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Le religieux et ses reconfigurations

Coordination : N. Sihlé ; Participants CEH : P. Dollfus, G. Toffin ; Membres associés et doctorants : Irene Majo Garigliano, Gégoire Schlemmer, Remi Bordes, Anne de Sales

Dans le prolongement des recherches récentes de l’unité, nombre de travaux s’intéresseront aux champs religieux complexes marqués par la présence de plusieurs traditions religieuses en interaction et à leurs reconfigurations actuelles, à l’instar des mouvements de conversion au christianisme au Népal, au Yunnan ou en Arunachal Pradesh. À travers l’Himalaya le fait religieux évolue, dans des sociétés exposées à de nouveaux savoirs et de nouvelles pratiques : scolarisation, médecine allopathique et vétérinaire, médias, ou encore monétarisation de l’économie. S’y ajoutent, au Népal, l’influence de mouvements indigénistes identitaires ou, dans le monde tibétain, l’emprise croissante d’une orthodoxie doctrinale bouddhique, portée notamment par le Dalaï-Lama. Pour nombre des spécialistes locaux (exorcistes, médiums, astrologues...), ces changements impliquent des remises en question et posent parfois des défis majeurs aux traditions dont ils sont les détenteurs. Ces situations demandent une étude contextualisée des trajectoires et des stratégies. Dans quels contextes assiste-t-on à une professionnalisation, comme dans le cas des spécialistes emchi de la tradition médicale tibétaine, voire à une patrimonialisation des savoirs et de leurs détenteurs, tels les conteurs-bateleurs buchen du Spiti, appelés à se produire « sur scène » devant des touristes ? Quelles sont les conséquences des nouveaux modes de rémunération sur la nature de la relation entre les spécialistes et les destinataires de leurs services rituels ? Quel en est l’impact sur le mode de transmission (jusqu’alors souvent héréditaire) et le mode d’apprentissage ? Dans nombre de cas étudiés, le contraste avec le clergé monastique du bouddhisme tibétain, souvent très valorisé, fournit sans doute une des clés de l’analyse.

Ailleurs, toutefois, dans des conditions de changement culturel comparable, le versant non monastique peut témoigner d’une grande vitalité aussi. Ainsi, en Amdo (nord-est tibétain), les communautés de ngakpa, maîtres de maison spécialistes des rituels tantriques bouddhiques, peuvent rivaliser en masse démographique et en prestige avec les grandes institutions monastiques. Faut-il y voir une confirmation de la centralité du rituel tantrique dans le monde tibétain, un domaine de pratiques partagé jusque par les élites religieuses ? Par ailleurs, le champ religieux local évolue ici aussi avec, notamment, la forte émergence d’une forme de spécialisation religieuse féminine dans les milieux de ngakpa les plus réputés (est de l’Amdo). Comment (et pourquoi) une voie religieuse de pouvoir rituel, très masculine, s’ouvre-t-elle aux femmes ? L’économie du religieux, domaine jadis quelque peu délaissé dans le contexte bouddhique, reçoit aujourd’hui une attention accrue. L’articulation avec le fait économique d’une religion marquée par sa visée sotériologique implique des tensions de valeurs. Les communautés de ngakpa de l’est de l’Amdo constituent un réservoir massif de spécialistes rituels prestigieux, qui sont invités à officier jusqu’à des centaines de kilomètres à la ronde : s’offre ici une occasion exceptionnelle d’étudier la tension entre une virtuosité rituelle qui a toujours été très valorisée et le caractère parfois éthiquement répréhensible d’une activité rémunérée. Des travaux historiques novateurs viseront aussi à jeter les bases d’une étude quantitative des flux économiques religieux parmi les élites du Tibet de l’est et de Lhasa aux XVIIe et XVIIIe siècles, et à préciser l’organisation et la gestion de ces flux autour des centres économiques majeurs que constituaient les grandes institutions monastiques.

Nombre de ces éléments s’inscrivent dans le projet de développement d’une anthropologie comparée du bouddhisme, porté depuis 2012 en particulier par des chercheurs de notre unité et du Centre Asie du Sud-Est, un projet qui restera un des moteurs du travail de recherche entrepris sur le religieux. Dans ce cadre, les ritualités des sociétés bouddhiques, abordées de façon comparative, constituent un thème majeur pour les années à venir. Ainsi, l’étude des grands rassemblements rituels des ngakpa de l’Amdo devrait permettre de revenir sur la grande question de l’anthropologie religieuse des rapports entre collectivité/identité et rituel, en l’abordant ici sous un angle nouveau, celui de collectivités translocales composées de spécialistes religieux, et en cherchant à mobiliser les données comparatives les plus pertinentes (grands rassemblements du clergé monastique tibétain, ou d’ascètes hindous...). De même, pour des pratiques bouddhiques (par exemple faisant intervenir la réalisation d’images) destinées à l’accumulation de mérites, une même approche comparative (ici au Tibet et chez les Newar de Katmandou) devrait permettre de mieux saisir les procédés par lesquels les maîtres et pratiquants religieux se sont appropriés un type de rituel et l’ont décliné en fonction de besoins spécifiques au contexte social.