Centre d'Etudes Himalayennes
UPR 299
     
 
 
Axes de recherche
> Territoires et Reseaux
> Normes, Valeurs et Usages
> Champs Religieux Complexes

 

La guerre du Peuple au Népal : une analyse anthropologique et historique

Coordinateur : Marie Lecomte-Tilouine

Projet de recherche collectif financé par l'ANR de 2007 à 2010

Membres du projet :

Chercheurs attachés à des organismes d'État français  :

Anne de Sales (CNRS Nanterre) ; Brigitte Steinmann (Université Lille) ; Satya Shrestha-Schipper , (Post-doc UPR 299 CNRS) ; Benoît Cailmail (doctorant, Université Paris I) ; Pustak Ghimire (doctorant EHESS) ; Laurent Gayer (post-doc, CSH Delhi).

Chercheurs étrangers :

Ben Campbell (Manchester) ; Martin Gaenzsle (Vienne) ; Krishna Hachhethu (Katmandou) ; Gregory Maskarinec (Hawai'i) ; John Whelpton (Hong-Kong).

Pierre-Julien Quiers (reporter France 3) ; C.K. Lal (éditorialiste Nepali Times) ; Sam Cowan (British Gurkha).

Objectifs et organisation du projet

Notre objectif est de rendre compte de la Guerre du Peuple népalaise par la constitution d'un corpus d'ethnographies du conflit, par une mise en perspective historique à travers l'étude des formes de violence qu'a connu le pays ainsi que par l'analyse des documents visuels qui ont été produits par le parti maoïste népalais.

Les membres français de l'équipe se réunissent une ou deux fois par mois à l'occasion d'ateliers de lectures et ont tous effectué une mission de recherche au Népal financée par le projet en 2007, comme ils le feront les deux années suivantes. Ils inviteront les partenaires étrangers à trois journées d'études en juillet 2008 et à un colloque ouvert au public à la fin du projet.

Présentation du projet

Le Népal n'a été formé qu'à la fin du 18e siècle, par l'unification militaire d'une cinquantaine de royaumes jusqu'alors indépendants. Ainsi créé à la pointe de l'épée, le pays n'a connu ni colonisation, ni guerre civile et la révolution lancée en 1996 apparaît donc comme un mouvement sans précédent. Cela ne signifie pas que l'on ne puisse la comprendre comme le fruit d'une histoire. En effet, son émergence s'est produite durant une phase d'affaiblissement du pouvoir royal, induit par la contestation populaire de 1990 et la Constitution multipartiste qui fut alors rédigée. L'émergence d'une révolution dans une démocratie naissante peut être interprétée comme le signe de sa défaillance et les éléments susceptibles de nourrir ce point de vue sont si nombreux que la situation est généralement comprise en ces termes. On peut également, avec Claude Lefort, considérer que le mouvement le plus révolutionnaire est bien l'avènement d'une démocratie, par le vide qu'il crée au cour même du pouvoir et que les Maoïstes répondraient à ce vide.

La nature guerrière du royaume hindou du Népal est non seulement essentielle pour comprendre son histoire politique, mais aussi son organisation sociale: avant l'unification, tout homme était un guerrier potentiel, et la guerre formait un contexte quasi égalitaire s'érigeant en contrepoint des logiques hiérarchiques présidant à toute autre activité. Or ces caractéristiques essentielles du rôle de l'armée et de la guerre dans la régulation sociale ont pris fin récemment au Népal suite à la montée de l'élitisme scolaire, pour être reprises dans la Guerre du Peuple.

La guerre contient aussi la notion de dharma de détresse, qui permet toute infraction aux règles usuelles. Se plaçant dans la continuité des grands souverains conquérants et réformateurs, les dirigeants de la Guerre du Peuple ont à leur tour abrogé des lois hindoues fondamentales dans le cadre de leur armée. Les rôles de sacrificateur, guerrier, boucher, mais aussi d'homme responsable se superposaient jadis, et l'armée rouge, en grande partie composée de tous ceux qui n'entrent pas dans ces catégories (brahmanes, femmes et adolescents) est ainsi révolutionnaire dans sa composition même, car elle ne propose pas un seul relâchement circonstanciel des règles sociales, mais les transgresse de manière organisée. Le mouvement maoïste propose peut-être là une très profonde réforme sociale, une sorte d'inversion, mettant en place une organisation guerrière où se forment les rapports de force qui régissent la société (tout en tenant compte partiellement de la caste), là où celle-ci reproduisait ceux qui étaient institués par le système de caste, tout en leur apportant une souplesse.

Le statut de caste des chefs maoïstes, tous deux brahmanes, représente néanmoins une entrave à l'idéologie de la « Guerre du Peuple ». Ni guerriers, ni issus du peuple, ils confèrent une place essentielle à la "Pensée ", érigeant, face au vaste corps quasi organique que constituent le souverain et son armée, une organisation où chacun s'engage à titre individuel, et où purification et autocritique permettent de garder une distance entre théorie et action, entre leaders et activistes.

C'est aussi en vertu de son caractère sacrificiel que la guerre forme un contexte placé hors normes. Le sacrifice guerrier n'est pas une substitution entre sacrifiant et victime, comme dans la théorie brahmanique, mais une alternative: tuer ou être tué. Avec l'idéologie maoïste, la mise à mort perd son caractère d'alternative réciproque: l'une est anoblie, magnifiée, l'autre est niée ou méprisée. L'asymétrie du sens de la mort est un des traits qui distinguent radicalement la Guerre du Peuple de celles qui l'ont précédée, introduisant la nouvelle figure du "martyr" (shahid), là où jadis s'affrontaient des "héros" (bir).

La révolution maoïste au Népal a ceci de particulier qu'elle se déroule à l'ère d'internet et semble être « surinformée ». Toutefois, peu d'enquêtes de terrain ont été réalisées et l'on connaît assez mal la sociologie du mouvement. L'originalité de notre projet tient donc avant tout à son ancrage ethnographique, avant et après le déclenchement de la guerre, offrant une perspective d'études que peu de mouvements révolutionnaires ont connu jusqu'ici. Cet ensemble sera complété par l'analyse des mouvements politiques ou guerriers et du traitement de la violence ordinaire ou organisée au cours de l'histoire et par l'étude des publications et documents visuels maoïstes, afin d'explorer l'univers révolutionnaire populaire « de l'intérieur ».