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Normes, valeurs et usages

Chercheurs impliqués : Olivia Aubriot, Daniela Berti, Pascale Dollfus, Stéphane Gros, Aurélie Névot, Joëlle Smadja, Gérard Toffin

Les régions himalayennes et tibétaines ainsi que leurs confins ont été le théâtre d’importants bouleversements durant les deux derniers siècles (du XIXe au XXIe siècle) : transition de l’Empire à la République, expérience de la colonisation ou de la construction de l’Etat-nation, guerres civiles.

De telles mutations ont favorisé l’émergence de stratégies originales face à des opportunités et des contraintes nouvelles. Des réseaux commerciaux, économiques, ethniques, géographiques, religieux et politiques aux caractéristiques particulières se sont développés. Des classifications et des catégories sociales inédites ont surgi. Des concepts « universels » et les idées véhiculées par les instances internationales se sont greffés aux institutions et aux systèmes normatifs locaux concernant la justice, l’environnement, le patrimoine, les droits de l’homme, etc. Ils ont engendré des transformations, des assimilations et des adaptations menant parfois à des quiproquos, des décalages voire des tensions entre l’instance gouvernante et les populations placées sous cette gouvernance d’autre part.

Judiciarisation des conflits

Ce projet prolonge et réoriente deux thèmes de recherche déjà abordés dans l’une des sections du programme ANR Justice et Gouvernance en Asie du Sud (déc. 2008—jan. 2013, coordinateurs D. Berti et G. Tarabout). Ce programme, dont le but principal était d’étudier les interactions entre État et société en se basant sur l’ethnographie de procès judiciaires, incluait une section dédiée au traitement, par les tribunaux, des affaires concernant la religion. Nous partirons de deux constats principaux issus des recherches précédemment menées. D’une part, nombre de disputes autrefois réglées par des instances religieuses ou politiques au niveau villageois sont aujourd’hui portées devant les tribunaux de l’État. Cette judiciarisation des conflits religieux est intéressante à étudier car elle montre une transformation du conflit lui-même suite à son passage au judiciaire. Le deuxième constat concerne en effet ce qui semble être une propriété des affaires religieuses : leur capacité à facilement s’imbriquer à d’autres types de préoccupations ou domaines du droit. L’un des processus d’osmose les plus fréquents a lieu entre le domaine du religieux et celui de la protection de l’environnement ou des droits constitutionnels. L’étude ethnographique de ces affaires apparaît aujourd’hui essentielle pour comprendre le rôle du judiciaire dans la mise en pratique des valeurs sécularistes, mais aussi comment ces principes sécularistes sont interprétés — voire stratégiquement utilisés — par les villageois pour essayer d’affirmer, tout en les transformant, des rapports de pouvoir politico-religieux.

Politique environnementales, de développement et réalités sociales

Les articulations entre savoirs, valeurs, société et pouvoir servent de trame à l’analyse de mesures de développement qui peuvent s’avérer inadaptées et/ou conflictuelles sur le terrain en raison de conceptions décalées des ressources et de leur usage. La gestion de l’eau, la mise en place de barrages et les politiques de protection de la nature constituent ici autant de thèmes privilégiés pour déconstruire diverses théories et « mythes scientifiques ».

L’étude de l’agriculture irriguée permettra de mettre au jour comment les usages et les technologies qu’elle mobilise s’insèrent dans des rapports sociaux et des rapports de pouvoir qui renvoient à des structures de signification et des structures de domination particulières. Les structures de signification regroupent toute la production de sens qui soutient telle ou telle pratique. Les recherches portent particulièrement sur les savoirs sur l’eau au fil de deux problématiques. L’une, initiée par le projet ANR « PAPRIKA », concerne le changement climatique et ses conséquences sur la disponibilité en eau et les pratiques agraires ; l’autre porte sur l’irrigation et les implications des savoirs sur l’eau dans les politiques de développement ; elle est développée dans le cadre d’un projet soutenu par l’ANR : « De Terre et d’eaux » du programme Agrobiosphère (CNRS).

A partir d’exemples portant sur les aires protégées et les barrages, sont analysés les paradigmes de l’environnement et du développement en Himalaya, les discours qui les portent, leurs points communs et leurs contradictions, et leur utilisation et instrumentalisation par diverses parties prenantes (gouvernement, paysans, religieux, militants, ONG, organisations internationales, justice etc.). Nous nous intéressons aux catégories et classifications utilisées par les différentes parties prenantes : évènements perçus comme "naturels", ou d’origine divine, ou encore d’origine humaine, et parmi ces derniers, attribués soit aux pratiques des paysans soit à l’action des programmes de développement. L’étude porte notamment sur les processus de compensation et sur les législations qui jouent un rôle de plus en plus important dans les conflits environnementaux.

Une réflexion porte sur les récits explicatifs — relevant parfois du mythe — à l’œuvre en Himalaya qui, depuis une trentaine d’années, ont dirigé les recherches scientifiques et les politiques environnementales. Une réflexion qui, sans éluder les situations préoccupantes, examine plutôt la construction de ces récits et leurs répercussions dans une approche comparative. L’analyse est basée sur le plus puissant d’entre eux — « la théorie de la dégradation des milieux en Himalaya » — qui a déjà fait l’objet de nombreuses études, puis sur les mesures idéalisées qui ont suivi pour tenter d’en atténuer les effets négatifs. Parmi eux, le recours aux « local knowledge », dont l’efficacité a été infirmée dans des recherches portant sur les bois sacrés par exemple ; celui de la mise en avant de la culture via l’éco-tourisme, le tourisme culturel etc. pour résoudre les questions environnementales, qui conduit le plus souvent à une réification de la culture ; la promotion du sentiment religieux pour protéger l’environnement qui a pu conduire en Inde à la récupération des causes environementales par les ultranationalistes et les fondamentalistes hindous (c’est le cas de l’alliance entre le « vert et le safran »). Enfin, une autre préoccupation environnementale plus récente faisant l’objet d’un nouveau récit explicatif est celle du changement climatique et de ses conséquences pour les ressources en eau. Son interprétation, basée sur un discours catastrophiste, met largement en cause les pratiques paysannes et génère déjà un important business ainsi que des mesures dont il faut apprécier l’opportunité.

Processus de patrimonialisation

En continuité avec la réflexion relative aux nouveaux usages de catégories et de concepts exogènes à l’aire himalayenne, nous nous intéressons à la notion de « patrimoine », culturel comme naturel, matériel ou immatériel, et à ses effets sur les politiques locales.

Dans cette perspective, un ensemble d’acquis de la recherche en Himalaya dans le domaine de la gestion des ressources culturelles et naturelles est mis à profit dans l’étude des régions situées en Chine : le Yunnan constitue un champ d’études particulièrement fécond.

Une première étude de cas portera sur les politiques environnementales appliquées dans la réserve naturelle qui englobe la vallée des Drung, et sur leurs conséquences économiques et sociales. Depuis 2003, un programme de conversion des terres cultivées en forêts (tuigeng huanlin) a abouti à l’abandon des champs cultivés sur brûlis et désormais les Drung sont dépendants des aides en nourriture reçues de l’Etat. Plus récemment, dans le cadre de la politique des Nouveaux villages socialistes, c’est l’ensemble de la population qui a été relogée dans de nouvelles maisons en briques. Ces politiques liées au développement économique, à la protection de la nature, et au tourisme, génèrent des transformations sociales profondes.

La folklorisation voire la marchandisation croissante des activités culturelles de certains groupes minoritaires, et de leurs pratiques religieuses notamment, engendre de profonds bouleversements dans les pratiques. Un tel processus est étudié à travers les récits de vie de chamanes Nipa appartenant à différentes générations. Grâce au programme de recherche « Vieux maîtres et nouvelles générations de spécialistes religieux en Chine aujourd’hui : ethnographie du quotidien et anthropologie du changement social » (2012-2015) porté par Adeline Herrou (LESC), on étudie l’évolution de leurs pratiques et le glissement de celles-ci vers le folklore et la marchandisation. A l’autre extrémité de l’Himalaya, dans la vallée de la Pin au Spiti, l’étude de phénomènes similaires permet une analyse comparative.

Maintien de la hiérarchie

Dans une perspective interrogeant plus spécifiquement les conflits ou les glissements de valeurs, voire les confrontations idéologiques, la polarité « hiérarchie »/« égalité » constituera un autre volet de la recherche. Les sociétés et les cultures de l’Himalaya et plus généralement celles de l’Asie du Sud sont aujourd’hui le lieu d’une confrontation généralisée entre ces deux ensembles de valeurs, ceci tout particulièrement en raison de la prévalence du système des castes.

Pour étudier un tel conflit de valeurs, on s’attachera à des études de cas dans plusieurs domaines : 1) les droits nouveaux des femmes et leurs aspirations en matière d’héritage, de divorce et de libre circulation, 2) les mariages intercastes, en forte hausse, qui brisent les arrangements traditionnels entre familles, 3) le renforcement des identités ethniques (de plus en plus puissantes et reconnues dans la vie politique).

À titre comparatif, on s’intéressera à la reproduction sociale actuelle des élites des anciens royaumes et chefferies de l’Himalaya occidental indien, en s’attardant plus particulièrement sur le rôle des stratégies matrimoniales. Dans ce cadre, il s’agira de poursuivre le travail déjà amorcé sur les généalogies et les mariages entre les familles nobles et royales du Ladakh, du Zanskar, du Spiti et du Lahoul, mais aussi d’interroger le statut actuel de ces « os hauts », sorte d’aristocrates au sein de petites sociétés hiérarchisées mais sans castes et dans lesquelles l’égalité est prônée dans le discours officiel sinon mise en pratique.