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Systèmes normatifs et conflits de valeurs

Coordination : D. Berti, S. Gros ; Participants CEH : O. Aubriot, P. Ramirez, J. Smadja ; Membres associés et doctorants ; Barbara Berardi-Tadie, Serena Bindi, Véronique Bouiller, Blandine Ripert, Chiara Letizia

Les peuples des régions himalayennes et tibétaines font l’expérience de bouleversements sociaux, politiques et économiques majeurs, influencés par des forces plus ou moins globalisées, qui fournissent le cadre à des recherches ouvrant de nouvelles directions dans la compréhension des continuités et des transformations à l’œuvre. Dans ce contexte, nos recherches se nourrissent de l’émergence de situations où s’opèrent nécessairement des choix et des négociations éthiques ou morales qui mettent au jour des conflits entre des registres de valeurs différents. Les valeurs se posent alors comme inscrites dans un champ relationnel qui constitue un objet privilégié dans l’étude des formes de socialité et des conditions de construction du savoir.

Plusieurs membres du laboratoire étudient ainsi le fonctionnement de systèmes normatifs issus de milieux professionnels ou d’expertise dans les domaines juridique, médical, artistique ou hydraulique. Ces systèmes, dont les catégories et les outils conceptuels sont supposés avoir une dimension internationale ou universaliste, s’articulent ou entrent en conflit avec des pratiques ou des savoirs — rituels, thérapeutiques, techniques — dont la portée locale et identitaire tend alors à être avancée et revendiquée. Dans ces situations de rencontres entre différents systèmes de savoir et de valeur, ainsi que d’élaboration de nouvelles catégories, nous étudions de multiples formes de tension, d’articulation ou d’osmose.

Dans le prolongement du précédent programme quinquennal nous continuerons à travailler autour de la question de la « judiciarisation de la nature ». Dans ce projet collaboratif entre anthropologues et géographes, nous nous focalisons sur des affaires judiciaires dans lesquelles des arguments mettant en avant la protection de l’environnement ou des animaux entrent en conflit avec des conceptions religieuses ou des pratiques rituelles locales — par exemple, lorsqu’un projet de développement est réalisé dans un endroit que l’on dit être habité par une divinité, ou, à l’inverse, lorsqu’une activité rituelle risque de polluer l’environnement ou est jugée maltraiter des animaux. Ces affaires mettent en jeu non seulement des idées ou des valeurs contrastées (opposant la morale à la cruauté, la religion à la superstition, la tradition à la modernité ou au progrès social), mais aussi différents « droits » (droit à la liberté religieuse, droits de l’homme, droits des animaux, droits coutumiers), ainsi que plusieurs « sphères d’autorité ».

Ces affaires posent aussi la question de la redéfinition — largement débattue — de la catégorie de personne à partir de l’idée de « personnalité juridique » et de droit des « personnes non-humaines ». Il s’agit là d’une notion légale récemment introduite en Inde par une décision de la Haute Cour d’un Etat himalayen, pour conférer aux animaux mais aussi aux entités naturelles — les glaciers, les cascades, les rivières, et même l’air — une représentation juridique, et donc des droits.

De tels enjeux légaux se retrouvent mêlés à un ensemble de considérations politiques et économiques dans les débats relatifs à la crise écologique. Les grands paradigmes très influents dans le monde himalayen — la théorie de la dégradation de l’environnement en Himalaya, le changement climatique — ont des conséquences directes sur la manière de percevoir les actions humaines sur l’environnement dans leur relation à différents types de savoirs (qualifiés de locaux, indigènes, ou traditionnels, par opposition à scientifiques). Il devient nécessaire de reconsidérer méthodologiquement la place de ces savoirs comme celle des valeurs mises en avant dans les relations variées à l’environnement. Ces reconsidérations permettent de dépasser la dichotomie nature société ainsi que de prendre en compte l’interdépendance du matériel et du social. Une autre composante de cet axe se focalise ainsi sur le domaine des techniques et expertises agricoles. L’analyse du contexte social, économique et politique dans lequel s’inscrivent les choix techniques accorde nécessairement une large place aux conditions de construction de ces savoirs, aux valeurs qui encadrent et influencent les choix techniques et institutionnels, ainsi qu’aux rapports de pouvoir.

Divers registres de connaissances mobilisant des valeurs multiples se retrouvent non seulement dans la confrontation des savoirs indigènes aux savoirs scientifiques dans le cadre de politiques de développement et de protection de la nature, mais aussi dans leur confrontation à des modes de catégorisations et d’appréhension du monde qui sont véhiculés par des projets politiques et religieux. La question de conflits de registres de valeurs se pose de manière aiguë dans le cadre des conversions religieuses. La déstabilisation, voire la destruction des institutions locales sous l’influence de profonds changements socio-économiques débouche sur une perte des repères et une quête existentielle de sens. Ainsi dans le cas de certaines minorités du sud-ouest de la Chine, les conversions au christianisme ainsi que des cas de suicide semblent être des réponses à un phénomène global de marginalisation.

Divers registres de valeurs sont également mobilisés dans la pratique patrimoniale, que ce soit dans le cadre de l’établissement de réserves naturelles (attribuant une valeur intrinsèque aux éléments naturels) comme dans celui de la préservation de pratiques culturelles. Ainsi une autre direction de recherche au cœur de cet axe se focalisera sur l’articulation entre pratique rituelle et performance artistique, et portera sur le théâtre traditionnel de la vallée de Katmandou au Népal et sur les rituels de possession en Inde himalayenne. Il ressort ici des tensions entre des appartenances sociales rigides et des pratiques ou des expressions qui accordent une large place au talent et à la créativité individuelle. Ainsi, dans le cadre des rituels de possession, les processus de patrimonialisation ou de théâtralisation de ces rituels accentuent la valorisation de leurs composantes esthétiques (la musique, le chant, la danse) au détriment de la mise en valeur de l’efficacité rituelle et thérapeutique qui leur est attribuée.