Sedyl - Structure et Dynamique des Langues - UMR8202 - CELIA


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06-02-2015

Séminaire doctoral - Pratiques langagières - terrains, méthodes, théories
Animé par I. Léglise et V. Muni Toke
Villejuif - Bât.D - S.511 - 14h00-18h00

Alexandre Duchêne (Université de Fribourg, Institut du Plurilinguisme)
Investissement langagier et économie politique


La notion d’investissement langagier a fait l’objet d’une intense production scientifique depuis les années quatre-vingt-dix dans l’espace nord-américain, en particulier dans le champ de la linguistique appliquée.  Cette notion a permis de penser de manière complexifiante la motivation du sujet parlant à apprendre les langues et à les pratiquer, en insistant sur le capital linguistique et sur les enjeux identitaires. Cependant, les études sur l’investissement langagier s’appuient sur une vision axée sur le sujet et sur son agentivité, ne portant pas assez d’attention aux rouages sociaux complexes dans lesquels se réalise cet investissement. Si dans ces études l’investissement reste perçu comme un processus moralement désirable, elles passent quelque peu sous silence les conditions structurelles et sociales de possibilité de l’investissement langagier. En effet, chaque investissement individuel n’a pas nécessairement de retombée directe ni même indirecte, d’autre part tout individu n’a pas les mêmes possibilités matérielles d’investir dans la langue. A cette variabilité s’ajoute la composante néolibérale de nos sociétés, pour qui la valeur des langues se mesure à l’aune de leur productivité économique. C’est en ce sens que je plaide pour la nécessité de penser l’investissement langagier en termes d’économie politique situant le sujet apprenant au sein de logiques et de structures socio-historiques qui demandent à être étudiées avec attention.
      En analysant des données issues d’un terrain ethnographique sur les agences étatiques de contrôle et de placement des chômeurs en Suisse (équivalentes à Pôle emploi en France), je montrerai que l’investissement individuel des chômeurs dans les processus d’appropriation des langues se confronte à des mécanismes institutionnels où l’incitation à suivre des cours de langues, ou la privation de l’accès à ces cours, est liée à une logique de retour sur investissement. En analysant les processus de décision d’allocation des mesures d’accès au marché du travail, je montrerai alors que l’investissement dans les langues est reconfiguré en termes d’employabilité. Ce glissement permet de maintenir certains chômeurs dans une position de subalternité en les privant de l’accès aux ressources langagières qu’ils souhaiteraient investir, les empêchant ainsi d’espérer une mobilité professionnelle et en institutionnalisant la construction idéologique de déficit linguistique. L’accent mis sur l’employabilité contribue également à créer l’illusion que l’investissement dans la langue serait de facto convertible économiquement. Ces analyses m’amèneront alors à argumenter que l’agentivité postulée dans les travaux sur l’investissement doit être pondérée et requestionnée à l’aune des contingences structurelles dans lesquelles l’investissement (s’)opère.