Centre d'Etudes Himalayennes
UPR 299
     
 
 
Axes de recherche
> Territoires et Reseaux
> Normes, Valeurs et Usages
> Champs Religieux Complexes
Histoire, savoirs et patrimoine

- Lignages, médiums et territoires. Approches ethno-historiques de la culture Khas - Coordonné par Marie LECOMTE-TILOUINE
- Les épopées au Népal - Projet ANR
- Des hommes au service des dieux : la religion et ses acteurs dans la vallée de la Pin (Spiti) - Pascale DOLLFUS
- Littérature orale au Spiti : les Buchen, bateleurs et conteurs d'histoire édifiantes - Pascale DOLLFUS
- Histoire, représentations et pratiques de la médecine tibétaine - Fernand MEYER
- Collectionneurs/collectionné - Pascale DOLLFUS

 

Lignages, médiums et territoires. Approches ethno-historiques de la culture Khas

Coordonné par Marie LECOMTE-TILOUINE

Photo : Satya Shrestha-Schipper

Programme financé par une ACI du Ministère de la Recherche de janvier 2000 à décembre 2003.

Participants français : D. Berti, R. Bordes, P. Dollfus, I. Riaboff., S. Shrestha-Schipper.

Participants étrangers : M. Raj Pant (Kathmandu), M. Joshi (Almora), T.B. Shrestha (Kathmandu), G. Maskarinec (Hawai'i).

Le questionnement a porté sur les formes de royauté de l'Himalaya central et occidental, qui présentent des particularités notables par rapport au modèle hindou classique ou théorique, tel qu'il a pu être par exemple défini par Louis Dumont.

Dans ce modèle, le roi possède la terre et y fait régner la justice, le brahmane honore les dieux et les rend propices au royaume et à son souverain. Les dieux sont une composante implicite du système, mais le prêtre reste l'intermédiaire entre le commanditaire du rituel, par excellence le roi, et les dieux. C'est un spécialiste des rites qui visent à la continuité de l'ordre naturel et social du royaume. En revanche, son rôle n'est ni interprétatif, ni prédictif. Ce champ religieux est détaché de la fonction du prêtre brahmanique et échoit à divers spécialistes : astrologue, ascète, chamane et médium, ou encore se trouve être directement du ressort du roi, instruit en rêve par les dieux. Or dans l'Himalaya central, le roi se trouve en un face-à-face compétitif et direct avec les dieux, incarnés dans les oracles-médiums, qui jouent un rôle prépondérant dans la vie religieuse. Ces figures royales placées à la tête de vastes groupes humains qu'elles représentent, qu'il s'agisse de lignages ou de communautés territoriales, rendent la justice, interprètent les événements et prédisent le cours de l'avenir. L'ouvrage examine le rôle de l'institution médiumnique dans divers contextes de l'Himalaya central, les liens qu'elle entretient avec l'organisation lignagère et territoriale ainsi que les mécanismes qui limitent le pouvoir du médium face à l'institution politique. Il propose dans un second temps des études de l'histoire de l'Empire Malla qui couvrit du 12e au 14e siècle l'aire étudiée, de sa capitale et des traditions bardiques et généalogiques qui se rapportent aux anciennes dynasties de cette région.

Les résultats de ce programme sont présentés sous la forme d'un ouvrage collectif intitulé Bards and Mediums. History, Culture and Politics in the Central Himalayan Kingdoms (M. Lecomte-Tilouine Ed.) accompagné d'un DVD Rom interactif, Almora Book Depot, parution prévue en 2008.

Les épopées au Népal

Coordonné par Boyd MICHAILOVSKY

Crédit photo : M. Lecomte-Tilouine

Projet collectif financé par l'ANR pour 2007-2010, domicilié au LACITO.

Élaboré par Boyd Michailovsky et Marie Lecomte-Tilouine. Autres participants de l'UPR 299 : Franck Bernède et Rémi Bordes.

La vivacité de la tradition épique au Népal occidental et son caractère exclusivement oral font de cette région un véritable laboratoire pour l'étude de ce genre en voie d'extinction ou de revivalisme politiquement orienté. Le projet vise à réunir les fonds existants en France, à les enrichir, à les transcrire et traduire, enfin à en proposer une analyse. Fonds Gaborieau/Helffer (6 épopées enregistrées au Népal de l'ouest) ; M. Lecomte-Tilouine (4 épopées filmées à Dullu, 11 à Achham et 12 hors contexte) ; Rémi Bordes (4 épopées filmées à Doti) et fonds sonore et vidéo de Franck Bernède (ouest du Népal).

Les bharat , ballades héroïques ou épopées, forment un corpus de récits chantés par un groupe de basse castes appelés Hudke, du nom du tambour sablier avec lequel ils s'accompagnent. Le hudke est non seulement un musicien, un danseur et un barde, mais aussi un généalogiste des familles Thakuri, dont il récite les généalogies et les faits de gloire.

Le bharat a ceci de fascinant qu'il peut adopter toutes sortes de points de vue, et combine divers registres présidant aux conduites, sans véritablement les hiérarchiser: les héros obéissent tantôt aux normes sociales, au code de l'honneur de cette société de guerriers, tantôt y contreviennent, mus par d'autres valeurs, qui habituellement ne sont pas chantées en milieu hindou, telles que la beauté, l'amour, la solitude, l'ennui, la cruauté, le plaisir... L'étude de ce genre permettra d'enrichir notre connaissance des procédés de mémorisation et d'improvisation de chaque barde, mais aussi des relations cruciales entre les bardes et leurs patrons, sans lesquels la récitation perd son sens. Enfin, les valeurs qui s'y déploient se fournissent un matériel exceptionnel pour l'analyse du traitement de la violence et des rapports guerriers dans le Népal contemporain. En effet, la tradition épique, qui semblait s'être figée à l'époque médiévale, a été soudain réactivée par le déclenchement de la Guerre du Peuple en 1996. Que ce soit de leur gré ou sur commande, les bardes de l'ouest chantent aujourd'hui, en sus de leur répertoire traditionnel, de nouvelles compositions, liées aux exploits guerriers des Maoïstes.

Des hommes au service des dieux : la religion et ses acteurs dans la vallée de la Pin (Spiti)

Pascale DOLLFUS

Crédit photo : P. Dollfus

Au Spiti, la vallée de la Pin constitue un monde à part, dont les habitants aiment à vanter les particularismes et la tradition d'indépendance. Dans le domaine religieux par exemple, cette vallée est la seule à accueillir un monastère affilié à l'ordre bouddhiste dit des "Anciens" (rNying ma pa) et à abriter ces hommes aux compétences singulières déjà remarqués au XIX e siècle par les fonctionnaires britanniques pour le rituel spectaculaire du "bris d'une pierre sur l'estomac" dont ils sont les acteurs : les Buchen ("Grands fils" ou "Grands garçons").

Un premier volet de la recherche porte sur ces hommes qualifiés dans la littérature de "ménestrels" ou de "magiciens" qui se réclament de l'inventeur du théâtre tibétain Thangtong Gyepo, tantriste et yogi célèbre du XV e siècle.

Un deuxième volet concerne les médiums ou "maîtres des dieux" ( lha bdag ) dans lesquels les divinités locales descendent pour prédire l'avenir et conseiller les dévots.

Un troisième volet traite du clergé bouddhique (moines et nonnes), de la place et du rôle de ses officiants par rapport aux autres spécialistes du divin, et de la renaissance du monastère-phare de la vallée, Gungri, objet de donations privées importantes, notamment de Taiwan.

Littérature orale au Spiti : les Buchen, bateleurs et conteurs d'histoire édifiantes

Pascale DOLLFUS

Crédit photo : P. Dollfus

Déclarée moribonde en 1932 par Roerich, la petite confrérie des Buchen ("Grands fils" ou "Grands garçons") connaît un essor sans précédent lié, en partie, à l'ouverture de la région au tourisme. Mais ce regain de popularité n'est pas sans conséquence. Si le mode d'apprentissage traditionnel perdure, la transmission ne se fait plus exclusivement par voie héréditaire. Parallèlement, le statut et la fonction dans la société de ces hommes évoluent, leur répertoire change. À la demande d'organisations gouvernementales et non gouvernementales, ils ont ainsi accepté d'intégrer à leurs représentations des saynètes pour la protection de la nature ou mettant en garde contre les maladies sexuellement transmissibles et, en particulier, le SIDA.

Conjointement à l'étude de ces transformations récentes et, plus largement, du mouvement de patrimonialisation en cours au Spiti, a été entrepris - en collaboration avec Patrick Sutherland ( Reader in Photojournalism, School of Media, LCC , Londres) - la constitution d'un corpus consacré au répertoire des Buchen. Dans un premier temps, il s'agit d'enregistrer et de filmer les performances de ces bateleurs et conteurs qui "oeuvrent pour le bien-être des hommes et la propagation de la doctrine" , de dresser un inventaire des peintures historiées et des textes en leur possession, ainsi que des masques, costumes et accessoires qu'ils utilisent ; dans un second temps, d'en faire une analyse stylistique et anthropologique (traitement des thèmes et motifs, mise en contexte).

L'objectif est d'ensiler des chants et des récits (joués ou contés) menacés de disparition, mais également de voir comment ils se transforment ou sont remplacés.

Histoire, représentations et pratiques de la médecine tibétaine

Fernand MEYER

Les travaux ont plus particulièrement porté sur l'histoire des premiers développements de la médecine savante au Tibet, à la fois selon les narrations qui prétendent en rendre compte dans la littérature historiographique tibétaine et d'après l'analyse des textes médicaux les plus anciens qui nous sont parvenus.

Les écrits historiographiques des érudits tibétains ont, depuis le 11 ème siècle, porté sur l'histoire de la médecine tibétaine, soit incidemment dans le cadre d'un propos plus large, soit plus spécifiquement dans des écrits traitant de l'histoire des sciences connexes du bouddhisme (grammaire, computs calendaires et mantiques, médecine, techniques de fabrication .) ou de la seule science médicale. Cette historiographie médicale tibétaine, qui est sans équivalent dans les traditions asiatiques, est particulièrement intéressante dans la mesure où elle renvoie très explicitement aux multiples influences étrangères (indiennes, chinoises, centre asiatiques, iraniennes et même gréco-romaines) qui auraient conditionné les premiers développements d'une médecine savante à l'époque de l'empire tibétain (7 ème -9 ème siècle). De fait, les emprunts indiens et chinois restent clairement repérables dans les traités normatifs de la médecine tibétaine classique, telle qu'elle a été fixée à partir du 13 ème siècle. Les traces d'une ancienne influence gréco-romaine sont moins évidentes, mais peuvent être relevées ponctuellement (comme par exemple l'emploi d'un terme dérivé de la thériaque pour désigner un certain remède), et les récits des historiens tibétains permettent de rendre compte de la présence, dans certains traités de médecine tibétaine, de développements très sophistiqués concernant la petite chirurgie et la traumatologie, ou l'uroscopie, qui n'ont aucun équivalent en Inde ou en Chine, mais qui évoquent fortement la tradition galénique.

Les narrations des historiens tibétains sont aussi confortées, dans une certaine mesure, par l'étude des quelques textes médicaux tibétains au nombre des manuscrits découverts dans l'oasis de Dunhuang (Chine), les plus anciens à nous être parvenus (sans doute 9 ème siècle). L'étude de ces quelques documents, rendue très délicate par leur vocabulaire archaïque encore mal connu et leur orthographe fluctuante, témoigne très précisément des influences notamment indiennes et chinoises qui ont alors marqué les tout premiers développements d'une science médicale au Tibet. Une étude comparative a contrasté le contenu de ces textes avec celui des traités classiques postérieurs de la médecine tibétaine, afin de dégager les continuités et les changements.

Enfin, une étude approfondie a été menée sur le Roi de la lune , un texte médical réputé, selon la tradition tibétaine, avoir été introduit de Chine au Tibet au 8 ème siècle, mais qui ne nous est parvenu que dans une édition tardive du 18 ème siècle. Quelle que soit l'antiquité réelle de ce texte qui n'a pas encore retenu l'attention des chercheurs, il témoigne lui aussi d'un syncrétisme déjà avancé combinant des éléments empruntés à l'Inde et à la Chine, mais constitue surtout très nettement un jalon intermédiaire dans le long processus historique qui sépare les manuscrits médicaux de Dunhuang des textes de la médecine tibétaine classique constituée.

Au cours d'un séjour de terrain dans une région particulièrement reculée du haut plateau tibétain, il a été possible de trouver un médecin traditionnel qui disait avoir appris de son père la technique d'opération de la cataracte, laquelle est abordée dans certains textes médicaux tibétains, mais dont il était jusque là admis qu'elle avait cessé d'être transmise depuis au moins deux générations. L'observation de la pratique chirurgicale de ce médecin, ainsi que ses explications, ont permis de beaucoup mieux comprendre les descriptions, qui sinon apparaissaient désespérément obscures, de la réclinaison de la cataracte que l'on trouve dans les traités tibétains anciens. Une panne technique a malheureusement fait que la captation vidéo du déroulement de l'opération in situ n'a pu être exploitable que très imparfaitement.

Ces recherches ont fait l'objet de séminaires à l'EPHE au cours des années 2003-2006. Un compte rendu en a été donné dans les annuaires de l'EPHE. Les recherches sur le texte ancien du Roi de la lune ont été présentées lors d'un colloque franco-japonais en 2004, et les manuscrits médicaux de Dunhuang ont fait l'objet d'une intervention dans un colloque international en 2005.

Collectionneurs/collectionné

Pascale DOLLFUS


Ghurra, guide-baratton en bois sculpté (Népal)
Photo : P. Dollfus

Ce programme de recherche s'inscrit dans le prolongement des travaux conduits dans le cadre de la mission de préfiguration du musée Branly et du programme ECHO (European Cultural Heritage On line), sur les collections d'art himalayen et tibétain en France. L'objectif est double :
- enquêter sur les collectionneurs et examiner leur rapport à l'objet de leur passion (Quels sont leurs discours sur l'objet collectionné ? L'appréhendent-ils à la manière d'un naturaliste, d'un entomologiste, ou par la seule expérience esthétique sans s'intéresser au contexte qui l'a vu naître ou dans lequel il fut originellement conçu et/ou utilisé ?).
- étudier la constitution des collections publiques et privées en France et leur présentation au public. (De la ferme au musée, comment les objets circulent-ils ? Quel est le regard porté sur l'objet "muséifié" ? Comment sa mise en scène varie-t-elle en fonction des modes et des époques ? Que disent les distinctions opérées entre "grande" et "petite" traditions, religions constituées et croyances tribales, et les catégories classificatoires Art/Archéologie , art classique/ tribal ou primitif (distingué en Inde de l'art populaire) ?

*"Collectionneurs/collectionné" est le titre d'un article de B. Derlon et M. Jeudy-Ballini consacré aux collectionneurs d'art primitif et sous-titré explicitement "L'art primitif, le discours de la passion et la traversée imaginaire des frontières." ( L'Homme 177-178/2006, pp. 349 à 372).