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Champs religieux complexes

Chercheurs impliqués : Daniela Berti, Pascale Dollfus, Stéphane Gros, Aurélie Névot, Nicolas Sihlé, Gérard Toffin

L’Himalaya et les régions qui l’entourent ont été reconnus de longue date comme constituant une vaste zone de rencontre et d’influence de civilisations et de grandes religions instituées (hindouisme et bouddhisme dominants, mais aussi islam et, de plus en plus, christianisme). Certaines des régions montagneuses au cœur de cette zone ont toutefois pu garder, jusque vers le milieu du XXe siècle, une certaine distance par rapport au contrôle des États (on a proposé d’y voir un prolongement de la région d’Asie du Sud-est appelée Zomia par van Schendel), ou par rapport aux bouleversements affectant les empires voisins : on pense à l’observation célèbre de Sylvain Lévi (« le Népal, c’est l’Inde qui se fait ») ou, dans un registre plus fantasmatique, à la quête de « royaumes cachés » du bouddhisme tibétain dans les vallées himalayennes.

La plupart des recherches de l’équipe comportent, sous des modalités variées, une composante comparative : comparaison de secteurs d’une même société présentant des affiliations religieuses différentes (et étude de leurs interactions), comme dans le cas de la percée du christianisme chez des populations tibéto-birmanes du Yunnan ; ou comparatismes plus larges, à l’échelle du monde bouddhique, ou entre sociétés chamaniques d’Asie et d’Amazonie. Dans un contexte de préoccupations intellectuelles et disciplinaires comparable à celui qui a vu émerger, au cours de la dernière décennie, une véritable anthropologie comparative du christianisme, nous souhaitons contribuer à susciter l’engagement des chercheurs travaillant sur le monde bouddhique, à l’échelle de son aire d’expansion asiatique et, aujourd’hui, mondiale. En collaboration avec le Centre Asie du Sud-Est (EHESS/CNRS), se tiennent une série d’ateliers de travail thématiques trimestriels, auxquels participent des chercheurs et doctorants européens.
Caractéristique marquante des faits religieux étudiés : ils prennent tous place dans des champs religieux « complexes (au sens de Kirsch et de Holmberg, c’est-à-dire caractérisés par la coexistence et l’interaction de traditions différentes), champs religieux abordés comme des ensembles parcourus de tensions, et connaissant des changements parfois majeurs. Ainsi, depuis 1990, de nombreux mouvements religieux se sont développés au Népal, la plupart venant de l’Inde. S’ils se situent principalement dans le sillage de l’hindouisme, ils possèdent une vocation œcuménique qui retient l’attention. Leur expansion s’explique par un véritable engouement parmi les classes moyennes urbaines pour le yoga et la méditation, deux pratiques anciennes dans le bouddhisme et l’hindouisme, reformatées par les maîtres de ces nouveaux groupes religieux de manière à les rendre accessibles au plus grand nombre. Bien que ces mouvements se développent surtout en dehors des cadres familiaux, ethniques, ou de la caste, ils ne coupent pas l’individu de la religion familiale d’antan, qui reste solide, mais ils s’y ajoutent, apportant aux adeptes un supplément glosé en termes de bonheur individuel, de santé morale, de réalisation personnelle, etc.
Les études portant sur des populations du Yunnan et de la bordure sino-tibétaines – branche Nipa des Yi (caractérisée par la présence de chamanes et de médiums), Drung des confins sino-tibéto-birmans, ou encore communautés tibétaines aux franges du Tibet oriental – soulignent par ailleurs la présence de phénomènes (récents ou plus anciens, selon les cas) de conversion partielle au christianisme. Ces processus sont interrogés comme mode d’accès à la modernité mais aussi comme façon de s’affirmer, voire de s’opposer. Sont analysés les divergences et syncrétismes, l’indigénisation d’éléments exogènes, voire les articulations logiques au sein de ces formes de pluralité religieuse.
Traditions religieuses à composante écrite
Nombre des champs religieux étudiés ici présentent une complexité, un défi et un intérêt particuliers pour l’anthropologie religieuse en cela qu’ils intègrent des composantes de tradition à base écrite. Dans certains cas, il s’agit de grandes traditions religieuses instituées, observées sur tout leur continuum de formes savantes et populaires : le bouddhisme tantrique tibétain en Amdo (documenté dans les sources locales sur plusieurs siècles), ou encore la grande tradition de théâtre néwar de la vallée de Katmandou.
En Arunachal Pradesh dans le Nord-est indien, c’est dans une même perspective que l’on étudie les performances théâtrales données par les Sherdukpen, performances qui, nonobstant leur nom générique d’aji lamu, n’ont guère à voir avec la grande tradition du théâtre tibétain ache lhamo, sinon d’être aussi un genre composite échappant aux catégories du théâtre occidental, « à la fois drame à thématique religieuse, satire mimée, et farce paysanne », pour reprendre les termes de Henrion-Dourcy.
Le chamanisme des Nipa du Yunnan a la caractéristique peu ordinaire de comporter lui aussi une composante écrite. L’étude de l’eschatologie (rapport au corps mort, culte des ancêtres), telle qu’elle apparaît dans les discours et dans la mythologie de cette société, est enrichie de tout un versant portant sur la façon dont elle est inscrite dans les manuscrits (et de facto dans les rituels) des chamanes bimo, « maîtres de la psalmodie ».
Champs religieux et changement social et politique
Des petits groupes ethniques du Yunnan aux grandes traditions religieuses instituées dans les foyers culturels que constituent la vallée de Katmandou ou le Repkong dans le nord-est tibétain, le religieux change, et souvent – mais selon des logiques complexes et variées – en rapport avec le changement social.
La place du politique, en particulier, est souvent cruciale, tout en s’inscrivant dans des logiques qui peuvent être très différentes : repli par rapport à la sphère publique dans les formes de religiosité très individualisée au Népal, cooptation des conteurs buchen du Spiti par les structures touristiques et autres de l’État, etc. L’étude des tantristes de l’Amdo, dans un contexte certes fortement politisé, tente toutefois de dépasser le dualisme religion/État qui sous-tend une grande partie des travaux sur le religieux dans la Chine contemporaine. Se posent ainsi la question de l’évolution du champ religieux, par exemple du don, dans un monde dont les paramètres moraux et socioéconomiques sont en forte mutation, ou encore celle de la remise en question encore très limitée du rituel de maîtrise magique (un élément central du bouddhisme tantrique) dans un contexte de sécularisation et de développement d’une scolarisation moderne. Si les mondes himalayens et voisins participent pleinement, en ce début du XXIe siècle, aux grands flux transnationaux, des spécificités marquantes continuent à se manifester.