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Entretiens avec Claude Mawas
Nouvel entretien avec Claude Mawas, le 22 novembre 2010 à l’Institut Paoli-Calmette |
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![]() DR |
La médecine et la recherche
Dans votre génération,
comment devenait-on chercheur alors que la médecine innovante
était si mal représentée ?
A
vrai dire, dans ma génération, l'idée de faire de la recherche ne s'est
pas imposée directement, mais par une approche par élimination ! Je
voulais faire de la chirurgie, mon externat en chirurgie chez le Doyen
Cordier m'ayant passionné, en particulier l'année passée avec Christian
Cabrol et sa femme Annie. Le contact avec de grands chirurgiens comme
Faurel, Garnier ou Villain m'avait émerveillé. Mais au printemps 1961
ou 1962, un lundi pendant le staff, devant tous les externes, internes,
assistants, infirmières, Cordier interpelle ses collègues chirurgiens :
"On ne va tout de même pas nommer Bitker chirurgien des Hôpitaux ?"
La réponse unanime fut négative (Garnier, Faurel, Villain, Cabrol...).
Marc Fellous, externe à l 'époque dans le même service, me dit en
sortant : "tu as vu, ils refusent de nommer Bitker parce qu'il est juif ! La chirurgie ne sera pas pour nous !".
En médecine, l'inventaire fut très vite fait : à part en hématologie,
hépatologie ou endocrinologie, il n'y avait aucun service de pointe
avec une recherche développée. Ma carrière de chercheur a donc commencé
durant l'internat de médecine à Paris (concours 1963) débuté en 1965.
Interne, sous l'influence d'un patron très fin et bon biologiste,
Lucien Israël, j'ai courtisé la science en travaillant dans deux
laboratoires successifs du CNRS, l'un à l'Institut Curie où j'ai été
stagiaire (j'y ai travaillé sur un modèle de polychimiothérapie des
tumeurs mammaires chez la souris) que j'ai rapidement quitté devant
l'indigence du responsable du laboratoire (Georges Rudali), le second à
l'Institut de recherche sur le cancer (IRC) de Villejuif dirigé par
Pierre Grabar, dans le laboratoire de Pierre Burtin, sous l'aile
bienveillante de Thérèse Terninck d'abord puis avec Denise Buffe, sur
les tumeurs malignes de l'enfant (hépatomes et tératocarcinomes).C'est
là que j'ai côtoyé deux chercheurs inoubliables, José Uriel et Stratis
Avrameas. Puis, après avoir été contacté pour rejoindre l'unité de
recherche de Jean Rosa à Créteil,
à mon retour de post-doctorat, je suis parti aux Etats-Unis, au début
des années 1970 comme Research Fellow au Roswell Park Memorial
Institute (R.P.M.I.) de Buffalo chez Jim Holland en hématologie et
Enrico Mihich en pharmacologie, mais avec la promesse du Professeur
Bernard Dreyfus d'obtenir, à mon retour un poste de chef de clinique
chez lui et une équipe de recherche chez Jean Rosa. En fait, Félix
Reyes, interne de la même génération, qui avait promis de me
prévenir en cas de problèmes ne l'a pas fait et Dreyfus lui a attribué
le poste. Voyant cela, j'ai décidé de ne pas retourner à Créteil chez
Rosa et je suis parti à Saint-Louis, grâce à mon ami Marc Fellous qui
travaillait chez Jean Dausset ! J'ai expliqué à Jean Bernard qu'ayant
deux enfants, j'avais besoin d'argent. Il a décidé de me faire nommer à
l'Inserm et m'a envoyé travailler chez Jean Dausset avec six vacations
hospitalières pour compenser mon manque à gagner par rapport à
l'Internat, quatre ans auparavant. C'est ainsi que j'ai été nommé
attaché 3 de recherche Inserm à 33 ans, en 1973, dans l'UR 93
(immunogénétique de la transplantation) dirigée par Jean Dausset.
Ne pouvait on parler de carences de la Faculté en matière de recherche médicale ?
Quand
je suis entré à la fac de médecine en 1960, le seul domaine vraiment
intéressant était la biochimie avec Max Ferdinand Jayle. Les
biochimistes avaient créé le laboratoire d'endocrinologie du boulevard
Brune grâce à une fondation privée. On y obtenait des dosages hormonaux
pour les grossesses difficiles, un dispositif qui n'existait nulle part
ailleurs. Mais à côté, quelles carences ! Ni génétique, ni
immunologie... et des professeurs de physiologie d'une incurie notoire !
La raison de la séparation de la médecine de la recherche en France
avec la création de l'Inserm est l'échec de l'université médicale.
C'est un phénomène ancien. La recherche française est morte au tournant
de ce siècle de n'avoir pas su évoluer, de n’avoir pas su
développer un système à l'allemande, exporté aux États-Unis par Simon
Flexner en 1902 et qui a fourni le modèle de l'université médicale
américaine. La France est restée très longtemps dans une situation
clientéliste avec des cliniciens bien formés, qu'ils soient chirurgiens
ou médecins, mais dont l'unique préoccupation était de débiter du
malade à l'hôpital et en ville. Dès lors, les médecins français ont
abandonné deux activités importantes : l'enseignement et la recherche.
Ils les ont déléguées à des assistants qu'ils ont progressivement
paupérisés. C'est comme cela que la France a raté toutes les grandes
révolutions médicales de la première moitié du vingtième siècle. Étant
chargés de deux tâches à la fois, l'enseignement et la recherche, ils
sont passés à côté, en n'assurant à l'Université ni l'une ni l'autre :
les médecins étaient formés en clinique dans des conférences d'internat
privées hors de l'Université pour la théorie et à l'hôpital pour la
pratique. Pour la recherche, on apprenait son existence dans quelques
services aussi rares qu'exceptionnels : endocrinologie,
gastro-entérologie ou hépatologie, hématologie ! Mais, dès 1945, une
nouvelle génération surgit que j'appellerai celle des médecins
rénovateurs, souvent transformés par leur séjour aux Etats-Unis pendant
la guerre ou juste après celle-ci.
En la matière, il y avait donc des responsabilités de la clinique
La
médecine scientifique, de pratique courante aux États-Unis et dans les
grands pays développés, a été freinée en France par les
cliniciens-universitaires. Il s'agissait de gens de talent sur le plan
de l'acte clinique, mais dont le caractère rétrograde refusait ce qui
pouvait améliorer la pratique dans leur discipline. Quarante-cinq ans
de séparation d'avec la recherche et les nouveautés ont rendu ces
cliniciens imperméables à l'innovation. Ainsi, la transfusion sanguine
ou l'anesthésie-réanimation n'ont révolutionné les pratiques médicales
françaises qu'entre 1950 et 1970, c'est à dire quasiment trente cinq et
vingt ans, respectivement après leur mise au point. Avant-guerre, le
chirurgien français devait enlever un estomac en une demi-heure, faute
de véritable anesthésie. La chirurgie était un talent du geste. Les
chirurgiens français ont d'ailleurs vu d'un mauvais œil cette
réanimation-anesthésie qui leur retirait la prérogative d'être maîtres
après Dieu. Alors que j'ai été son externe, je me souviens que
Christian Cabrol racontait qu'aux États-Unis, pour huit heures
d'opération, on avait trois équipes car on considérait qu'après deux
heures de pratique, un chirurgien devait se reposer. Impensable en
France, un chirurgien opère “son” malade et il doit rester le seul
maître jusqu'au bout (Cabrol et sa femme Annie, anesthésiste, avaient
mis en place un dispositif inspiré de ce qu'ils avaient vu là bas :
près du bloc opératoire, ils avaient un lit pour se reposer !). Ce
n'est donc ni l'université, ni la faculté de médecine qui se sont
préoccupées de réanimation-anesthésie. Si ma mémoire reste exacte, le
premier agrégé réanimateur-anesthésiste de France, Huguenard, a dû être
nommé vers 1967-1969 : ce fut d'ailleurs l'un des premiers agrégés, non
interne, nommé pour ses compétences. Les anciens lui ont alors fait
livrer deux tonnes de charbon à domicile pour lui exprimer leur mépris
et réagir contre cette nomination ! Un agrégé non ancien interne des
hôpitaux, vous pensez. Cela donne une idée du milieu...à la fin des
années 1960 à Paris .
La rencontre de la médecine et de la biologie s'est opérée d'abord en Amérique
Face
aux avancées de la biologie, on ne peut prédire la ou les disciplines
où se réaliseront les applications médicales. Mais la recherche
américaine est organisée pour que dès que l'importance du break through
est perçue, les applications soient rapatriées très tôt dans les
laboratoires d'excellence. C'est ainsi que les États-Unis, pays neuf,
ont repensé la structure de leurs universités médicales au début du
siècle dans un esprit de grande liberté. Celles-ci avaient envoyé
Simon Flexner faire le tour de l'Europe - en passant par le Japon ! -
afin d'étudier les différentes réalisations du domaine. À son retour,
il a présenté l'Allemagne et notamment l'université de Strasbourg comme
le meilleur modèle : il s'en est d'ailleurs suivi quelques
inconvénients pour les médecins français qui, jusqu'en 1952, devaient
passer un examen, s'ils voulaient pratiquer aux États-Unis. Notre
doctorat en médecine, pour lequel nul n'était besoin d'avoir approché
un malade, suscitait la méfiance des Américains. Certes, Flexner avait
relevé la qualité humaine de la clinique française, mais le niveau de
formation des universités privées américaines devait se révéler bien
meilleur. Disposant de médecins d'excellence, d'une tradition
d'innovation et de recherche, leur but n'était pas de débiter du
malade, mais d'en traiter un petit nombre pour mener à bien des
recherches cliniques. En France, les médecins, perdus dans un mélange
de médecine de ville et de médecine sociale, étaient incapables
d'imaginer de telles structures de fonctionnement. Le frère de Marcel
Proust, par exemple, qui était un bon chirurgien, était plus souvent
dans les salons qu'à l'hôpital. Je crois que nos mœurs médicales sont
restées longtemps imprégnées de cet esprit du passé : le matin,
opérations et enseignement des jeunes internes et externes,
l'après-midi, visite de ses cliniques privées et, le soir, sorties dans
les salons et à l'Opéra.
Au lendemain de la guerre en France, on voit surgir une nouvelle génération de médecins chercheurs
Quand Jean Dausset est allé travailler à Boston chez Louis K. Diamond, au
lendemain de la guerre, il a vu qu'on pouvait être à la fois médecin et
chercheur, c'est-à-dire avoir dix malades dans un hôpital universitaire
et non pas 75 dans une salle commune. Ensuite, il a préparé la réforme
hospitalo-universitaire entamée par Robert Debré, mais en soulevant la
haine de la communauté médicale. On lui a fait des misères qui se sont
d'ailleurs poursuivies longtemps, jusqu'au Nobel. Et cela malgré
l'Inserm, car à ses débuts l'Institut s'est orienté vers la
professionnalisation de la recherche, avec des "vrais" chercheurs et un
refus des chercheurs à temps partiel. En réalité, Dausset n'a jamais
été vraiment accepté par la communauté Inserm. Chaque fois qu'il
envoyait un projet à des présidents de commissions scientifiques, que
ce soit Seligmann ou Kourilsky, on lui répondait : “...ce n'est pas de
la recherche”. Pourquoi ? Parce qu'il était parti de la sérologie la
plus banale, celle qu'on trouvait dans n'importe quel centre de
transfusion. Sa démarche était considérée comme bien trop empirique et
les objectifs par trop finalisés ! Pensez donc : faire tenir une greffe
! Il avait commencé par suivre la mode en allant étudier les maladies
auto-immunes des globules rouges chez L. K. Diamond. Comme Il fallait
bien mettre son nom quelque part, il a "inventé" la maladie auto-immune
des globules blancs. Les "auto-anticorps" contre les globules blancs se
sont révélés une fausse piste, de 1958 à 1962, car il s'agissait
d'anticorps induits par l'immunisation foeto-maternelle lors des
grossesses. Mais, de 1962 à 1965, Dausset est reparti sur la bonne
piste, grâce à l’arrivée dans son laboratoire d'un chercheur
tchèque, Pavel Ivanyi, qui lui a parlé du système H2, puis de madame
Feingold qui mettra en place, à partir des données de la sérologie, le
système 'Hu-La'. Vous noterez que le papier de 1965 sur le système
d'histocompatibilité n'a pas été publié dans Nature ou dans Science, mais dans la Presse Médicale,
ce qui veut tout dire... Le grand mérite de Dausset, exceptionnel à mes
yeux, est que ne connaissant rien en immunologie, il s'est donné les
moyens de tout comprendre. Il est d'abord sorti de l'erreur des ses
anticorps auto-immuns en acceptant le principe de l'allo-immunisation.
Ensuite, il a travaillé avec des statisticiens pour classer son système
avec les résultats que l'on sait. Dans les années 1970, lorsque nous
étions chez lui, il nous a écoutés lorsque nous lui avons dit que le
problème de la transplantation ne relevait pas uniquement de la
sérologie, mais surtout de réactions cellulaires. Je me souviens qu'il
nous a demandé un jour de lui réunir toute la littérature sur ce sujet
avant de partir en vacances dans sa maison de La Garde-Freinet ! Enfin,
au milieu des années 1980, il a compris la révolution que constituait
la biologie moléculaire pour l'étude des polymorphismes et des
relations entre polymorphisme génétique et maladies. Il a alors quitté
l'Inserm pour créer, grâce au don d’une collectionneuse d’art moderne,
Hélène Anavi, le Centre d’étude du polymorphisme humain (CEPH), cela
contre l'avis des instances scientifiques. En fait, malgré le Nobel
(1980), Dausset n'a jamais été accepté par ses pairs français comme un
scientifique.
Un autre cas intéressant est celui du cancérologue Georges Mathé
Tout
à fait. Vous savez qu'à l'origine de l'Inserm, il y a un vrai
médecin-chercheur, Georges Mathé. Mais il n'a pas gardé longtemps le
pouvoir de décision. Quand il s'est brouillé avec Saint-Louis à la
suite de l'affaire des savants yougoslaves et qu'il est passé sur la
rive gauche (Villejuif !), il est devenu l'ennemi et vous savez que la
rive droite a fini par le détruire. Le premier accident nucléaire civil
de l'ère moderne s'est produit en 1958 en Yougoslavie. Les Yougoslaves
appellent ce jeune et brillant hématologue qui avait déjà quelques
bricolages à son actif mais peu de publications. Mathé savait qu'on
pouvait faire des transfusions de globules blancs, même si la technique
était encore mal connue. Mais il s'est dit qu'il fallait essayer et
c'est la révélation. Quand, en 1958, il a été confronté avec Léon
Schwartzenberg, son assistant à Villejuif, à l'accident des
irradiations des yougoslaves évacués sur Curie, il a eu l'idée de leur
injecter des globules blancs et a vu que la greffe prenait. Certains
malades auraient été guéris tout seuls. Peu importe. Il constate
que ces gens étaient immuno-déprimés du fait de leur irradiation et il
observe qu'au bout de quinze jours, ils ont tous un rash cutané. Il
décrit alors les premiers cas de maladie du greffon contre l'hôte
(Gv/H), celle où les cellules du greffon poussent plus vite que ne
l'aurait permis une transfusion normale et attaquent les cellules de
l'hôte. À partir de là, il commence à travailler en laboratoire pour
décrire la maladie du "rabougri" ou runt-disease, une maladie connue
depuis 1912 (d'après I. Löwy), redécouverte par un Danois en 1942, mais
ignorée des praticiens français, même les plus cultivés. Il a donc
développé un modèle murin de 1958 à 1962. Puis, on a commencé à
effectuer les premières greffes sur l'homme, mais sans le succès
escompté. Dans son travail sur la greffe, on peut reprocher à Mathé
d'avoir manqué de prudence avec certains malades, mais il faut se
rappeler qu'à cette époque, les patrons de médecine avaient tous les
droits. Le génie de Mathé est plutôt intuitif. Poussé par le fait
d'être médecin, il devait tenter quelque chose coûte que coûte, face à
des maladies mortelles. Néanmoins, son centre de greffe de Villejuif a
été fermé, faute d'élèves capables de porter la discipline à maturité.
Dix ans plus tard, Elianne Gluckmann reprend le flambeau. La pratique
de la greffe n'a pu réussir que quand Don Thomas de Seattle a démontré
qu'il fallait faire au préalable une irradiation du corps entier pour
assurer la prise de greffe. En 1960, à Cooperstown, près de New York,
Don Thomas avait commencé à irradier des chiens avec deux sources
opposées pour tenter de faire tenir une greffe de moelle allogénique
et, en 1965, il réalisera sa première greffe allogénique chez l'homme à
Seattle. Georges Mathé est maniaco-dépressif, mais à qui la maladie
traitée n’enlèvera pas les exceptionnelles intuitions scientifiques.
Globalement et probablement en matière d'innovation thérapeutique, il
est le premier, en France, à avoir compris ce qu'il fallait faire pour
développer les conditions de l'innovation médicale. De fait, c'est
Mathé qui a inventé le Centre Hayem. Il a également été le premier à
comprendre la nécessité de créer un grand centre de cancérologie,
pluridisciplinaire, avec de la virologie, de l'immunologie, de la
biologie moléculaire, de l'hématologie. Il ne s'est pas fâché avec Jean
Bernard, mais avec les jeunes barons qui le jalousaient : Michel
Boiron, Maxime Seligman, Jean Dausset et Yves Najean. Il était haï
parce qu'il était créatif, supérieurement intelligent, mais aussi
autoritaire et, le point le plus négatif, incapable de choisir les
meilleurs collaborateurs. D'où la faillite de l'école de Villejuif,
dont seul Amiel était digne. Dans un système archaïque, les pionniers
tuent leurs propres initiatives dès lors que leur ego les rend aveugle
: Mathé a tué son propre héritage, en choisissant les plus incapables
pour lui succéder et en laissant partir les meilleurs.
Avec Crozemarie, Mathé a aussi fondé l'Association pour la recherche sur le cancer (ARC)
Jacques
Crozemarie était magasinier militaire pendant la guerre d'Indochine.
Mis à la retraite à 50 ans, il avait postulé pour un poste dans la
fonction publique où on engageait des militaires à cause de leur
réputation de rigidité et d'honnêteté. Il a donc obtenu un poste
d'ingénieur au CNRS et il est devenu administrateur des
laboratoires de Villejuif sous Pierre Grabar. En 1967, quand André
Lwoff a pris la direction de l'Institut de cancérologie (CNRS) de
Villejuif, j'ai été pour la première fois témoin des malversations de
Crozemarie. André Lwoff l'ayant chassé, il s'est mis en détachement et
Georges Mathé l'a alors recruté pour monter sa machine de guerre,
l'ARC-Villejuif, ce qui lui a permis de passer jusqu'à 45 contrats
privés pour son nouvel institut (ICIG). A partir de 1969, Crozemarie a
travaillé à plein-temps pour l'ARC ce qui lui a permis de côtoyer tous
les grands médecins de la cancérologie de Villejuif. Il s'est tout
d'abord servi de Georges Marchais qui était député-maire, en l'aidant
lors d'une campagne électorale puis, quand Georges Mathé est devenu
RPR, l'argent est allé au RPR. Quand on posait à Crozemarie la question
sur l'origine de son combat pour le cancer, il répondait que cela lui
était venu après la mort d'une tumeur du cerveau d'une amie dans sa
jeunesse. Il est difficile de dire comment il est tombé. A-t-il été
piégé par des escrocs plus intelligents que lui ou s'est-il piégé
lui-même ? Je l'ignore. L'ARC avait des relations ambiguës avec
l'Inserm. Jean-Paul Lévy et Pierre Tambourin
ont fait partie de son conseil d'administration et tous les grands noms
de la cancérologie comme des sciences fondamentales ont fait partie de
ses conseils scientifiques. L'Inserm a soutenu la cancérologie en y
mettant des sommes équivalentes à celles de l'ARC (hors salaires
évidemment). Cela permettait à Philippe Lazar de soutenir des domaines
scientifiques où il n'y avait pas de ressources caritatives, mais il
pouvait aussi dire que la recherche sur le cancer en France était sous
le joug du caritatif et non pas du CNRS ou de l'Inserm. Une unité
comme l'U 119, la mienne, qui était financée en partie par l'ARC et par la
Ligue, coûtait à l'Inserm la moitié de ce qu'elle aurait dû coûter, ce
qui était une aide précieuse pour cet organisme, déjà en 1985,
insuffisamment financé par l'Etat.
L' Inserm n'a-t-il pas redonné vie à l'innovation thérapeutique?
Certes,
la recherche médicale et le progrès thérapeutique sont liés, mais j'ai
tendance à penser que les découvertes scientifiques ne contribuent
guère à la transformation de l'acte médical en France. En effet, ce qui
transforme celui-ci est l'initiative du médecin obligé pour guérir son
malade d'agir avec les moyens du bord. L'idée de médecine prédictive
dont on parle tant aujourd'hui ne peut être considérée comme une
révolution. En revanche, celle de changer un rein détruit en en
greffant un nouveau en est une. Pourquoi ? Parce que vous y voyez la
volonté du médecin de voir le malade survivre par tous les moyens, même
contre nature ou contre les connaissances du moment. C'est
l'introduction de la transgression qui fait la médecine de
l'innovation. En médecine, je dirais que la révolution n'est pas
seulement de nature conceptuelle, mais souvent technologique. A
l'époque des premières greffes, Jean Hamburger
ne connaissait rien à la génétique ni à l'immunologie. Les médecins
n'avaient pas entendu parler des premiers travaux de transplantation.
Dausset ne savait pas, en 1958, qu'il existait un système majeur
d'histocompatibilité chez la souris. Quand ils soignaient des
insuffisants rénaux, ils se disaient : "pourquoi ne pas greffer un rognon ?".
C'est ainsi qu'ils ont fait avancer la pratique chirurgicale, avec des
chirurgiens comme Vaysse qui n'était même pas chirurgien des hôpitaux !
Ensuite seulement, ils se sont dit qu'il n'y avait pas assez de
donneurs dans les familles et ils ont essayé d'utiliser des donneurs
non apparentés. Quand ils se sont rendus compte que cela ne marchait
pas aussi bien qu'ils l'auraient souhaité, ils ont envisagé de créer
des laboratoires d'immunologie pour comprendre. Une des beautés de la
proposition médicale, confrontée à une impasse thérapeutique, c'est
d'exprimer ce qu'il serait souhaitable de faire et de réaliser et
d'oser la transgression, puis de créer les conditions de recherche
scientifique pour la réaliser. Il en fut ainsi de la greffe, de la
thérapie génique ou de l'approche des thérapies cellulaires.
Pourtant, dans quelle logique s'était installé l'Inserm en 1964 ?
On
peut dire que lorsque l'Inserm s'est substitué à l'INH, il s'agissait
d'installer des laboratoires en milieu hospitalier. Mais comment cela
s'est il opéré en pratique ? En fait, le propriétaire des mètres
carrés, c'était le mandarin, le chef de service. Donc, on le nomme
responsable d'une unité de recherche' à laquelle on alloue un
laboratoire. Il lui revient alors de trouver des chercheurs, mais
ceux-ci n'ont le plus souvent ni l'accès aux malades, ni de fonction
universitaire. En fait, les mandarins ont transformé les chercheurs en
supplétifs. En réaction, on a vu se développer une sorte de haine du
chercheur de base vis-à-vis du mandarin qui explique, me semble t-il,
en partie dans notre milieu, l'explosion de 1968. En choisissant de
faire de la génétique ou de la biologie moléculaire fondamentale plutôt
que d'avoir à discuter avec des mandarins, cette aversion des
chercheurs - en grande partie médecins de formation - pour le pouvoir
médical a eu des effets dramatiques, en retardant de quinze ans la
véritable vocation de recherche médicale de l'Inserm. Ce problème va
vraisemblablement se résoudre dans la quinzaine d'années à venir mais,
pour cela, il faudrait abandonner la trichotomie 'établissement public
de recherche - hôpital - université'.
Le rôle de la réforme hospitalo-universitaire de 1958
La
réforme de 1958 date de quatre ans avant la retraite de Robert Debré.
Comme Milliez, Debré était essentiellement un grand patron
traditionnel, du type de ceux qui ont exploité à fond le système
mandarinal classique en ne nommant auprès d'eux que leurs élèves. En
revanche, il est vrai qu'à la fin de leurs carrières, l'un comme
l'autre ont participé à la révolution des mœurs en donnant les moyens à
certains de leurs jeunes confrères de réaliser une révolution
scientifique médicale. En réalité, le principal intérêt de la réforme
de 1958 est l'instauration du plein-temps hospitalier qui a permis une
amélioration des prestations hospitalières. Il faut savoir qu'avant la
réforme, tous les services, quelle que soit la qualité des soins
dispensés, arrêtaient de travailler à 13 h. L'après-midi, les malades
restaient sous la surveillance d'internes qui pouvaient joindre, en cas
d'urgence, un chef de clinique. Or, l'acte médical et la recherche qui
l'accompagne, ne peuvent être conçus sérieusement que dans le
plein-temps. C'est d'ailleurs ce qui explique que l'Assistance publique
n'ait pu commencer à envisager sa participation à la recherche qu'après
avoir réformé le fonctionnement de l'hôpital. Mais ce plein temps n'a
pas eu de véritable impact immédiat sur la recherche clinique, faute
d'avoir réalisé simultanément des laboratoires de transfert.
Le directeur général de la Santé, Eugène Aujaleu, a joué aussi un rôle important dans le lancement de l'Inserm
Aujaleu a créé deux choses dans ce pays.
Premièrement, ayant
compris au lendemain de la guerre que la France devait disposer
d'indicateurs en matière de santé, ce qui n'existait pas
jusque là, à
l'exception d'un recensement pour la seule tuberculose, il a
créé l'Institut national d'hygiène (INH). On
commençait àconsidérer que le droit à
la santé faisait partie des acquis sociaux de base et il s'est
inspiré
de ce qui avait été fait pendant la guerre en
matière de paludisme, la
médecine de guerre française ayant été
confrontée au continent
africain. Deuxièmement, ayant connu Dausset à Alger,
Aujaleu a été un
interlocuteur important lors de la mise en place de la réforme
Debré
(1958). Dausset, qui savait qu'il n'obtiendrait rien de
l'Université ni
de la Faculté de médecine, a pu s'appuyer sur lui. Le
projet
d'installer la recherche médicale au CNRS a alors
été bloqué par Robert
Debré qui estimait que si on privilégiait les sciences
fondamentales,
on échouerait dans l'installation des nouvelles sciences de
transfert
et d'application. De là a surgi la réalisation de
l'Inserm,
initialement dirigé par Aujaleu. La première vocation de
l'Inserm, au
moment où il a pris le relais de l'INH, a été de
constituer un corps de
chercheurs plein-temps. Des gens qui auraient suffisamment
d'autorité
pour contre-balancer le pouvoir mandarinal. En fait, le début de
l'Inserm est une lutte de pouvoir : il s'agit d'empêcher que les
médecins ne continuent d'écraser la recherche. Or, la
plupart des
laboratoires de recherche issus de l'INH étaient dirigés
par des
mandarins qui recrutaient des médecins qu'on n'avait pu nommer
aux
concours nobles de l'Assistance publique ou de l'Université (et
souvent, disons le aussi, victimes de la tuberculose et de leur exil en
sanatorium, ce qui les excluait de la "carrière" : un bon
exemple est
Charles Salmon, qui ne pourra pas passer son internat).
Par la suite, l'Inserm semble avoir évolué vers la recherche fondamentale
Dans
les années 1970, l'Inserm s'est professionnalisé avec la création d'un
corps plein-temps de chercheurs, mais sauf cas exceptionnel, cela ne
lui a pas permis de développer la recherche dans des problématiques
médicales finalisées. Tout était centré sur les sciences fondamentales.
Quand j'ai été recruté en 1973, on m'a mis en garde : “tu ne feras
pas carrière à l’Inserm en travaillant sur telle ou telle maladie,
mais en devenant immuno-généticien fondamentaliste”. J'ai accepté
ce boulot pendant un certain temps, d'abord parce que cela me plaisait,
mais aussi parce que c'était dans l'air du temps. Puis, dans un
deuxième temps, la crédibilité scientifique acquise par l'Inserm lui a
permis d'envisager de renouer les liens entre la recherche et
l'hôpital. Cela s'est fait très lentement. Ce type de discours a
commencé de se banaliser à partir de 1978-1980, mais il a fallu une
dizaine d'années pour qu'il devienne le nouvel air du temps. Il y a
encore en France une résistance chez les médecins à aller vers les
chercheurs (et vice versa). Leur incompréhension demeure vis-à-vis du
fondamentaliste qui estime de son côté que la recherche orientée n'est
pas un bon pilote. Le milieu médical ne comprend pas toujours qu'il
faut laisser de la liberté aux chercheurs. Peut-être faudrait-il créer
un corps d'individus, que j'appellerais des biologistes éclairés, des
gens qui seraient chargés de faciliter le passage de l'innovation à
l'application. Dans cet espace, le rôle de l'Inserm serait
irremplaçable. Il ne faut plus que les commissions scientifiques nous
pénalisent comme elles ont pénalisé en leur temps Jean Dausset ou
d'autres, pour faire aussi du finalisé de "pointe" !
Une nouvelle génération de médecins chercheurs : les révoltés de Saint-Louis
En
1972-1973, nous avons constaté que nous ne pouvions plus nous
développer sur Saint-Louis. Les mandarins occupaient trop de place et
ne voulaient pas en céder à des gens considérés comme des
révolutionnaires. Tout cela parce que François Kourilsky
venait de refuser d'être agrégé ! A l'époque, les barons de Jean
Bernard - Boiron, Seligman et Dausset - se regardaient en chiens de
faïence pour savoir lequel hériterait du royaume. Il y a donc eu une
véritable rupture dans la succession. En fait Jean Bernard
ne s'exprimait jamais en vrai mandarin (au sens étymologique du terme).
On dit qu'avec le Général Juin, ils avaient en commun qu'aucun de leurs
subordonnés n'a jamais su ce qu'ils pensaient d'eux. Parmi les enfants
prodigues de Jean Bernard, une fois Georges Mathé parti à Villejuif,
François Kourilsky et Jean-Paul Lévy ont initié une vraie révolution
des pratiques en France ! François, qui appartenait à une grande
famille médicale, avait refusé de passer l'agrégation (qu'on lui
offrait comme à tout fils de patron) pour faire une carrière de
chercheur plein-temps à l'Inserm. Les gens disaient qu'il pouvait se le
permettre car tous les fils de patrons étaient nommés, mais je sais
qu'il avait fait ce choix en militant. A Saint-Louis, il avait cumulé
la haine des autres, en étant à la fois un militant et un chercheur
brillant. Il est alors parti du constat que tout développement était
impossible sur place. Au mieux, il pourrait agrandir son laboratoire
d'une pièce, mais cela ne resterait jamais que le 'groupe
Kourilsky' auquel il ne pourrait pas adjoindre six ou sept
équipes pour développer autant de technologies qu'il était souhaitable.
A l'époque, François Kourilsky et Jean-Paul Lévy travaillaient ensemble
en immunologie des tumeurs. Nous sommes alors partis à Marseille et
Jean-Paul Lévy est allé à Cochin. En 1976, François a créé le
Centre d'Immunologie de Marseille luminy (CIML) qui est l'une des plus belles
créations de la France post-soixante-huitarde à l'extérieur de Paris
dans le domaine de la biologie. Il a donc non seulement contribué au
changement des pratiques scientifiques dans ce pays (le plein temps
dans la recherche médicale), mais il a aussi été le promoteur de la
décentralisation des centres de recherche avec
évaluation, en mettant un terme au développement de la recherche en
région selon le seul bon vouloir des mandarins de province.

Le Centre d'immunologie de Marseille Luminy (CIML)
Quelle fut la genèse du Centre d'immunologie de Marseille Luminy?
François
Kourilsky pensait qu'il fallait, primo, rassembler dans un même lieu
une somme de technologies et de gens jeunes (ceux qui sont descendus
étaient CR1), c'est-à-dire continuer à professionnaliser la recherche
tout en constituant des plateaux techniques (interdisciplinaires).
Secundo, imaginer un système où le directeur serait renouvelé tous les
quatre ans et qui fonctionne en petites équipes (un chercheur ou deux,
deux étudiants et une technicienne), selon les principes de
l'autogestion. Il a présenté son projet à Constant Burg, directeur de
l'Inserm et à André Berkaloff, directeur des sciences de la vie au CNRS.
Berkaloff et Burg étaient des hommes du service public, convaincus de la
nécessité de décentraliser la recherche française. Quand on leur a
proposé de créer une structure décentralisée avec des gens volontaires
pour le départ en province, ils ont marché. À l'origine, nous étions à
peu près 80 prêts au départ. Finalement, on s'est retrouvé à sept
parisiens effectivement descendus ! Au début, le Centre de Luminy
devait être monté avec des collègues parisiens comme Hervé Fridman,
Bernard Tavitian ou Jacques Benveniste. Mais Benveniste est resté avec
Jean-Claude Salomon : il venait de monter sa section du Parti
socialiste à Saint-Cloud ; il n'est donc pas venu. Tavitian hésitait à
aller à Lille et Fridman a refusé de venir parce qu'on ne lui proposait
pas de complément financier. Donc, au début, il n'y a eu que François
Kourilsky, Pierre Golstein (arrivant de Londres) et moi-même pour
descendre à Marseille. Ensuite Yves Manuel, un lyonnais, a accepté de nous
rejoindre avec son équipe. Sur place, Michel Fougereau et Michel Delage et leurs équipes ont rejoint le projet.
Vous avez été l'un des pionnier du CIML
J'ai
accompagné le mouvement initié et finalisé par François Kourilsky tant le projet lui
doit tout ! D'ailleurs, c'est Hervé Fridman qui eut l'idée de proposer
à Kourilsky de quitter Paris ! Sans son insistance, François aurait-il
quitté Paris ? En fait, il poursuivait simultanément plusieurs avenues
très précises que nous n'avons perçu que progressivement.
1) Il
avait constaté que sur Paris, aussi bien à Saint-Louis qu'à Villejuif,
le modèle mandarinal avait été un échec pour le développement
compétitif de la recherche en hématologie et en cancérologie, du fait
en particulier de l'isolement des différentes équipes, plus
compétitives que coopératives, et de l'absence de masse critique des
plateaux techniques. Et à l'époque, même si la science était bonne, à
Strasbourg chez Chambon, le modèle lui paraissait trop vertical pour se
pérenniser; Il devait donc être diamétralement opposé.
2) Son post-doctorat passé à New-York chez Baruch
Benacerraf lui avait apporté deux idées forces :
- une bonne recherche nécessite plein temps, services communs de
haute qualité et financement généreux sans
être excessif;
- une masse critique, afin que ne se reproduise jamais la mésaventure
de Benacerraf, obligé de quitter la France au début des années 1950
faute de recrutement à l'Université ou au CNRS et faute de conditions
satisfaisantes de travail chez Bernard Halpern; C'est donc ainsi que
le concept d'un centre de recherche, avec une direction tournante tous
les quatre ans et une administration forte avec un secrétaire général
pérenne, la mutualisation totale des ressources, des petites équipes de
2-3 chercheurs statutaires au plus, des plateaux techniques pointus a
vu le jour ! L'enseignement de même s'est développé et la valorisation
est devenue un sujet prédominant dès 1979 ! Le seul échec a été, du
fait de l'archaïsme de la faculté de médecine de Marseille et son rejet
des "étrangers", donc l'insertion en médecine.
Les débuts du CIML furent marqués par des relations difficiles avec la faculté de Marseille
Une
fois la décision pris de créer le centre d'Immunologie, nous sommes
descendus sur le campus de Marseille où nous avons découvert, à Luminy,
un bâtiment de recherche de 2000 m2 construit pour un professeur de la
Faculté de Médecine, Serge Lissitzky, qui avait passé convention avec
l'Inserm pour cette construction, mais qui nous l'a abandonnée, la
faculté ayant décidé de l'héberger dans ses locaux propres à la Timone.
Quand nous sommes arrivés à Marseille, il y avait trois projets dans
les intentions de François Kourilsky : 1) créer le premier gros centre
de recherche en immunologie au sud de la Loire ; 2) créer un
enseignement compétitif en immunologie ; 3) entretenir des relations
très privilégiées avec l'hôpital et la médecine. Dix huit mois plus
tard, un quatrième projet s'est ajouté aux précédents : créer des
entreprises et 'Immunotech' a été lancé en 1980. Le centre de recherche
de Luminy est devenu très vite compétitif, l'enseignement était l'un
des meilleurs au sud de la Loire grâce à Michel Fougereau, mais, en
médecine, nous avons connu un échec à cause du caractère rétrograde de
la faculté et de son doyen césarien de l'époque, Maurice Toga. Quand
nous sommes arrivés, l'accueil a été tel du côté médical que, douze ans
durant, nous n'avons eu aucune relation avec la médecine marseillaise.
Nous avons créé un très bel institut de recherche fondamentale, mais
qui était aussi un magnifique ghetto à cinq kilomètres de Sainte
Marguerite. Certains d'entre nous étaient frustrés de ne pas avoir
accès à l'hôpital et à la recherche clinique. C'est alors que, sans me
prévenir, en 1977-1978, François Kourilsky avait commencé à négocier
avec la faculté de médecine pour qu'on me nomme professeur. Mais je
voulais continuer de faire de la recherche et j'ai refusé. Cela a
bloqué toute coopération. Une nouvelle tentative a été faite par Michel
Fougereau dans les années 1980, suivie d'un échec retentissant avec un
retrait des propositions faites par le Doyen Toga pour nommer Fougereau
en médecine...
Quel bilan faites vous de cette politique de décentralisation ?
L'effort
de décentralisation a contribué à créer certains pôles dynamiques,
comme Nantes, qui compte l'un des meilleurs directeurs d'hôpitaux de
France et quelques bonnes unités de recherche. Ailleurs, il est vrai
que la situation est différente, avec à Bordeaux par exemple ou à
Rennes, des problèmes d'antagonismes entre structures. La situation est
un peu particulière dans une région éclatée comme Provence – Alpes –
Côte d'Azur où l'on avait dans les années 1980 un Conseil régional d'un
bord et un Conseil général de l'autre, une mairie amorphe, des
universitaires très nombreux, mais le plus petit nombre de DEA de France
en biologie, quelques laboratoires de recherche de qualité mais aussi
pas mal de vieux loups.
Revenons à l'Inserm, comment Philippe Lazar considérait-il cette politique de décentralisation ?
Dans
les années 1980, la décentralisation s'est heurtée aux réticences de
Philippe Lazar. On le sait, celui-ci prétendait agir au nom de
l'excellence scientifique et de l'élitisme. Pour un dialecticien comme
Lazar, c'était naturellement beaucoup moins coûteux de faire de
l'excellence à Paris, mais c'est de la mauvaise logique car la
recherche, c'est d'abord un problème économique. Lazar est rentré aux
affaires en 1982, en nous annonçant que nos budgets seraient à 75%
couverts par l'Inserm. Dix ans plus tard, en 1991, il nous annonçait
qu'ils ne le seraient plus qu'à 51%. Bien entendu, Paris et sa région
ont la masse critique, mais c'est également là qu'il y avait le plus
d'unités de recherche à fermer et le plus de canards boiteux et aucune
aide des collectivités territoriales. En région, en revanche, on
pouvait fabriquer des groupes d'intérêt mixtes en faisant participer la
région, les conseils généraux, les mairies et les industriels au
financement de la recherche. Les locaux et le logement des étudiants
coûtent beaucoup moins cher en province qu'à Paris. Construire à Luminy
un bâtiment de 2 000 m2 coûtait 16 MF, alors que les 4 000 m2 de Luc
Montagnier ont coûté 140 MF à Pasteur. Au vrai, Lazar ne supportait pas
plus l'affaire de Luminy que les idées de François Kourilsky. En 1992,
sans l'intervention du ministre, il aurait probablement fermé le Centre
d'immunologie en séparant la partie Inserm de la partie CNRS et cela
pour des raisons purement idéologiques. En même temps, il y avait une
quasi-incompatibilité idéologique entre lui et François Kourilsky. Ce
dernier était un fantastique manœuvrier. Quand on se présentait comme
Marseillais, tout le monde savait que c'était l'Ecole Kourilsky qui
montait à Paris. Quand François n'était pas content de quelque chose,
il trouvait toujours un journaliste à qui il soufflait la leçon, de
façon à ce que cela sorte dans la presse sans que lui même ne soit
cité. Il m'envoyait à sa place aux réunions annuelles des directeurs
d’unités Inserm auxquelles il n'accordait d'ailleurs pas beaucoup
d'importance. Dans ces réunions, les petits directeurs d'unités
posaient maladroitement quelques questions auxquelles Philippe Lazar
donnait des réponses cinglantes en les écrasant de son mépris. J'étais
un des rares à m'accrocher avec lui. Un jour je lui ai demandé, devant
les 400 directeurs, sur quelles bases il affectait les budgets des
laboratoires, puisqu'en l'absence de comptabilité analytique, il
ignorait le coût de la recherche dans les domaines concernés ! Je lui
ai aussi reproché de ne pas respecter le coût moyen d'un chercheur dans
ce domaine tel qu'établi chez Jean-Paul Lévy et chez Pierre Chambon
(170 KF). Mais sa dialectique était redoutable, il était d'une mauvaise
foi politique, pire que ne pouvait l'être celle de Mitterrand ….
Donc une opposition entre le jacobinisme centralisateur de certains et l'autogestion postmoderniste des autres…
Philippe
Lazar est un homme de grandes qualités, mais avec d'horribles défauts
comme cette tradition Ceres de gauche hyper-rationnelle et athée, de
marxisme a-communiste assez particulière dans sa relation à la science,
surtout dans notre pays. Une espèce de froideur rationaliste au fond
assez peu vendable. Le Lazar post-68 est un jacobin de la pire espèce,
très craintif du mandarin et finalement complètement ignorant de la
recherche en biologie. En fait, cette famille d'esprit rassemble des
gens qui sont à la limite du rationalisme et de l'idéologie. C'est
cette famille d'esprit qui a éliminé Albert Camus et l'humanisme du
champ intellectuel de l'époque. Ils n'étaient pas communistes, mais ils
avaient trouvé la famille la plus proche, le CERES. Je connais Lazar
depuis 1968, lorsqu'on a occupé ensemble le siège de l'Inserm dans le
16ème arrondissement de Paris et puis j'ai suivi sa très belle carrière
de 'passionaria'. Il était le porte-parole d'une autonomisation de la
recherche plein-temps (Inserm) vis à vis du monde
hospitalo-universitaire. Dans ce type de discours, le mandarin était
l'ennemi auquel les chercheurs - Lazar, Kourilsky, Feingold et Bonvalet,
toutes les grandes figures de l'Inserm révolutionnaire - devaient
enlever les unités de recherche. Un premier schisme s'est alors produit
au moment de l'émergence de la CFDT, une cassure philosophique entre
François Kourilsky et Philippe Lazar. Cela explique d'ailleurs bien des
choses sur le fonctionnement de l'Inserm et du CNRS, par exemple sur leurs
antagonisme en matière d'aménagement du territoire. La
CFDT prônait l'autogestion, ce qui l'opposait au jacobinisme du SNCS.
Autrement dit, Lazar a raté le post-modernisme que constitue
l'autonomie des structures, alors que Kourilsky l'a réussi. Mais pour
ce faire, ce dernier a dû quitter Paris.
L'Inserm des années Lazar
Comment fonctionnait l'Inserm des années 1980 ?
L'Inserm de Philippe Lazar
était un institut organisé dans le plus pur esprit jacobin
centralisateur. Lazar avait placé ses copains au CODIS, mais cela
posait le problème de la coexistence d'un shadow cabinet aux côtés du
conseil scientifique officiel. Certes, il y avait des réseaux et des
organigrammes fantastiques, ce qui ouvrait des espaces de circulation,
mais aussi fallait-il que ce dispositif ne serve pas seulement à amuser
la galerie. C'est ainsi qu'il a réussi à faire disparaître les
syndicalistes du paysage de l'Inserm. En vrai trotskiste, pour ne pas
être ennuyé, il les avait tous placés autour de lui, pris en otages.
Depuis longtemps, on ne voit plus de vraies revendications syndicales à
l'Inserm. Nous n'arrivons même plus à renouveler les effectifs des
responsables syndicaux dans notre métier. Quant à la réforme du statut,
en 1984, elle faisait des chercheurs des fonctionnaires, rien de plus.
Les EPST (qui existaient en fait déjà sous un autre nom) ont été créés
sans autonomie, sans budget récurrent, sans plan pluriannuel. Comme
avant, il fallait chaque année aller négocier son budget à Bercy. Dans
l'Inserm des années 1980, les impulsions scientifiques importantes ont
été apportées par les pères fondateurs de la biologie comme Jean Rosa, André Capron, Maxime Seligmann, François Kourilsky, Jean-Paul Lévy.
Philippe Lazar, lui, a apporté une sorte de savoir-faire de gestion à
petits risques. Il n'avait aucune politique scientifique. A cause de ce
système, beaucoup de chercheurs français sont restés en Suisse ou aux
Etats-Unis. La seule contribution de Lazar à l'Inserm en tant que
polytechnicien, statisticien et homme politique, a été d'exiger que le
recrutement des directeurs d'unités se fasse par évaluations
comparatives annuelles, en limitant le mandat des directeurs à 4 ans,
renouvelable 4 ans, avec un total de 12 ans. Malheureusement, il ne
s'est pas suffisamment préoccupé des problèmes de gestion et il n'a pas
instauré l'évaluation analytique des coûts, de même qu'il n'a pas
informatisé l'Inserm. Et l'évaluation comparative par année a fait
perdre à l'Inserm des hommes et des femmes de grande qualité : ce
système a bureaucratisé la sélection des directeurs de laboratoire ! De
toute façon, Lazar était hostile à toute structure dépassant 10 à 20
personnes, de peur de créer des baronnies qu'il ne pourrait plus
contrôler (cf. le syndrome des problèmes laissés par l'empire Mathé). En
fait, Lazar avait quitté Villejuif avec le cauchemar des licenciements
opérés de son temps pour les postes créés sous Crozemarie. Mais sa
politique de prudence a mené à 20 ans de conservatisme. Sous lui,
l'Inserm a raté le passage à la recherche à grande échelle et la
France s'est retrouvée une fois de plus en retard d'une époque, ayant
raté le passage à la biologie du haut débit.
Une illustration de la gestion de la recherche à l'époque, l'affaire de la mémoire de l'eau…
Benveniste
est la victime de la collusion entre un désir politique
(évaluer les
médecine douces) et le rationalisme Lazarien. En l'occurrence,
qu'est
ce que la recherche publique peut faire pour la pharmacie
homéopathique
? Sous la droite, on n'avait jamais pu faire une évaluation
officielle
des médecines dites 'douces'. D'où la question, nous, les
rationalistes de gauche, ne pourrions nous pas faire mieux ?
Evidemment, il y a eu des dérives comme Georgina Dufoix avec sa
clinique d'évaluation des médecines douces et sa photo
sur un cheval
blanc camarguais ! Et Jacques Benveniste,
un chercheur des plus rigoureux issu d'une grande famille
universitaire, mais également un esprit paradoxal qui s'est dit qu'il y
avait là une opportunité extraordinaire. Dans son labo d'immunopharmacologie, il avait découvert le PAF-acether.
Il discute donc avec Lazar de la possibilité de tenter une
évaluation scientifique de l'homéopathie. Il a alors
été abordé par des
gens de chez Boiron, ce qui l'a amené à présenter
un protocole
expérimental qui nous paraissait très intéressant,
hyper-rationnel,
symbole de la gauche cartésienne au service de
l'évaluation médicale.
Mais les premières difficultés sont apparues quand il a
demandé aux
laboratoires Boiron la composition des produits, ce qu'on lui a
refusé.
Il a alors posé comme hypothèse qu'ils utilisaient des
stéroïdes à
fortes dilutions. Son premier travail a donc consisté à
diluer des
stéroïdes et à regarder jusqu'où cela
empêchait leur dégradation. Les
choses ont débuté ainsi, de manière tout à
fait raisonnable, puis il y
a eu une dérive psychopathique. Dans ses expériences,
Benveniste
trouvait des faits qui ne lui paraissaient pas explicables. Il s'est
alors produit une grande confusion entre le fait expérimental
des hautes dilutions et une construction théorique sur laquelle
il s'est emballé, la
mémoire de l'eau. Mais au départ, et j'insiste, il
s'agissait uniquement d'un contrat d'Etat destiné à évaluer
l'homéopathie. Dans cette affaire, on retrouve des ingrédients
mitchouriniens typiques, comme cette foi incroyable dans les capacités
rationnelles d'évaluer des pratiques qui vous mènent à la marge de la
raison.
Quelle fut la responsabilité de l'Inserm ?
L'Inserm
de 1982 est l'enfant des socialistes. Vous vous doutez bien que ce
n'est pas innocemment qu'on a nommé Philippe Lazar après son fameux
rapport pour les Assises nationales de la recherche. Ou bien
l'intéressé devenait ministre de la Recherche et de la Technologie à la
place de Jean-Pierre Chevènement, ou bien on le mettait dans une
structure où il ne concurrençait pas celui-ci. Pour Benveniste,
l'histoire de l’eau commence là, lorsqu’il est sollicité par Lazar pour
évaluer l’homéopathie, avec les dérives et les anomalies que je viens
d'évoquer. Lazar les a couvertes parce qu'il continuait de penser que
l'école rationaliste de gauche était capable d'aborder le problème avec
sérénité et on a demandé à Alfred Spira de suivre l'affaire et
d'essayer de trouver une porte de sortie pour l'institution. Dans la
mesure où l'histoire Benveniste est à la jonction de l'histoire des
sciences et de l'histoire politique, elle est intéressante et
symptomatique d'une époque pas très lointaine où Lyssenko créait la
génétique mitchourinienne. Une partie de la gauche française pense que
tout est rationnellement explicable. C'est une très belle idéologie qui
rend Philippe Lazar digne d'admiration, même si elle en a égaré plus d'un.
Avec la mémoire de l'eau, il n'a pas agi en tant que directeur de
l'Inserm, mais en tant que chercheur, fier d'avoir mis en place un
processus d'évaluation rigoureuse des pratiques médicales parallèles.
Son mobile n'était pas de sauver Benveniste, même s'il a refusé de le
mettre à la porte et cela malgré de nombreux conseils. En effet, il
estimait qu'en chaque domaine, tout est évaluable. Mais il n'a pas été
compris et il est intéressant de noter que, dans le livre qu'il a écrit
à l'époque (Les explorateurs de la santé, O. Jacob, 1989), il se révèle incapable d'analyser sa propre réaction.
De même, la recherche publique ne semble pas avoir
été réactive en matière de
génomique…
En
1984, l'un des grands biologistes moléculaires américains, Leroy Hood,
avait décidé de se consacrer à l'automatisation du séquençage afin
d'acquérir des instruments nouveaux pour décrypter le génome humain. A
cette époque, je dois reconnaître que je n'en ai pas compris l'intérêt
et, pas plus que d'autres, je n'ai su conseiller à Philippe Lazar de
créer le dispositif adéquat pour une recherche à grande échelle (big
science). Pourtant, nous allions tous à des congrès où cela commençait
à émerger. Parmi les éléments de réticence, il se peut que les
généticiens de Pasteur, des gens comme Piotr Slonimski, François Jacob, Jacques Monod, Pierre Chambon,
aient craint d'y injecter des moyens et d'en manquer ensuite pour le
reste de la recherche cognitive. Souvent, en France, les gens
informés
prennent peur devant l'immensité des dépenses à
consentir. Pour ce qui
concerne le groupement génome lancé par le
ministère de la Recherche - le GREG -, je dirais que celui-ci
est
mort faute de combattants. Quand vous identifiez un programme
prioritaire et que vous ne trouvez pas de porteurs de projets à la hauteur des enjeux, cela ne peut pas marcher. Ni Piotr Slonimski, ni Bertrand Jordan,
ni aucun autre n'ont accepté de travailler vingt quatre heures sur
vingt quatre à créer l'usine génomique et à se bagarrer pour la faire
fonctionner. Le vrai problème est qu'en France personne n'était préparé
à aller chercher des roboticiens, des bio-informaticiens, pour faire
des appareils, automatiser, lire et former rapidement des algorithmes
de bio-informatique, l'avenir du génome étant la mise en commun d'un
grand projet. Cela aurait dû se faire dans un polytechnium comme
Caltech, mais cela n'existe pas chez nous, le CNRS ayant raté sa
pluridisciplinarité et fonctionnant en chapelles séparées. Le
polytechnium ne fait pas partie de notre culture ou de nos
constructions. Mais, même si c'était le cas, le physicien se
demanderait si le pouvoir dans cette structure revient au médecin, au
chimiste ou au directeur du CNRS. De 1984 à 1995, la contribution des
Français s’est limitée à découvrir un gène et à en faire la séquence et
à empêcher le CEPH et Cohen d'entrer dans l'ère de la 'big science'. La
recherche française est une recherche artisanale. Les Américains, qui
ont connu le taylorisme, ont transformé le travail artisanal de la
séquence du génome en un système qui marche nuit et jour, les données
étant transférées automatiquement dans des ordinateurs, avec des
algorithmes d'analyses permettant de saisir les grands nombres. Pour
faciliter les choses et sortir de la radioactivité, ils ont inventé les
colorants fluorescents pour ensuite avoir une vision par laser. Ils ont
créé les conditions de l'automatisation des procédés.
Pourtant le Généthon a été un succès
Daniel Cohen
avait compris que la vrai recherche était désormais faite de séquences
complètes, non de séquences partielles. Il en a parlé à Jean Dausset
qui a décidé de créer une fondation et l'affaire a finalement donné le
mariage CEPH-Généthon. Ils ont montré qu'ils pouvaient faire vite, mais
rien n'est venu prendre le relai ensuite. Ce qui est en cause, ce n'est pas les sommes que Daniel Cohen
voulait gagner, mais le changement d'échelle. Lorsqu'il a vu qu'il y
avait des choses à faire au niveau des maladies polygéniques, diabète,
hypertension, il a demandé à s'associer avec 'Millenium', une société
privée. Mais l'un des problèmes était de savoir à qui appartenait l’ADN
collecté chez les donneurs de Dausset et qui relevaient, en principe,
du domaine public. Là, il y a eu un clash, en fait Cohen a quitté
le CEPH de peur de perdre la bataille des brevets. Le problème en
France est que nous répondons mal aux révolutions rapides de la
recherche. Dans la mathématique, le spatial ou la physique, la France -
l'Europe - est plus compétitive que les Etats-Unis parce qu'elle sait
gérer le long terme en prenant des risques, i.e. en investissant. Ce
système de réactions lentes a certainement des vertus, mais il crée des
situations désespérantes dans le cas de sciences à évolution de plus en
plus rapide. La génomique, la pharmaco-génomique, représentent le
médicament de demain, mais nous ne dominons aucun des éléments de la
chaîne. Nous ne sommes pas maîtres de la génomique de base, ni de la
génomique intermédiaire et nous ne tenons plus l'industrie
pharmaceutique. Les outils qui nous permettent de passer à un stade
'A' changent qualitativement à une telle rapidité qu'on ne peut plus
programmer au-delà de cinq ans. Le rythme des changements dans les
sciences n'est pas une constante. Il est possible que cela se calme et
qu'on tombe dans une période où il faudra, dans des délais rapides,
mais avec une approche systématique du type "envoyer un vaisseau dans
l'espace", recréer les conditions de faire la fusée Ariane.
Dans quelles circonstances l'Inserm a-t-il lancé le
dispositif des Instituts Fédératifs de Recherche (IFR) ?
Philippe
Lazar a eu sa période faste pour la recherche sous
Chevènement et
Curien, i.e. jusqu'à la fin des années 1980. Puis, quand
il a vu que
Michel Rocard ne la finançait plus (à partir de 1988), il
a abordé le
virage en espérant devenir ministre de la Santé et il
s'est totalement
désintéressé du quotidien de l'Inserm. De 1989
à 1996, on a vécu des
années de vaches maigres et Lazar a cherché à
débloquer la situation en
créant le concept d'IFR, c'est à dire en mutualisant,
à l'échelon des
sites, sur l'université, le CNRS et l'Inserm. De son point de
vue,
c'était une façon réaliste de revoir les choses
mais les autres
partenaires ne l'ont pas perçu de la même manière.
Le CNRS n'étant pas
l'inventeur des IFR a été réticent et, encore
aujourd'hui, il ne les
reconnaît pas en termes de structures, au point qu'il n'y affecte
pas
de personnels. Par ailleurs, pour la plupart des hommes politiques et
des responsables stratégiques français de la recherche,
à l'époque
nous allions vers l'Europe et toutes les réunions à
Bruxelles
tournaient autour des pôles d'excellence. La politique des
petites
unités créées puis fermées dans des fonds
de couloirs d'universités ou
d'hôpitaux qui avait été celle de Philippe Lazar
pendant des années, devenait caduque. La seule manière
d'être en compétition avec Cambridge,
Oxford, Milan ou Rome était de créer des structures
identifiables, des
instituts de recherche avec un urbanisme, une existence. Il a compris
qu'il s'était trompé pendant quinze ans, ou plutôt
qu'on ne pouvait
plus fonctionner avec des infrastructures peu nombreuses, peu
coûteuses
et peu spécifiques qui avaient été compatibles
avec une recherche
biologique se limitant à un incubateur, une hotte, une
ultracentrifugeuse, sans grand équipement, sans
bio-informatique, sans
physique, sans imagerie, sans pluridisciplinarité, sans
animaleries,
sans génomique, sans robots. Il a donc créé le
concept d'IFR, puis il a
laissé l'interprétation se faire et cela s'est
décliné de trois façons
différentes. Certains ont opté pour l'institut
thématique, c'est ce que
nous avons fait, avec Pierre Chambon à Strasbourg et Jean-Paul Lévy à Cochin,
autour de la cancérologie et de l'immunologie à Marseille, disciplines
qui incluaient pour nous implicitement la génétique. Cette déclinaison
assez cohérente a tout de suite trouvé sa dynamique avec
pour effet de doter ces IFR de plateaux techniques avec des personnels
en quantité suffisante. D'autres ont fait des IFR de site
poly-thématiques qui permettent de créer un minimum de collectifs
autour des unités de recherche qui étaient éclatées, sans contact, dans
une université. Les unités de recherche étaient Inserm, CNRS ou
universitaires. La troisième déclinaison s'est faite en regroupant dans
un IFR la totalité de l'existant identifié 'recherche'. Dans ce cas,
il y a plusieurs sites, plusieurs thèmes, pas de grande administration.
Ce n'était pas une question de décentralisation, ni de régionalisation,
juste une étiquette. Quelques années plus tard, le ministère a
lancé des appels d'offres et les bons IFR ont eu de bonnes dotations
financières, les IFR moyens ont eu un peu moins et les troisièmes sont
des IFR sans dotation.
C'est ainsi que vous avez installé l'IFR 57
Au
bout du compte, je dirais que cette stratégie d'IFR a été intéressante
et nous avons eu une manne financière non négligeable. J'ai ainsi
récupéré 20 MF de l'ensemble des collectivités territoriales : région,
Conseil général et mairies de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur
(PACA). Pour les obtenir, j'ai expliqué à J.-C. Gaudin, le maire de
Marseille, que 30 MF de salaires (Inserm, CNRS, Inra, IRD, etc)
tombaient tous les ans, que cela partait chez les commerçants, payait
la TVA, assurait des emplois et que puisque l'Etat mettait 30 MF et les
collectivités seulement 20 MF, nous n'étions pas dans la parité. Ce
raisonnement a marché, mais les financements des collectivités
territoriales se sont taris dès lors qu'elles ont compris qu'ayant
donné beaucoup, elles avaient reçu relativement peu. De plus, dans les
lois de décentralisation, elles n'ont ni la recherche ni l'enseignement
supérieur, ce qui rend ces opérations très délicates. Pour nous donner
de l'argent, le Conseil général est obligé de biaiser par la création
d'emplois et la Région par la Santé ou la Recherche. L'Université
apportait un peu d'argent par le biais des plans pluri-formations
(PPF), ensuite, pendant un moment, elle a accordé des postes, enfin la
Mission scientifique universitaire (MSU) s'est mise à donner des
financements par appels d'offres. Aujourd'hui, l'Institut de
cancérologie et d'immunologie de Marseille a atteint une taille
raisonnable. Il regroupe autour du centre anti-cancéreux - l'Institut
Paoli-Calmettes - une demi douzaines de laboratoires dont le CIML dirigé par Bernard Malissen,
l'unité 119 de cancérologie expérimentale dirigée par Françoise Birg,
l'unité 379 d'économie de la santé dirigée par Jean-Paul Moatti, qui
a permis à l'IFR de développer un pôle de sciences sociales.
Vous avez alors entrepris de développer vos relations avec la clinique
Depuis
le début, je défends le concept de laboratoires de transfert vers la
clinique, l'intégration de la recherche fondamentale au sein de
l'hôpital public, en recherchant un continuum 'recherche
fondamentale-recherche finalisée'. La nouvelle unité mixte de
recherche, l’UMR 599 en cancérologie, est une structure qui vient de
recevoir l'accord de Christian Bréchot, le nouveau directeur général de
l'Inserm. Avec Bertrand Jordan
nous nous sommes fixés des objectifs simples : installer des technologies avancées pour le génome et la
clinique, puis une animalerie transgénique. Actuellement, nous nous
lançons dans la protéomique. Nous aurons donc des plateaux techniques
importants communs avec Luminy, des recherches de financement, des
constructions, des personnels et des projets scientifiques mutualisés.
Dans cette structure sont intégrés les surfaces, les personnels, les
financements de l'Inserm, tout comme ceux de l'hôpital dédiés à la
recherche. Les financements sont à parité avec 13 MF de chaque partie !
Nous doublons donc les moyens et les surfaces, et la politique ainsi
mise en place est pérenisée par une convention signée qui fait de cet
ensemble un institut de recherche sur le cancer. C'est une unité
mixte Inserm-hôpital mais, pour être politiquement correct envers le
ministère, nous ajoutons l'université dans l'intitulé, bien que
celle-ci n'apporte pas grand chose...
Quid du développement de la recherche clinique ?
Parmi
les ingrédients indispensables au renouveau de la recherche clinique,
il y a d'abord la modernisation de l'hôpital. Tant que l'hôpital n'a
pas été accueillant pour la recherche clinique, l'Inserm a dû et est
resté fondamentaliste. Si on prend le cas de Paris et de l'hôpital
Saint-Louis, on constate que l'Institut de Jean Bernard est resté pour
certains de ses chercheurs une sorte de ghetto au sein de l'hôpital. En
fait, les différentes assistances publiques de Paris et de province
et les facultés de médecine ont demandé de l'argent à l'Inserm, alors
qu'elles disposaient de budgets considérables dans lesquels elles
auraient pu puiser un petit pourcentage destiné à la recherche. C'est
ainsi que 0,5% du budget de l'Assistance publique de Marseille
représente plus que ce qui est distribué par l'Inserm pour l'ensemble
de la région PACA ! Le budget de l'Inserm était de l'ordre de 1,7 MF
(1991) pour toute la France alors que celui de la seule Assistance
publique de Marseille était à lui seul deux ou trois fois supérieur. Le
seul point positif de la fonctionnarisation (1984) est que,
théoriquement, nous appartenons désormais tous au même système. Il va
donc bien falloir que l'on fasse des mélanges. Que l'on accepte qu'il y
ait des gens des EPST dans les conseils d'administration des hôpitaux
et vice versa. Mais on peut se demander si la seule incitation
financière suffit pour faire de la bonne recherche. Pour faire une
bonne clinique donc de la bonne recherche, il faut à la fois une
excellente université, le plein temps et enfin de l'argent, mais de
surcroît, un tissu industriel innovateur. Il y a là un problème lié à
la dé-médicalisation de l'Inserm. Il paraît difficile qu'un
scientifique pur puisse aborder un problème ou une orientation médicale
spontanément. Je veux dire s'il n'est pas confronté à des cliniciens
qui vont lui apporter des problèmes à résoudre.
Quid des relations de la médecine et de la pharmacie ?
Désormais, on ne peut plus rien faire sans des technologies de pointe.
Or les moyens de participer aux grandes révolutions technologiques du
moment passent par une relation avec l'industrie grâce à des programmes
orientés. Mais en matière de santé, ce type de partenariat reste trop
faible. Il y a quelques disciplines, comme en cardio-vasculaire ou en
neurobiologie, où se font des choses intéressantes. Mais entre le
nombre des molécules neuves mises sur le marché par Ciba-Geigy ou par
les Américains et la France, il n'y a pas de quoi se gargariser. Les
premières boîtes de biotechnologie françaises ont cinq ans de retard
sur les Américains. Elles fonctionnent avec du personnel prêté par
l'Éducation nationale ou par la Recherche, ce qui leur évite de prendre
en charge les salaires tout en se dotant des meilleurs chercheurs.
Quand on fonctionne comme ça, on a les pieds fragiles. On prend des
créneaux qui ressemblent aux coopératives laitières de l'Ouest de la
France : on ne transforme pas le lait, on se contente de poser ses deux
bidons sur le bord de la route pour faciliter le ramassage. Prenons
l'exemple des anticorps monoclonaux en thérapeutique. Toutes les
industries américaines en préparent aujourd'hui en médecine humaine,
les Français savent le faire, mais en ont à peine commencé
l'industrialisation. On a initié une grande étude sur la prévention du
rejet du rein chez 135 malades, suivie par une licence chez Mérieux,
mais la troisième phase, européenne, n'ayant pas démarré, nous avons dû
utiliser des anticorps isolés en 1984. En 1987 on a licencié avec
Mérieux un anticorps pour la prévention du rejet de greffes que nous
avons tenu à présenter dans des articles du Lancet et du New England Journal of Medicine. Pendant ce temps, Hoffman-Laroche avait fait humaniser deux autres
anticorps en phase I, alors que Mérieux n'avait même pas commencé pour
le notre. En résumé, la France avait une bonne recherche d'excellence,
mais des possibilités limitées de développement, ce qui a posé, à
terme, la question de sa crédibilité en matière de transplantations ou
d'applications de l'immunologie en cancérologie. L'industrie sait qu'il
y a beaucoup de laboratoires de qualité dans la recherche publique,
même s'il y a nombre d'équipes médiocre ou qui prétendent avoir de
grandes qualités simplement parce qu'elles travaillent au sein d'une
Assistance publique. Mais trop souvent, les industriels voyant que nous
sommes à la fois Inserm et Assistance publique estiment que nous disposons pas de moyens
suffisants.
Luminy a permis le développement de filiales comme 'Immunotech' et d'autres
J'ai vu naître Immunotech, en 1981, avec tous les handicaps structurels
de l'archaïsme français - un capital dix fois inférieur à celui que la
même boite aux Etats-Unis collectait pour démarrer, avec comme
principaux scientifiques des professeurs d'université détachés pour
trois ans et continuant de recevoir leur salaire de l'Etat - mais
l'absence de professionnels de la finance et du management industriel
et aussi une prégnance de l'Inserm et du CNRS, considérant que tout ce
qui avait été fait leur appartenait et cherchant à faire du capital
risque d'Etat. Certes, on a réussi parce qu'on a été tellement
talentueux à Luminy qu'on a pu produire un catalogue magnifique de
monoclonaux. Cinq ans plus tard, Immunotech a eu les moyens d'engager
un directeur des ressources humaine et un spécialiste du marketing, qui
ont fort bien réussi puisque l'entreprise s'est faite racheter par le
fabricant d'appareillage scientifique 'Coulter'. Les Américains sont
très friands de ce genre d'opérations. Les réactifs mis au point par
Immunotech lui permettait de démarcher les médecins, les hôpitaux ou
l'industrie en leur fournissant en leasing les séquenceurs ou les
trieurs de cellules, tout en assurant son cash flow
sur la vente de consommables. Par la suite, nous avons lancé d'autres
entreprises, 'Trophos' (1998), 'Ipsogen' (2000), Modul Bio en 2003.
Pour cela, nous avons su utiliser le savoir-faire de Bertrand Jordan et
de deux des cadres de 'Beckman', la société qui avait racheté
'Immunotech' à 'Coulter', mais en abandonnant la recherche. Les
biotechnologies, dans le jargon du capital risque, étant devenues des
valeurs sures, nous avons eu de l'argent rapidement. Sur les conseils
de François Kourilsky, l'Institut Paoli-Calmettes, centre régional de
lutte contre le cancer, a investi dans 'Ipsogen' et 'Modul Bio'.
Cela a suscité le développement de nouveaux secteurs d'activité comme la protéomique
Les nouveaux paradigmes ne sont plus la génomique mais la protéomique,
donc la fonction. Cette fonction peut être abordée soit gène pas gène,
au coup par coup, sur une souris par exemple, soit en passant à une
vitesse équivalente à celle du séquençage complet d'un génome, en
décidant d'avoir dans les trois ans toutes les fonctions des gènes et
les interactions de protéines qu'ils codent. C'est cela qui est
important pour la pharmacie et pour l'industrie et c'est donc ce qui va
se faire. Mais, de la même manière qu'on a raté le passage en grand
nombre, grande quantité, grande vitesse pour le séquençage, il y a le
risque que les Français continuent de privilégier la finesse de la
question unique posée sur un gène, sans se construire d'outils
post-génomiques de criblage haut débit. Nous réussirons peut-être dans
des domaines plus réduits - comme certains domaines de la protéomique
entre la chaîne analyse d'injection des spectrons soit de type
moniteur, soit après HPLC - à avoir des analyses grand débit de la
protéomique cellulaire. Eventuellement, avec la collaboration de
l'industrie, nous sortirons des peptides qui permettent de matcher les
différents types identifiés, mais je ne pense pas que nous réussirons
simultanément les synthèses haut débit, le criblage haut débit des
produits de synthèse et que nous saurons maîtriser cela
industriellement de façon compétitive.
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