Sedyl - Structure et Dynamique des Langues - UMR8202 - CELIA


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02-12-2016

Séminaire doctoral - Pratiques langagières - terrains, méthodes, théories
Animé par I. Léglise et V. Muni Toke
Villejuif - Bât.D - S.511 - 14h00-18h00

Cécile Van den Avenne (ENS Lyon)
Textes et voix. Pour une approche philologique des pratiques langagières en contexte colonial


Comment reconstituer et décrire des pratiques langagières anciennes, à laquelle nous n'avons plus accès que par des écrits, témoignages directs ou indirects d'une interaction définitivement perdue ? En partant de cette question, ma présentation abordera des questions d'épistémologie (penser les liens entre histoire et sociolinguistique/anthropologie linguistique), des questions de méthode (quel corpus, quelles traces textuelles ? comment les lire et les interpréter ?), tout en exemplifiant à partir d'un « terrain » que je pratique depuis maintenant une dizaine d'année : celui des archives coloniales, et d'un objet : les pratiques langagières en contexte de contact colonial, en Afrique de l'Ouest.
Parce que je travaille sur des textes anciens, dont il m'est très difficile de connaître les conditions de production, j'emprunte à des démarches d'historiens, que ce soit la méthode indiciaire, telle que théorisée par Carlo Ginzburg par exemple, la lecture « against the grain », pour retrouver la voix des dominés, préconisé par des chercheurs spécialistes de la période coloniale (par exemple dans les travaux des Comaroff, 1991), ou au contraire « along the grain » lorsqu'il s'agit de saisir les logiques propres aux archives coloniales (comme dans les travaux d'Ann Stoler, ), ou, dans des démarches féministes, postcoloniales, ou l'archéologie de la performance, proposée par l'historienne Anne Clément (2012). Je qualifie cette méthode de « philologique », reprenant un adjectif qu'utilise l'anthropologue Johannes Fabian, pour caractériser le type de recherche qu'il a mené sur la  pratique du swahili en contexte colonial au Congo. Une approche philologique consiste, écrit-il, à « prêter attention aux petits indices qui peuvent être considéré comme des liens entre la description linguistique et les pratiques communicatives » (« small clues which can be regarded as links between linguistic description and communicative practices », Fabian, 1991 : 40, ma traduction). Cette méthode est sous-tendue par une interrogation : comment, à partir d'un texte écrit, « remonter » à ce que fut la performance orale et l'interaction réelle qui en est le point d'origine ?
J'exemplifiera ma méthode en proposant une lecture de différents textes, et plus particulièrement des carnets d'exploration de Louis-Gustave Binger (1856-1936).  Il les rédigea entre 1887 et 1889 tout au long d'une grande expédition d'exploration, qui lui fit parcourir près de 4000 kilomètres entre Bamako au Soudan (actuel Mali) et Grand Bassam, sur la côte de l'actuelle Côte d'Ivoire. Ces carnets sont la trace d'une activité d'écriture prise dans le quotidien d'une expédition d'exploration coloniale, et sont précieux pour des chercheurs s'intéressant au contact colonial et aux écrits produits par le contact colonial. La caractéristique peut-être la plus étonnante de ces carnets est leur multilinguisme, qui nous permet d'entrevoir ce que pouvait être au quotidien les pratiques linguistique de Binger sur la route, « on the road », pour reprendre le titre d'un ouvrage de Johannes Fabian (1984). Je m'attacherai donc à la dimension proprement linguistique de ces carnets, et à ce qu'ils nous laissent entrevoir des pratiques communicatives de Binger et de la façon dont il recueille et organise son savoir sur les langues, puis j'essaierai de retrouver la trace de son intermédiaire et interprète principal, pour faire surgir une autre voix, africaine celle-là.