Sedyl - Structure et Dynamique des Langues - UMR8202 - CELIA


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Transmission des langues minoritaires dans la migration : le cas des familles arabo-turcophones


Alors qu’un certain nombre d’organismes internationaux (Unesco, Union Européenne) insistent sur l’importance de la transmission des langues en famille, des millions de familles sont confrontées quotidiennement au choix de transmettre ou non les langues et cultures dont elles ont hérité à leurs enfants. Pour mieux comprendre les mécanismes de changement-abandon de langues, leur impact dans le positionnement social et la construction identitaire de familles en situation minoritaire, et afin d’identifier des cas de transmission réussie, nous proposons de suivre les choix et les pratiques de familles originaires d’une communauté arabo-turcophone en situation migratoire en région parisienne où, en plus de l’arabe et du turc, ces familles sont confrontées au français. Nous mettrons en regard les choix de politique linguistique familiale, les pratiques langagières des familles, et leur rapport à la réussite scolaire ou sociale en nous appuyant sur une approche sociolinguistique qui intègre les apports d’études sociologiques et d’anthropologie linguistique.

Projet mené par Suat Istanbullu et Isabelle Léglise, ayant bénéficié d'un financement de la DGLFLF (Ministère de la Culture)

 

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Problèmatique

La rupture de transmission des langues, au sein de la famille mène à l’abandon de langues par des communautés entières, phénomène connu sous le nom de language shift (Thomason & Kaufman 1988) et advient généralement en situation de forte pression des langues majoritaires sur les langues minoritaires ou minorisées. En France, on observe généralement l’abandon des langues d’origine, en famille, dans un laps de temps correspondant à trois générations (Héran et al., 2002). Condon (2006) montre des résultats décroissants de transmission de la langue d’origine, liés au pays de naissance des parents, et à leur scolarisation ou non en France, aux contacts en dehors de la cellule familiale, ainsi qu’aux représentations positives ou négatives liées à cette langue. Par exemple, pour les enfants de parents nés en Turquie, la langue turque est parlée en famille, lue et écrite (80%) bien plus que ne l’est l’arabe pour les Algériens (14,9%), ou l’espagnol (68%), par exemple.
Engagées dans un souhait de réussite dans des sociétés où d’autres langues que leur langue maternelle sont majoritaires, les familles sont confrontées à de douloureux choix faits d’adaptations et de ruptures en grande partie inconscients (Erikson 1980 : 122) et liés à des enjeux identitaires importants. Le sentiment que certains groupes auxquels on n’appartient pas (et qui pratiquent les « bonnes » langues) seraient meilleurs (Cohen-Scali & Guichard 2008) ou réussiraient mieux est un élément susceptible d’expliquer la non-transmission de langues en contexte minoritaire. Pour mieux interroger le lien entre transmission des langues et construction identitaire des individus en contexte minoritaire, nous proposons d’étudier la situation de transmission ou de rupture de la transmission en contexte familial. Nous nous intéresserons aux pratiques langagières de familles arabo-turcophones et aux politiques linguistiques familiales qu’elles ont mis en place en bénéficiant de l’éclairage de plusieurs disciplines des sciences humaines et sociales.

Au sud de la Turquie, dans la région d’Antioche, vit, depuis le Vè siècle (Enfrey 1930), un groupe (d’environ 600 000 personnes « d’origine arabe » mais qui ne parlent plus toutes l’arabe, Cankurt 2013) en contact intense avec le turc (Werner, 1998). On observe la rupture de la transmission naturelle de l’arabe, entre parents et enfants. Ce changement de langues, qui s’échelonne sur plusieurs générations (Smith-Kocamahhul, 2003), est lié à une situation de contacts intenses et à un ensemble de représentations sociales déclenchées ou renforcées par la politique linguistique de la Turquie très en faveur de la langue nationale. Cette communauté s’est vue par le passé interdire de parler ou de chanter dans sa langue (dans les mariages par exemple), tant et si bien qu’une assimilation est observable jusque dans les prénoms turcs donnés aux enfants. Cette communauté s’est fortement tournée vers la migration et se retrouve notamment dans les pays européens comme la France, l’Allemagne ou l’Angleterre où les familles se trouvent devant de nouveaux choix de transmission de l’arabe et/ou du turc face au français. Il existe un certain nombre de travaux sur les migrants en Europe, qui s’intéressent à la transmission de la langue d’origine en contexte migratoire (Deprez 1989, 1994, Akinci 2004, de Ruiter 2008, Haque 2010, Cordon 2010 par exemple) et au lien avec l’école (Billiez 2012, Beauchemin et al. 2010). La particularité de la communauté qui nous’intéresse est qu’elle a deux langues d’origine. Il sera intéressant dans ce cadre de voir comment les hiérarchisations entre les langues se reflètent dans les pratiques, en comparant les pratiques monolingues ou multilingues associant arabe, turc et français. La question du capital linguistique (au sens de Bourdieu 1977) se pose dans une Europe qui valorise les compétences, y compris linguistiques (Grin, 2005, Candelier et al. 2009). On peut légitimement s’interroger sur la valeur – et la valorisation – des langues d’origine alors même que l’arabe ou le turc sont des langues recherchées dans certains domaines professionnels comme le commerce, la traduction ou la formation (Besiktasliyan 2012).