Biographie d'André Capron
(source http://infodoc.inserm.fr/histoire)
André Capron est né le 30 décembre 1930 à
Lens (Pas-de-Calais). Il a mené ses études secondaires
aux lycées de Cambrai et de Laon et ses études
supérieures dans les facultés de médecine et des
sciences de Lille.
Docteur en
médecine, licencié ès sciences
Maître de
conférence agrégé (1961), professeur sans chaire
(1966), chef du service d'immunologie au CHU de Lille (1970-2000),
professeur à l'université de Lille (1970-2000), directeur
du centre d'immunologie et de biologie parasitaire à l'Institut
Pasteur(1975-2001), directeur de l'Institut Pasteur de Lille
(1994-2000).
Directeur de l'unité
de recherche Inserm 167 (1977-2000), intitulée successivement
"Immunologie et biologie parasitaires" (1977-1990), puis "Immunologie
des maladies transmissibles et allergiques" (1991-1994) et enfin,
"Relation hôte-parasite et stratégies vaccinales"
(1995-2000).
Professeur
émérite à l'université de Lille et directeur
honoraire de l'Institut Pasteur de Lille.
Président du conseil
scientifique de l'Inserm (1987-1991), du
conseil d'administration de l'ANRS (1999-2002), du comité
stratégique régional de recherche en biologie et
santé (1993-2000), membre du conseil scientifique de
l'École normale supérieure (depuis 2001),
délégué aux relations internationales de
l'Académie des sciences (depuis 2003).
Travaux de recherche
André Capron est
mondialement reconnu comme l'un des fondateurs de l'immunologie
parasitaire. Il a entièrement dédié sa
carrière scientifique à l'étude de la biologie des
parasites et à la mise au point de nouvelles stratégies
de prévention des grandes endémies.
Ses premières
contributions à l'immunologie des parasites se traduisirent,
dès 1962, par la description de la structure antigénique
des helminthes, la mise au point de méthodes de diagnostic
immunologique des maladies parasitaires (bilharzioses, hydatidose,
distomatose) et à la mise en évidence de parentés
antigéniques entre parasite et hôte, jetant les bases du
concept de mimétisme hôte-parasite, domaine que
André Capron a continué à enrichir durant toute sa
carrière. Il est l'auteur de nombreux travaux fondamentaux dans
le déchiffrage de ce qu'il a nommé "le langage
moléculaire" des parasites.
En 1980, avec
l'avènement de la biologie moléculaire, il
développe avec son groupe de recherche un ensemble de travaux
concernant la génétique moléculaire des
schistosomes, qui conduit en 1987 à l'identification de plusieurs
vaccins potentiels contre les schistosomiases. L'un d'entre eux a fait
l'objet de travaux sur l'animal. L'étude de son mécanisme
d'action a conduit à de nouvelles stratégies
d'immunisation muqueuse à l'aide de vecteurs vivants ou
synthétiques. Ce vaccin, en phase d'essais cliniques depuis
1998, est le résultat de progrès considérables
dans la définition d'un vaccin potentiel contre la bilharziose,
seconde endémie parasitaire mondiale après le paludisme.
En même temps qu'il
menait ses recherches, André Capron s'investissait activement
dans le développement de la recherche biologique et
médicale dans les pays en développement.
Il a ainsi
créé, avec Pierre Aigrain, la première commission
nationale "santé et développement", puis
présidé le premier programme européen sciences et
techniques en faveur du développement (1983-1987). Il a
été président du programme sur la bilharziose de
l'OMS (1983-1987) et, à l'issue de ce mandat, il a
été membre du Scientific Advisory Group of Experts de
l'OMS (1987-1999) et membre du Scientific and Technical Advisory
Committee de l'OMS (1988-1992).
Distinctions – Prix
Lauréat de
l'Académie nationale de médecine, prix Leveau de
l'Académie nationale de médecine (1959), prix recherche
et médecine de l'Institut des sciences de la santé
(1984), Prix Richard Lounsbury de l'Académie des Sciences et de
la National Academy of Sciences américaine (1986), Bernard Nocht
Medal (1987), prix Sphères du mécénat de la
Fondation Fiat France, Institut de France (1989), prix Kullmann de la
Société des sciences, de l'agriculture et des arts de
Lille (1989), prix international de médecine de la King Faisal
Foundation (1990), prix Inserm/Académie des
sciences (1993),
Grand prix de la Fondation pour la recherche médicale (2000)
Docteur honoris causa de
l'université de Bruxelles (1997) et de l'université de
Gand (1999)
Commandeur de l'Ordre du
Lion (1990), commandeur de l'Ordre national du mérite (1990),
chevalier de la
Légion d'honneur (1992)
Sociétés
savantes – Académies
Président de la
Société française d'immunologie (1981), Elected
Fellow de la New York Academy of Sciences (1984), Honorary Fellow de la
London School of Tropical Medicine and Hygiene (1985), vice
président de la Royal Society of Tropical Medicine and Hygiene
(1987), membre honoraire de l'American Society of Tropical Medicine
(1994).
Membre de l'Académie
des sciences – Institut de France (1988), membre de l'Académie
nationale de médecine (1991), membre honoraire étranger de
l'Académie royale de médecine de Belgique (1994), membre
de la New York Academy of Sciences.
Publications les plus
représentatives
CAPRON A., DESSAINT J.P., CAPRON,
M., BAZIN H. Specific IgE antibodies in immune adherence of normal
macrophages to Schistosoma mansoni schistosomules. Nature, 253: 474-475, 1975.
CAPRON M., CAPRON A., GOETZL E.J., AUSTEN
K.F. Tetrapeptides of the eosinophil chemotactic factor of anaphylaxis
(ECF-A) enhance eosinophil Fc receptor. Nature, 289: 71-73, 1981.
HAQUE A., CAPRON A. Transplacental transfer
of rodent microfilariae induce antigen specific tolerance in rats. Nature, 299: 361-363, 1982.
GRYZCH J.-M., CAPRON
M., LAMBER P.-H., DISSOUS C., TORRES S., CAPRON A. An anti-idiotype vaccine
against experimental Schistosomiasis. Nature, 316: 74-75, 1985.
BOUT D., JOSEPH M.,
PONTET M., VORNG H., DESLEE D., CAPRON A. Rat resistance to
Schistosomiasis : Platelet - mediated cytotoxicity induced by C-reactive
protein. Science, 231: 153-156, 1986.
DISSOUS C., GRZYCH
J.M., CAPRON
A.
Schistosoma mansoni shares a protective oligo-saccharide epitope with
freshwater and marine snails. Nature, 323: 443-445, 1986.
BALLOUL J.M.,
SONDERMEYER P., DREYER D., CAPRON M., GRZYCH J.M., PIERCE R.J., CARVALLO
D., LECOCQ J.P., CAPRON A. Molecular cloning of a
protective antigen against schistosomiasis. Nature, 326: 149-153, 1987.
CESBRON J.Y., CAPRON A., VARGAFTIG B.B.,
LAGARDE M., PINCEMAIL J., BRAQUET P., TAELMAN J., JOSEPH M. Platelets
mediate the action of diethylcarbamazine on microfilariae. Nature, 325: 533-536, 1987.
CAPRON A. , DESSAINT J.P., CAPRON
M., OUMA J.H., BUTTERWORTH A.E. Immunity to schistosomes : Progress
toward vaccine. Science, 238: 1065-1072, 1987.
AMEISEN J.C., GUY
B., LECOCQ J.P., CHAMARET S., MONTAGNIER L., LOCHE M., MACH B., TARTAR
A., MOUTON Y., CAPRON A. Persistent antibody response to
the HIV-I-negative regulatory factor in HIV-I infected seronegative
persons. New
Engl J Med, 320: 251-252,1989.
CESBRON-DELAUW M.F.,
GUY B., TORPIER G., PIERCE R.J., LENZEN G., CESBRON J.Y., CHARIF H.,
LEPAGE P., DARCY F., LECOCQ J.P., CAPRON A. Molecular
characterization of a 23-kilodalton major antigen secreted by Toxoplasma
gondii. Proc
Natl Acad Sci (USA), 86: 7537-7541, 1989.
GROUX H., TORPIER
G., MONTE D., MOUTON Y., CAPRON A., AMEISEN J.C.
Activation-induced death by apoptosis in CD4+ T cells from human
immunodeficiency virus-infected asymptomatic individuals. J Exp Med, 175(2): 331-40, 1992.
TRUONG M.J., GRUART
V., KUSNIERZ J.P., PAPIN J.P., LOISEAU S., CAPRON A., CAPRON M. Human
neutrophils express immunoglobulin E (IgE)-binding proteins (Mac-2/eBP)
of the S-type lectin family : role in IgE-dependent activation. J Exp Med, 177: 243-248, 1993.
SOUSSI GOUNNI A.,
LAMKHIOUED B., OCHIAI K., TANAKA Y., DELAPORTE E., CAPRON A., KINET J.P., CAPRON M.
High-affinity IgE receptor on eosinophils is involved in defence against
parasites. Nature, 367: 183-186, 1994.
CAPRON M., CAPRON A. Immunoglobulin E and
effector cells in Schistosomiasis. Science, 264: 1876-1877, 1994.
RENAULD-MONGENIE G.,
MIELCAREK N., CORNETTE J., SCHACHT A., CAPRON A., RIVEAU G.
Induction of mucosal
immune responses against a heterologous antigen fused to filamentous
hemagglutinin after intranasal immunization with recombinant Bordetella
pertussis. Proc
Natl Acad Sci (USA), 93: 7944-7949, 1996.
ESCRIVA H., SAFI R.,
HANNI C., LANGLOIS M., SAUMITOU-LAPRADE P., STEHELIN D., CAPRON A., PIERCE R., LAUDET V.
Ligand binding was acquired during evolution of nuclear receptors. Proc Natl Acad Sci (USA), 94: 6803-6808, 1997.
ANGELI V., FAVEEUW
C., ROYE O., FONTAINE J., TEISSIER E., CAPRON A., WOLOWCZUK I., CAPRON
M., TROTTEIN F. Role of the parasite-derived prostaglandin D2 in the
inhibition of epidermal Langerhans cell migration during
schistosomiasis infection. J Exp Med, 193: 1135-1147, 2001.
André
Capron,
Président du
conseil scientifique de l'Inserm de 1987 à 1991
Bilan d'une mandature
Propos recueillis par
Monique Vigy, journaliste au Figaro
André Capron,
président du conseil scientifique de l'Inserm et directeur de
l'Unité Inserm 167,
accueille Bruno Durieux,
ministre de la santé, en présence de André Kirn,
président du conseil d'administration
et Philippe Lazar,
directeur général
Monique Vigy : Votre
premier travail, il y a quatre ans, a été le rapport de
conjoncture et de prospective. De votre point de vue actuel, en
regardant ce rapport de façon rétrospective, quels
éléments essentiels dégagez-vous ? Parlons d'abord
des aspects positifs.
André Capron : Au
risque d'être taxé d'outrecuidance, je dirais tout d'abord,
que, d'une manière générale, il m'apparaît
que les priorités que nous avions dégagées dans ce
rapport et les moyens que nous avions définis pour les atteindre
étaient les bons. Si j'avais maintenant à
réécrire celui-ci, je redéfinirais les mêmes
grands défis et les mêmes moyens du succès. En
particulier, je crois que nous avons assuré, dans le cadre de
cette mandature, un progrès important de l'organisme vers une
meilleure prise en charge de la recherche clinique. Une identification
plus précise de ses objectifs, un soutien accru et une
démarche novatrice dans les modes de soutien de cette politique
ont été mis en œuvre. Nombre de mesures concrètes
sont intervenues pour assurer le dynamisme de cette politique :
· création
d'une commission spécialisée des postes d'accueil pour
internes et chefs de clinique, accompagnée par l'effort
considérable fait par la direction générale pour
l'accroissement du nombre de ces postes
·
développement des interfaces entre les commissions scientifiques
spécialisées et les sociétés savantes
représentant les diverses spécialités
médicales
· intensification
des réseaux de recherche clinique, mise en place des contrats
normalisés d'études pilotes, permettant l'attribution
rapide de moyens légers, et des services communs conseils de
recherche clinique
Au-delà de ces
mesures concrètes, un esprit nouveau est entré dans
l'Institut : la recherche clinique acquiert désormais une place
à part entière. Je me souviens des remarques sarcastiques
faites par certains de mes collègues au début de ma
mandature : «La recherche clinique, c'est le serpent de mer, tout
le monde en parle et personne n'y croit vraiment».Ces mêmes
sarcasmes n'ont plus de raison d'être maintenant. C'est là
une des évolutions les plus intéressantes de la mandature
de ce conseil scientifique. D'autant plus importante à mes yeux
qu'elle ne s'est pas faite aux dépens des grands axes de la
recherche fondamentale. Tout cela s'est fait avec une volonté
d'équilibre, alors qu'en France, trop souvent, quand on pousse
une priorité, on en écarte une autre.
Voilà pour l'aspect
positif.
M.V. : Avez-vous par
ailleurs des "regrets" ?
A.C. : Cela est
inévitable. J'en vois essentiellement deux. L'accent que nous
avions mis sur la formation continue et, plus
généralement, sur la gestion des ressources humaines n'a
pas encore eu tout l'impact que nous souhaitions. Les problèmes
de reconversion sont particulièrement aigus, comme dans toutes
les grandes institutions, et plus encore dans les métiers de la
recherche. Le vieillissement a un impact considérable sur des
activités fondées sur la créativité, la
novation. Toute une réflexion devrait être faite sur la
gestion de certains personnels de recherche chez qui risque de
s'installer un calme ronronnement. Garder la
compétitivité de l'organisme nécessite la mise en
place de moyens de reconversion.
Par ailleurs,
l'évolution des sciences et des techniques conduit à
l'émergence de besoins nouveaux en matière de formation.
C'est un problème pour lequel il faut, tout à la fois,
faire preuve d'imagination, s'adresser à des professionnels de
la formation, réfléchir à des structures
adaptées...
Il faut également
sortir des tentations centralisatrices pour toucher beaucoup plus
largement les cercles qui en ont le plus besoin. La mise en place des
ateliers de formation est une grande réussite. Cependant, par
définition, leur politique est élitiste : ces ateliers ne
concernent guère que des domaines de pointe, certes importants,
mais qui n'épuisent pas les besoins de formation et, pour des
raisons trivialement matérielles, ils s'adressent à des
nombres très limités de participants. Il serait
peut-être utile de faire en sorte que ces ateliers de formation
puissent s'organiser de manière tournante, en faisant plusieurs
sessions. L'animation des scientifiques, remarquablement mise en place
par l'Inserm, exige finalement un renouvellement permanent des formules,
une adaptation à l'évolution de l'organisme et à
la «sociologie» de la communauté scientifique", qui
évolue considérablement en ce moment.
Mon second regret se
rapporte à l'accent que nous avions mis sur la
nécessité d'un effort plus volontariste de l'institution
dans ce que nous avions appelé la «poIitique de
sites». Je m'explique : la direction générale et
les instances scientifiques se trouvent dans une procédure qui
consiste à recevoir des demandes de création, à en
déterminer la qualité scientifique et à donner ou
non leur aval. Il manque dans tout cela une dimension
importante : celle de la
participation active de l'organisme et de ses instances scientifiques
à l'induction d'une politique qui tienne compte de diverses
priorités. Priorités scientifiques, en particulier
promouvoir de nouveaux thèmes et poser de nouvelles questions,
mais également priorités concernant l'implantation
géographique. Une certaine cohérence devrait davantage se
manifester dans le choix d'implanter telle unité à tel
endroit en fonction de raisons tenant à l'environnement, à
la coordination ou à la coopération avec le milieu
scientifique, universitaire ou hospitalier. Je crois que la direction
générale va inscrire cette politique de sites dans ses
priorités pour la prochaine mandature. Je m'en réjouis.
Je fais aussi le souhait d'une politique plus volontariste de la
direction générale et des instances scientifiques. Au
risque d'être taxé de dirigisme, je dirais que, à
mon sens, une institution comme l'Inserm, qui a la
responsabilité de la conduite de la recherche biologique et
médicale en France, doit avoir un rôle plus actif dans
l'induction des projets de recherche.
M.V. : En quatre ans,
l'Inserm a fermé 36 unités et en a ouvert 31. Cela
correspond-t-il à la politique que le conseil avait
définie pour ce qui concerne les domaines prioritaires
d'intervention ?
A.C. La valeur d'une
institution ne tient pas au nombre de ses unités, mais à
leur qualité ! je préfère terminer cette mandature
avec moins d'unités qu'il n'y en avait lorsque nous l'avons
commencée, en étant assuré que le choix a
été fait sur des critères d'excellence. Cela nous
conduit à évoquer la notion de conflits de
critères. Le conseil scientifique, et c'est là une de ses
fiertés, a mené son action en respectant toujours le
critère de qualité scientifique. Il s'est refusé
à toute compromission, et cela l'a conduit à devoir
prendre parfois des décisions assez dramatiques. Et, notamment,
à appauvrir certains domaines de recherche déjà
trop faiblement représentés. Mais nous ne nous sommes pas
laissés impressionner par l'abandon apparent de certains
domaines, lorsqu'il nous est apparu qu'ils avaient perdu leur
compétitivité...
Mais à
côté du critère de qualité - numéro un
- viennent ensuite, obligatoirement, les exigences thématiques
et, enfin et ce n'est pas notre moindre contrainte, les règles
de décentralisation qui nous sont imposées. A un moment
donné, survient inévitablement un conflit de
critères. Cela ne signifie pas que nous avons créé
en province des unités de mauvaise qualité, mais nous
avons été obligés de refuser à Paris des
créations sur des projets qui étaient excellents. Nos
critères de qualité ont dû parfois s'effacer devant
d'autres exigences. Cette opposition n'a pas toujours permis de
respecter les priorités thématiques que nous nous
étions nous-mêmes imposées.
M.V. : Quels sont les
secteurs qui, d'après vous, se sont le mieux rapprochés
des priorités, des objectifs que le conseil scientifique avait
définis ? Quels sont, en revanche, parmi les sept défis
majeurs identifiés, ceux qui vous paraissent avoir
été le moins relevés ?
A.C. : Nous avons bien
relevé un certain nombre de défis, notamment dans les
domaines de la recherche clinique, du vieillissement et du cancer. En
revanche, les actions n'ont guère été
significatives pour ce qui concerne l'environnement, la santé
mentale ou les maladies invalidantes. Ce qui pose d'ailleurs un
problème : pour ces disciplines, qui ne relèvent pas de
la recherche biologique traditionnelle, on perçoit bien que les
instances scientifiques spécialisées ne sont pas, dans
leur composition, équilibrées de manière telle
qu'elles assurent la prise en charge de ces domaines avec la même
priorité que celle qu'elles accordent à des questions de
recherche traditionnelle. Conscient de ce problème, le conseil
scientifique a proposé à la direction
générale la création de trois intercommissions qui
vont être mises en place dans les prochains mois. Instances de
réflexion et de propositions, elles seront, pour peu qu'on les
écoute, essentielles pour pallier certaines faiblesses.
M.V. : Estimez-vous que
les objectifs de l'Inserm, pour ce qui concerne les critères
d'implantation et la répartition Paris/province, ont
été atteints ?
A.C. : Lorsqu'on fait le
compte des unités et des contrats jeunes formations (CJF), le
rééquilibrage Paris/province fait en quatre années
est très net *.
Cela étant, cette politique
appelle deux remarques : d'abord, nous avons calculé que, au
rythme des procédures de création, obtenir un
rééquilibrage parfait sera l'œuvre d'une
génération ; ensuite, il est nécessaire de se
demander si cette volonté politique (qui ne repose sur aucun
critère scientifique) a réellement un effet
bénéfique sur l'Institut. Ma réponse est
très nuancée. D'une part, dans son ensemble, la
communauté scientifique est peu favorable à cette
politique, qui donc devrait faire l'objet de plus d'information.
D'autre part, cette politique a conduit pour Paris à un
déséquilibre manifeste entre les fermetures et les
ouvertures. Il s'ensuit un certain gaspillage de nos ressources, pour ne
pas parler d'une certaine déstabilisation de la
communauté scientifique parisienne, en particulier pour les
chercheurs dont on n'a pas prévu, de manière
anticipée ou simultanée, la réinsertion et la
réaffectation. Il y a plus grave. On aurait pu espérer
que cette politique entraînerait une migration de chercheurs vers
la province. Ce qui ne s'est pas fait. Cette politique n'a eu, à
ce moment, qu'un bénéfice modeste pour la province.
Enfin, on ne peut pas mener
de politique de décentralisation sans l'accompagner de mesures
financières incitatives. Décréter sur le papier
qu'on va créer deux contrats jeunes formations en province pour
un à Paris ne suffit pas. Si on veut véritablement
inciter de bonnes équipes parisiennes à s'installer
ailleurs que sur leur lieu de formation pour aller fertiliser Lille,
Rouen ou Poitiers, il faut que des moyens particuliers soient
accordés à ceux qui prennent le risque de la
décentralisation. Il y a quatre ans, nous avions fait la
proposition de créer des unités régionales de
technologie avancée (URTA). L'idée n'a pas
été retenue... Ces unités auraient pourtant
constitué des structures très attractives, en permettant
de doter des grands centres de province d'un plateau technique
hautement performant, autour duquel des équipes de niveau
élevé auraient envie de se regrouper par un processus
fédératif .
* Nombres d'unités de recherche et
de CJF créés : à Paris, respectivement 14 et 14
(28) ; en province, respectivement 16 et 26 (42).
M.V. : Vous avez mis en
place les premiers contrats jeunes formations. Quel bilan faites-vous de
cette expérience ?
A.C. : Le bilan est
globalement très positif. Cette innovation a permis de mener une
politique de création en province, de dynamiser des jeunes
équipes, de permettre, et ce n'est pas négligeable,
l'évolution harmonieuse de certains grands ensembles qui, par
bourgeonnement, ont fait émerger en leur sein des équipes
qui étaient mûres pour l'autonomie. Une manière
très élégante de régler l'avenir de
certaines grandes structures.
Mais la création des
contrats jeunes formations ne va pas pourtant sans effets pervers : on
en crée deux fois plus en province qu'à Paris, d'où
un certain risque "d'émiettement provincial". Se pose aussi un
problème crucial : l'avenir de ces structures. Par
définition, 50% d'entre elles seulement vont se transformer en
unités de recherche dans un délai de trois ou quatre ans.
Ne laisser comme seule alternative que la disparition ou la
transformation en unité ne m'apparaît pas être une
démarche optimale. On pourrait imaginer, pour l'avenir, la mise
en place d'une politique volontariste de fédération.
Deux hypothèses. Il
s'agit d'une jeune formation en plein épanouissement, qui peut
être transformée en unité sans artifices, sans se
livrer au jeu du chasseur de têtes ou du sergent recruteur pour
rameuter des chercheurs et cela ne pose guère de
problèmes. Mais pourquoi réduire à néant,
brutalement, au bout de quatre ans, les efforts de plus de 50% des CJF,
alors que, parfois, se trouvent des jeunes équipes de trois,
quatre ou cinq personnes, qui sont très performantes et qui, si
on les fédérait, tout en préservant leur autonomie
dans un grand ensemble, garderaient toute leur efficacité ? Sous
réserve d'une évaluation scientifique favorable, nombre
de CJF pourrait rester en fédération. Cela serait un
élément très incitatif à la politique des
sites.
M.V. : Les
réseaux de recherche clinique permettent-ils un réel
rapprochement entre les chercheurs et les cliniciens ? Est-on parvenu
à l'instauration d'échanges, qu'il s'agisse de
définitions d'objectifs ou de méthodologie, ou de
confrontation de résultats ?
A.C. : Le pari était
difficile et il a été réussi. Dans l'estimation que
nous avons faite, en prenant comme critère du succès une
intégration complète des perspectives des
fondamentalistes et des cliniciens, nous pouvons dire qu'un tiers des
réseaux a été un grand succès, permettant
de faire émerger des collaborations nouvelles et très
fructueuses entre chercheurs et cliniciens. Un autre tiers a eu un
succès plus qu'honorable. Dans un dernier tiers, le pari ne peut
être considéré comme réussi, ce qui est
somme toute honorable s'agissant d'une démarche à
risques. On retrouve cette impression au plan des publications
scientifiques : dans 3/4 des cas, les réseaux ont donné
lieu à des publications excellentes ou satisfaisantes.
Cependant, la population de
chercheurs et de cliniciens capables de se livrer à cet exercice
n'est pas extensible à l'infini, de sorte que le nombre des
demandes se tasse, tandis que la compétitivité baisse.
Cette année, le nombre de demandes atteindra pratiquement celui
des possibilités * .
Cela n'est pas bon. Que faire ? Conforter la formule, car elle est
bonne, mais en lui donnant deux dimensions nouvelles :
- les meilleurs de ces
réseaux pourraient passer d'une conception nationale à une
dimension transfrontalière et européenne et contribuer
à une véritable politique d'ouverture européenne
de l'Institut
- un certain nombre de ces
réseaux - ceux qui ont atteint un niveau d'excellence -
pourraient être un instrument important pour
l'établissement de liens étroits entre l'Inserm et les
structures hospitalières, servir de base à la politique
que le directeur général entend mener sur l'implantation
de l'Inserm en milieu hospitalier, projet actuellement animé par
le professeur Pierre
Corvol. Dans un souci de
cohérence, il serait utile que les deux analyses se rejoignent.
* En 1985, 52 demandes de réseaux de
recherche clinique pour 30 acceptations. En 1990, 32 demandes pour 23
acceptations.
M.V. : La
définition d'objectifs prioritaires ne risque-t-elle pas
d'être un carcan et d'empêcher le développement de
certaine disciplines ?
A.C. : La question est mal
posée, en ce sens qu'elle participe d'une analyse très
française selon laquelle lorsqu'on définit des
priorités, on abandonne le reste. Dans la mesure où notre
définition des priorités reposait sur l'analyse des
grands problèmes de santé du moment, le seul mérite
que nous avons eu fut de les identifier, de les énoncer. Nous
n'avons fait que formuler de manière explicite ce qui
était déjà une réalité. Je ne crois
pas que la définition de priorités ait pu limiter le
développement de certaines disciplines. Certes, certains
rapporteurs ont pu, pour défendre un projet, arguer du fait que
celui-ci se trouvait dans les priorités. Mais je peux me porter
garant que, lors de nos procédures d'évaluation, nous
n'avons jamais rejeté un bon projet parce qu'il n'était
pas dans les priorités de l'Institut.
M.V. : Le conseil
scientifique a quatre ans de vie. Vous arrivez en fin de mandature :
avez-vous le sentiment que cela soit une bonne durée pour mener
un travail à bien ?
A.C. : Je quitte cette
présidence avec un sentiment mitigé, où le regret
de quitter mes fonctions l'emporte sur un certain soulagement de ne plus
avoir à les assumer. Ce regret tient d'abord à la
qualité des relations que cette mission m'a permis d'entretenir
avec le directeur général de l'Inserm et l'ensemble de
mes collègues du conseil scientifique ; ensuite, au fait que
j'ai considérablement enrichi ma culture personnelle sur les
grands horizons de la recherche médicale en France. Le rôle
de président du conseil scientifique peut être ce qu'on en
fait... J'ai tenu à ce que celui-ci ne soit pas une chambre
d'enregistrement, et à ce qu'il ait un rôle actif dans la
définition et le suivi de la politique scientifique de
l'Institut. Je crois y être parvenu. Si je peux me
féliciter de ce que l'immense majorité des propositions
faites par le conseil scientifique à la direction
générale a été suivie, c'est parce qu'il y
avait entre le directeur général et le conseil une
volonté permanente de dialogue et un affinement réciproque
de nos points de vue.
Quant au sentiment de
soulagement de quitter ces fonctions, il tient au fait que c'est une
mission très stressante, éprouvante : le président
du conseil scientifique sert un peu de «fusible» à
l'interface de la communauté scientifique et de la direction
générale. Je ne suis finalement pas mécontent de
revenir à mes chères études.