaissais aucun groupe HLA, mais je
disposais de toute une batterie de sérums anti-leucocytaires
essayée sur des donneurs et des receveurs de reins la clinique
Hamburger. Quand le donneur dispose des antigènes que n'a pas le
receveur, il y a possibilité d'immunisation et donc rejet du
greffon. Dans le sens inverse, quand le receveur possède les
antigènes que le donneur n'a pas, il n'y a plus de dangers. Ce
tableau a été présenté à un
congrès à New York en 1962ou 1963 par Hamburger qui m'a
enfin cité ! Mais, il faut bien reconnaître qu'il
était plus facile de mettre en évidence l'influence de HLA
sur les greffes de peau que sur celles de reins, surtout dans le cas de
greffes dans une même famille dont les membres avaient un complexe
HLA en commun.
...et
banques d'organes
'France Transplant'
a été créé en 1969 dès qu'on a eu la
certitude de pouvoir établir de manière fiable la
compatibilité entre donneurs et receveurs. Le dispositif
consistait à centraliser sur le plan national l'information
concernant les reins disponibles auprès des cliniciens qui
savaient que tel patient dans leur service faisait don de ses organes et
les demandeurs, c'est-à-dire les receveurs en attente de greffe
dans les services de néphrologie (une centaine à
l'époque, aujourd'hui environ 5000 malades)n même temps,
Van de Rood, un immunologiste hollandais qui avait travaillé avec
moi et avec l'Américaine Rose Paine sur l'agglutination
leucocytaire créait Euro . . France Transplant était une
constitué sous la forme d'une Association d'intérêt
public (loi de 1901) financée par les pouvoirs publics. Elle
organisait la coordination entre les immunologistes et les cliniciens
des différentes villes de France. Plus tard, l'administration de
l'AP-HP nous a donné un local dans les combles de l'hôpital
Saint Louis pour installer notre secrétariat où on tenait
à jour les fiches des receveurs d'organes avec leurs groupes
leucocytaires. Notre organisation récupérait les organes
à greffer (la Gendarmerie, La SNCF et Air Inter nous facilitaient
le transport), elle procédait aux vérifications
d'histocompatibilité (cross match) grâce à un
dispositif qui fonctionnait 24 heures sur24 et, comme cela, une
vingtaine d'année, jusqu'à ce que les chirurgiens
décident que France Transplant était davantage leur
affaire que celle des immunologistes. Résultat, on a fini par
être `étatisé' par monsieur Douste Blazy, le
ministre de la Santé. Je suis aussi président de
l'association `France-greffes de moelle' qui détient le fichier
des donneurs potentiels de ce tissu. La souplesse de notre dispositif
nous permet de rechercher des donneurs dans le monde entier pour un
receveur français ou l'inverse. Mais, là aussi, l'Etat
voudrait nous étatiser. Je résiste car je redoute qu'en
étant confiée à l'Agence française du sang,
par exemple, l'organisation des greffes de moelle fonctionne moins bien.
La
réforme hospitalo-universitaire
Dans
les années1950, avec des gens comme René Fauvert, je
faisais partie d'un petit groupe de `jeunes-turcs', chefs de cliniques
ou anciens chefs de cliniques, convaincus de la nécessité
de moderniser le système médical français.
Après les élections de 1955, on a cru que Pierre
Mendès-France allait revenir au pouvoir avec le`Front
républicain' et, comme toute la jeunesse de l'époque,
j'étais mendésiste. Nous assistions aux réunions
des sections radicales de Paris et nous voulions agir, "Mendès
au pouvoir !". Nous avions fondé l'amicale des médecins
radicaux (je devais d'ailleurs en être vice-président) et
nous avions publié un plan pour la santé dans
'L'information radicale'. Ce groupe se réunissait
généralement chez moi. À l'époque,
j'étais célibataire car j'avais divorcé de ma
première femme avec laquelle j'avais ouvert une galerie de
tableaux. On posait un plan de Paris sur le tapis et on faisait des
sections pour diviser la faculté de médecine (on sait
qu'il a fallu attendre les lois Edgar Faure et l'après 1968 pour
y arriver !). Nous proposions déjà le plein temps
hospitalier, la fusion des carrières universitaires et
hospitalières, tout y était. . . Mais Guy Mollet le
socialiste fut nommé président du Conseil et Mendès
devint ministre d'État. C'est alors qu'il a décidé
que quelques-uns d'entre nous devaient entrer dans les
ministères. C'est ainsi que je me suis trouvé, du jour au
lendemain, sans l'avoir demandé, au cabinet de René
Billières à l'Éducation nationale, comme d'autres
au ministère du Travail ou à la Santé chez
Maroselli. Mais je me lamentais: " comment faire la réforme
ailleurs qu'au ministère de la Santé ? " Mon erreur
était totale. Rapidement, je me suis rendu compte que
Mendès avait raison, il valait mieux être à
l'Éducation nationale pour agir plutôt qu'à la
Santé, ministère qui n'avait guère de pouvoir, pas
plus administratif que financier.
Deux
carrières parallèles, scientifique et politique
Dans
la préparation de la réforme, la proximité
géographique me facilitait les choses. Le centre de transfusion
de la rue Cabanel était suffisamment proche en vélo de la
rue de Grenelle où se trouve le ministère de
l'Éducation nationale où j'avais un bureau. En fait, au
début nous étions installé dans le grand salon du
Ministère qu'on avait divisé en bureaux en y mettant des
petits paravents. J'avais donc rédigé une lettre
destinée au ministère des Finances et je la montre
à mon ministre qui n'a fait qu'un seul commentaire : "faites de
l'irréversible ". Sur ce, il y a eu le fameux colloque de Caen
(1956), organisé par Mendès et auquel j'ai
participé avec Jacques Monod. Ce colloque était
très important, mais ce n'est pas lui qui a
déclenché la réforme puisque nous avions
déjà créé notre commission de réforme
de la médecine. Pour cela, il nous fallait un grand patron et Guy
Vermeil, un pédiatre, nous a signalé que Debré
avait déjà écrit sur la réforme (je n'ai
découvert les écrits de Debré de 1944 que
très tard !). Nous avions aussi l'idée de prendre Henri
Mollaret, très administratif, très pointilleux. Mais comme
nous avions voté à bulletins secrets, c'est Robert
Debré qui fut choisi. . . On s'est donc rendu en
délégation rue de l'Université, j'étais le
porte-parole du groupe. On lui a expliqué notre plan et il nous a
presque embrassé en nous appelant ses " cadets ", il allait avoir
72 ans, l'âge de la retraite, mais il a pris les choses en main de
manière fantastique. Il est évident que nous n'aurions pas
abouti sans l'aide de Robert Debré. C'est à l'occasion de
cette visite qu'il nous a exposé les vues que lui avaient
inspirées le début de sa carrière à
Strasbourg au lendemain de la Première Guerre mondiale, où
il avait connu le plein temps hospitalier `à l'Allemande'. Notre
groupe interministériel pour la réforme des études
médicales a ainsi préparé le texte d'un
décret, les rédacteurs étant deux auditeurs au
Conseil d'Etat, d'abord Jacques Ribas et au final Raymond Poignant, au
cours de discussions qui se tenaient le soir en shadow cabinet chez
Robert Debré. La réforme a donc été
pensée et écrite avant le retour de De Gaulle aux
affaires, mais c'est le Général qui a signé les
ordonnances créant les C. H. U. , fin 1958.
Les
réticences du corps médical
Pour
hâter une réforme qui était le fruit d'une
commission interministérielle, je me souviens être
allé en vélo de ministères en ministères
afin de faire circuler le texte. Heureusement, on était en plein
été 1958. Le directeur de l'Enseignement supérieur,
Gaston Berger, était en vacances. À son retour, il
découvre notre projet et il se met en colère, on ne
l'avait pas prévenu !
De même
les quatre doyens de médecine (Montpellier, Paris, Lyon,
Strasbourg) étaient farouchement hostiles au projet. Mais
Debré nous avait dit de ne pas nous inquiéter et il les a
mis dans sa poche. On le sait, tous les professeurs des facultés
de médecine allaient devenir plein-temps hospitaliers, donc on
leur enlevait leur clientèle. Debré qui connaissait bien
la mentalité de ses collègues a eu la remarquable
idée de leur laisser le choix de l'intégration ou non. Le
résultat est que beaucoup, surtout parmi les jeunes, l'ont
acceptée. Une autre difficulté était de confier des
fonctions de soin à des gens qui n'avaient aucune
expérience clinique, aux anatomistes par exemple !
Debré
nous avait envoyé en missi dominici dans les différents
Conseils de facultés, moi, Robin, etc. J'étais très
jeune, arriver dans ces lieux solennels était fort intimidant. Il
fallait que j'expose les grands titres de la réforme à des
gens qui lui étaient totalement hostiles !Je garde de très
mauvais souvenirs de certaines de ces visites. À Toulouse, cela
s'est très mal passé notamment avec le doyen Tayeau, mais
les jeunes qui étaient favorables à la réforme
m'ont invité à dîner. Je suis aussi allé
à Nancy, à Rouen. Dans les milieux parisiens, on parlait
de 'réforme communiste'. . . Je recevais chez moi des menaces de
mort, la nuit. Mon frère et ma belle-soeur n'osaient plus dire
leur nom. Henri Mollaret était devenu le chef de file de
l'opposition, l'un des plus mauvais souvenirs de ma vie reste le jour
où il a convoqué tous les chefs de clinique dans
l'amphithéâtre de l'ancienne faculté de
médecine pour que je parle de la réforme...
C'est alors
que deux miracles se sont produits. Le premier est que notre texte est
passé sous forme d'ordonnance le dernier jour des pouvoirs
spéciaux du général De Gaulle. Si le texte avait
été discuté au Parlement, il aurait probablement
été bloqué par le lobby médical, il est
d'ailleurs vraisemblable que la signature de De Gaulle a
été obtenue du fait que Michel Debré avait
été conseillé par son père. Car, second
miracle, Michel Debré a été nommé premier
Ministre dans les jours suivants. Il a joué un rôle
très important pour la mise en application du plein temps
hospitalier, notamment l'installation de laboratoires dans les Centres
hospitaliers universitaires ou régionaux.
Jean Bernard et la réforme
En
1958, j'ai passé l'agrégation d'hématologie afin de
devenir hospitalo-universitaire. Jean Bernard était dans le jury.
L'agrégation était alors quelque chose de merveilleux. On
vous enfermait avec votre sujet dans la grande bibliothèque de la
fac. de médecine (Bd. Saint Germain), pendant deux ou trois
heures. Puis on descendait faire une heure de cours sur ce qu'on venait
de préparer. Il se trouve que j'étais tombé sur la
question `transfusion sanguine'. J'ai demandé à Jean
Bernard s'il avait pensé à moi, il m'a répondu que
oui, néanmoins le sujet avait été tiré au
hasard. Le lendemain on devait faire une autre leçon sur un autre
sujet que on pouvait préparer avec des copains. On travaillait
toute la nuit et on passait le lendemain devant le même jury.
Mais ce n'était pas tout d'être `agrégé
d'hématologie', conséquence de ma participation à
la réforme Debré, on refusait de me nommer à
l'hôpital. J'aime beaucoup Jean Bernard (et il m'adore), mais il
faut bien dire qu'il n'a eu aucun rôle dans la réforme,
lui-même n'a d'ailleurs pas voulu s'intégrer. En fait,
Jean Bernard est un formidable clinicien et il avait une
clientèle de ville à laquelle il tenait. Cela
n'empêche l'intégration de s'être très bien
passée à Saint Louis, même si elle s'est
effectuée de manière progressive, dès qu'un service
était libéré par un départ en retraite, il
tombait dans le plein temps. En fait, j'ai dû attendre dix ans
et, en mai 1968, j'ai pu être nommé agrégé
grâce à lui, ce qui m'a permis d'être
intégré à l'AP-HP. Mais je n'en ai pas
profité très longtemps. En 1978, lorsque j'ai
été nommé au Collège
de France à la chaire de Claude Bernard, j'ai perdu une
partie de mon statut. En effet, dans le texte des ordonnances de 1958,
on avait prévu des possibilités de détachement,
dans les centres de transfusion, au CNRS, etc. , tout en continuant
d'être hospitalo-universitaire. Mais nous n'avions pas
pensé au Collège de France si bien que lorsque j'ai
été élu, j'ai perdu les honoraires d'hospitalier,
je n'avais plus que mon salaire d'universitaire.
La
recherche à l'
hôpital Saint-Louis
Jean
Bernard souhaitait développer la recherche de laboratoire
à l'hôpital Saint-Louis, j'avais d'ailleurs
participé au lancement de cette opération, en 1956,
lorsque j'étais au cabinet de René Billières. Il
avait été appelé à Moscou pour soigner un
haut fonctionnaire soviétique. Il revient à Paris et fait
une déclaration dans les journaux où il avance que si on
lui donnait les moyens de la recherche, il pourrait faire avancer le
traitement des leucémies. Il se trouve que le soir même de
la parution de cette déclaration, Billières devait aller
à la Chambre pour défendre son budget. Il avait
très peur d'une interpellation du style : " le ministre de
l'Education nationale pourrait-il nous dire ce qu'il fait pour le
professeur Jean Bernard? ".
Je le vois
encore un matin dans son bureau de la rue de Grenelle, brandissant le
journal. Il me demande : , "mais qui est donc ce Jean Bernard ?
- C'est un
grand hématologue.
- Appelez-le
et demandez lui ce qu'il veut ".
Je
m'exécute : "Monsieur, pouvez-vous venir tout de suite, le
ministre voudrait voir ce qu'on peut faire pour vous..." et Jean
Bernard vient rue de Grenelle. On se réunit avec Monsieur
Séïté (le mari d'Alice Saunier Séité),
un haut fonctionnaire chargé des bâtiments à
l'Éducation nationale. À 11h30, Jean Bernard avait obtenu
sa centrifugeuse et à midi, la construction d'un laboratoire de
trois étages qui deviendrait le Centre Hayem.
Donc, en 1958,
après avoir passé l'agrégation, j'ai obtenu de
continuer mes recherches à l'hôpital Saint Louis. Il me
fallait un laboratoire et j'ai sollicité celui de
sérologie dont j'ai supplanté le patron (qui est parti
à Saint-Antoine furieux). Comme il y avait à Saint Louis
un cabinet de moulages (le musée des horreurs), j'y ai
installé le centre de transfusion. En fait, le premier directeur
de l'Inserm, Eugène Aujaleu avec lequel j'avais travaillé
à la réforme Debré avait décidé de me
doter d'une unité de recherche (U93,
immunogénétique de la transplantation'). Plus tard,
lorsque j'ai été nommé au Collège de France
(j'y suis resté onze ans), on m'affectait obligatoirement un
nouveau laboratoire puisque je succédais à Bernard
Halpern. Mais on m'a autorisé à conserver mon service de
Saint-Louis et je me suis donc partagé entre ces deux
laboratoires.
A
t-on découvert des corrélations entre groupes sanguins et
certaines pathologies ?
Très
peu en vérité. Certes, il y a le cancer du
duodénum avec le groupe `O', mais pas grand-chose d'autre. . .
J'avais bien publié quelques articles sur l'existence de
leucémies inconnues en Occident ce qui me conduisait à
l'hypothèse que certaines ethnies asiatiques devaient être
caractérisés par des groupes tissulaires
spécifiques (La Presse médicale). Terasaki avait
trouvé le premier une association entre groupes tissulaires et le
diabète de l'enfant (une forme bénigne de diabète).
Il y a aussi la polyarthrite ankylosante avec le groupe HLA 27. J'ai
également étudié les leucémies avec Jean
Bernard et Laurent Degos, à la recherche de corrélations
HLA, mais je me suis cassé le nez. En revanche, on sait que la
recherche est très active aujourd'hui sur la relation entre les
pathologies et les marqueurs génétiques autre que le HLA.
On entre là dans ce que d'aucuns appellent la médecine
prédictive. Ce terme de `médecine prédictive' est
l'objet d'une petite discussion avec Jacques Ruffié au
Comité d'éthique pour savoir lequel de nous deux en a
l'antériorité. Je l'avais utilisé dans un article
publié en 1972, mais il est tout a fait exact, comme il me le
faisait remarquer, qu'il l'a utilisé avant moi dans son livre.
Ruffié avait testé quelques centaines de personnes avec le
système 'ABO Rhésus', et peut être quelques groupes
enzymatiques, pour suivre de nouveau ces gens en l'an 2000. Très
jolie idée qu'il avait appelée de la `médecine
prédictive' et qui consistait à associer des marqueurs
génétiques à des pathologies. Jean Bernard, en
revanche, refusait le terme. Il disait que c'était un mot anglais
qui ne figure pas dans le dictionnaire de l'Académie : "plutôt que médecine prédictive, vous devriez dire
médecine de prédiction...".
Le Centre
d'étude du polymorphisme humain
En
1980, j'ai eu le prix Nobel de médecine ou de physiologie
(avec B. Bénacerraf et G. Snell) pour la découverte du
système HLA. Puis, mon laboratoire a hérité du legs
de madame Anavi, collectionneuse d'art, qui avait été la
cliente "unique" de la galerie de peinture que j'avais au 6 rue du
Dragon à Paris et qui m'a vu à la télévision
pour la remise du prix. Elle avait décidé de me faire son
légataire pour la recherche, or elle est morte un an
après. Elle avait une superbe collection que nous avons vendue
à Sotheby à Londres et qui a rapporté 45 MF (1982),
ce qui m'a permis d'envisager de nouvelles recherches en
génétique moléculaire. Interne à Saint
Louis, Daniel Cohen était depuis deux ans
dans mon laboratoire et il m'a proposé de faire la carte du
génome humain. En 1983, nous avons donc installé le Centre
d'étude du polymorphisme humain, partie au Collège de
France, partie à Saint-Louis sur un terrain obtenu grâce au
soutien de la Ligue contre le cancer. Le CEPH était une
association type loi 1901 dont le directeur scientifique était
Daniel Cohen. Il a fonctionné ainsi jusqu'à sa
transformation en 'Fondation Jean Dausset - CEPH' à l'instigation
du ministre Hubert Curien (1987) car cela permettait à
l'État de nous subventionner.
Grâce
à Daniel Cohen, il est indiscutable que le CEPH a eu un
rôle pionnier dans la fabuleuse entreprise de connaissance du
génome humain. Avec l'argent de la fondation, il avait fait venir
les meilleurs chercheurs en leur offrant des salaires
conséquents, des gens comme Jean
Weissenbach ou Mark Lathrop. Ainsi nous avons pu réaliser ce
qu'aucun laboratoire public n'aurait pu se permettre. L'idée
était de partir des maladies associées au HLA pour
étudier les pathologies associées aux autres parties du
génome. Pour ce faire nous avions sélectionné un
certain nombre de familles qui avaient accepté de donner leur
sang à l'hôpital Saint Louis, plus quelques familles
d'origine Nord-américaine. En tout, une cinquantaine de familles
sur lesquelles nous collections l'ADN dans trois
générations successives. Nous envoyions les
prélèvements des correspondants qui s'engageaient à
marquer l'ADN puis à nous transmettre les résultats car
nous centralisions les données. C'est ainsi que le CEPH a eu un
rôle pionnier en publiant la première carte physique du
génome humain, bien avant le`Human Genome Project'
américain.
Les
difficultés de la médecine génétique
Des
difficultés financières sont apparues lorsque Daniel Cohen
a décidé de quitter le CEPH pour rejoindre la
société `Genset'. J'ai dû rechercher de nouvelles
sources de financement et j'ai proposé une dévolution de
la Fondation à l'Inserm. L'affaire s'est
révélée plus difficile que prévue à
cause du statut des personnels. En 1995, lorsque l'unité de
recherche de Gilles Thomas, un PU-PH de l'hôpital Saint Antoine
qui était président de la commission de
génétique à l'Inserm a
déménagé de l'Institut Curie à Saint-Louis,
j'aurais voulu que l'Etablissement public prenne en charge le personnel
du CEPH (70 personnes). Mais les deux équipes - l'UR 434
`Génétique des tumeurs' de Thomas et la mienne - sont
restées séparées et aujourd'hui, le contentieux
juridique avec Genset étant réglé, la
décision a été prise de pérenniser le CEPH
sous forme de fondation, sa direction scientifique étant
confiée à Gilles Thomas. Car il reste à faire...
Par exemple étudier les gènes de la
longévité humaine. Sait-on que le CEPH dispose de l'unique
fichier d'ADN de centenaires dans le monde ? Hélas, une
législation de plus en plus restrictive rend difficile
l'exploitation de telles banques de données.